Cyberpunk, Steampunk, Uchronie :
des remises en cause de notre société

 

La science-fiction, genre protéiforme par excellence, s’ouvre à chaque époque sur de nouveaux univers à explorer, de nouveaux mondes à découvrir, de nouveaux espaces à combler. Ces dernières années, elle s’est néanmoins tournée vers elle-même ou plus précisément vers notre passé à la recherche d’un renouvellement salvateur. Ainsi sont nés des courants comme le “steampunk” et le “cyberpunk”, envolées réactionnaires qui envisagent des passés futuristes ou des futurs passéistes pour mieux permettre à ses lecteurs de s’interroger sur un présent difficile à cerner. Depuis les échecs scientifiques et technologiques qu’ont été la seconde guerre mondiale, le presque abandon de la conquête spatiale et les épidémies successives, la science a perdu en crédibilité, tandis que montait dans l’opinion publique un désir toujours plus grand d’un monde meilleur. Les deux courants que sont le “cyberpunk” et le “steampunk” apparaissent en réactions à ces déceptions, comme si, à travers cette littérature de l’interrogation qu’est la science-fiction, les écrivains cherchaient à nous conduire vers des possibles meilleurs, des envisageables retouchés et des concevables révisés.

Cette manière de mettre en œuvre des passés ou des présents différents n’est pas nouvelle. Dès 1875, le philosophe Charles Renouvier invente le mot “uchronie” pour définir des récits qui proposent une alternative de l’Histoire. Basé sur la racine grecque “chronos”, signifiant “le temps” auquel est accolé le préfixe privatif “ou”, “non”, le mot “uchronie” décrit donc une époque qui n’existe pas. Les écrivains ont souvent été tentés par une déformation du passé, que ce soit à des fins politiques, historiques, idéologiques ou pour simplement divertir leurs lecteurs. La science-fiction a érigé cette pratique en genre. Si les causes de cette uchronie ne sont pas toujours expliquées, le déclencheur peut être un voyage dans le temps, l’existence de mondes parallèles ou un mélange des deux. L’intérêt de ces récits ne repose pas dans l’explication du phénomène, mais plutôt dans les interrogations historiques, politiques, culturelles, sociales ou économiques qu’ils vont susciter. En se plongeant dans un passé qui n’est pas le sien, le lecteur, en plus d’un divertissement, va pouvoir remettre en cause les systèmes en place, en discerner les failles, les aberrations, les dangers. L’uchronie sert de vecteur à une remise en cause d’un présent qui ne convient pas, un présent auquel elle ne donne sans doute pas de réponses, mais qu’elle permet de questionner par d’habiles froissements de son passé et de sa réalité.

S’il n’entre pas dans le cadre de l’uchronie, le “cyberpunk” participe à de semblables remises en question de notre société. Ce courant, construit de toutes pièces par la critique à partir d’écrivains différents, est l’un des plus récents de la science-fiction même s’il plonge ses racines dans les œuvres d’auteurs tels que Philip K. Dick ou Daniel Francis Galouye. Le “cyberpunk”, de “cyber” racine de cybernétique et “ punk ”, mis ici comme élément contestataire rappelant le “no futur” des années 70, est un courant artistique et littéraire apparu dans les années 80 sous l’impulsion de l’écrivain américain William Gibson. Ce mot composé traduit les deux origines du genre : un univers informatique, technologique, mécanique et un monde pollué, surpeuplé gangrené par la drogue, la violence et un urbanisme exacerbé. Le “cyberpunk” décrit un avenir proche déchiré entre réalité et virtualité, au sein duquel quelques personnages tentent de survivre en louvoyant entre ces mondes alternatifs qui préfigurent des lendemains qui ne scintillent pas. Les intrigues, inscrites dans un monde qui ressemble terriblement au nôtre, placent des personnages marginaux en conflit avec des sociétés basées sur une technologie outrancière, un totalitarisme pesant et une mondialisation castratrice. Cette proximité dans le temps et l’espace permet aux lecteurs de se pencher sur les dérives de nos propres sociétés occidentales dont le libéralisme exacerbé poussent des pays entiers vers la misère, la guerre civile et la mort. Récits d’aventure se déroulant dans les mondes parallèles de la virtualité, les œuvres “cyberpunks” se penchent sur des avenirs alternatifs, explorant les nombreuses possibilités qui s’offrent à nous de détruire nos civilisations. La proximité immédiate dans le temps permet une projection plus aisée pour le lecteur qui n’éprouve aucun problème d’identification, ce qui est facilité par la familiarité des personnages, de l’environnement, des sociétés, des relations humaines et des dangers que court notre planète. Des films tels que Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol ou Matrix des frères Wachowski en sont de parfaits exemples. S’ils se déroulent dans des futurs plus ou moins lointains, les décors sont, quant à eux, aisément identifiables : les années cinquante pour Bienvenue à Gattaca et notre présent teinté d’années 80 pour Matrix. Preuve en est, la mode s’est même emparée des vêtements des personnages de ce film pour descendre dans la rue : longs manteaux en cuir ou en imitation, lunettes noires, bottes.

Tourné vers une refonte de notre passé, le “steampunk” calque ses environnements sur d’autres périodes de l’histoire, ou tout au moins sur l’idée que l’on peut s’en faire. En effet, ce terme désigne, au départ, des œuvres uchroniques se déroulant dans un cadre victorien, un XIXème siècle alternatif, à l’ambiance romantique, mélange de Jules Verne et de Keats, de Zola et de Hugo, dans lequel la technologie et la poésie, l’industrie et l’onirisme occupent des places équivalentes. Le mot “steampunk ” est construit sur la même base que “cyberpunk”, “steam” signifiant “vapeur” en anglais. Si son nom affiche une indéniable parenté avec le précédent courant, tous deux n’expriment pas de la même manière leurs contestations. Si le “steampunk” s’inscrit dans le passé, il s’ouvre également sur l’avenir grâce à des anachronismes futuristes basés sur un développement de la vapeur plus rapide que dans notre histoire. Ainsi, les véhicules ne fonctionnent pas, comme de nos jours, à partir de moteurs à explosions, mais de moteurs à vapeur : le film Wild, wild, west avec Will Smith nous en montre plusieurs exemples de ce type : char amphibie, vélocipède à vapeur, araignée géante. Les robots, les ordinateurs, les communications sont omniprésents, mais l’électricité est fournie à partir d’une vapeur arrachée au charbon et non au pétrole. A présent, et par extension, ce terme désigne une uchronie, aux ambiances gothiques ou décadentes, souvent mêlée à des éléments de fantasy qui viennent s’inscrire dans des mondes plongeant leurs racines dans des passés plus lointains : la Renaissance, le Moyen Âge, ou d’autres pays : France, Italie, Espagne, Russie, Byzance…

Mouvement à la fois intellectuel et lyrique, le “steampunk” marque également un renouveau de la science-fiction, non plus tourné, vers un avenir virtuel, mais vers un passé magique, dépaysant, qui nous offre des alternatives possibles plus envoûtantes que notre présent désenchanté. Son apparition à la fin du XXème siècle, comme le “cyberpunk”, n’est donc pas étonnant puisque, tous deux permettent une interrogation sur notre passage de millénaire, regards jetés en arrière sur deux siècles de dérives scientifiques, deux siècles d’échecs humanitaires et sociaux. En liant la démarche scientifique à la démarche artistique, le “steampunk” semble être une diffraction onirique, comme si la science du XXème siècle avait été happée par les esprits humanistes du XVIème, créant une sorte de croisement entre le Frankenstein de Mary Shelley et l’Utopie de Thomas More, entre H. G. Wells et Léonard de Vinci.

Pourtant, une interrogation demeure : quel est le bien fondé de ces différents courants ? Ne sont-ils pas en eux-mêmes la preuve d’une remise en question de la science-fiction ? En effet, si leurs questionnements sont légitimes, aucun ne redonne à la science sa place légitime. En remettant en cause les choix de nos sociétés industrialisées, ils détruisent dans le même temps le peu de confiance que le public possède encore en cette science tant critiquée. Or, dans les termes “science-fiction”, si la fiction est importante, la science est fondamentale.

Article réalisé à partir de l’ouvrage co-écrit avec Gilbert Millet : La Science-Fiction, Belin, collection Sujet, décembre 2001.


Denis Labbé

 
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