E.A. Poe et le démon de la perversité


"Into the abyss I'll fall, the eye of Horus
Into the eyes of the night watching me go
Green is the cat's eye that glows in this temple
Into the risen Osiris risen again."

Bruce Dickinson, Powerslave

Poe - l'écrivain oublié

Edgar Allan Poe est incontestablement une des plus grandes figures du paysage littéraire du XIXième siècle. Longtemps il demeura dans l'oubli, surtout dans sa propre patrie. Durant sa vie, marquée de misère et de désolation, il connut quelques moments glorieux grâce à des nouvelles comme Manuscrit Trouvé dans une Bouteille ou des poèmes comme Le Corbeau, mais l'argent gagné suffisait à peine à renouer les bouts. C'est en Europe avant tout, grâce aux traductions remarquables d'un certain Charles Baudelaire, que Poe fut reconnu comme grand artiste. Les Etats-Unis ne réhabilitèrent leur fils prodige qu'il y a cinquante ans, depuis sa renommée ne fit que s'accroître. On trouvera une multitude d'adaptations cinématographiques de son œuvre (Roger Corman en fit notamment toute une série), mettant en scène des acteurs comme Boris Karloff, Bela Lugosi ou encore Vincent Price. A Hollywood on prévoit pour l'instant un film sur la vie et l'œuvre d'Edgar Allan Poe; le rôle de ce dernier serait tenu par… Michael Jackson !?

"Everyone I Love is Dead" (Peter Steele)

La vie d'Edgar Poe ne fut pas particulièrement heureuse. Né en 1809 à Boston, le père, alcoolique, abandonna aussitôt sa femme et leurs trois enfants. Elizabeth Poe, atteinte par la tuberculose, mourra avant qu'Edgar n'atteigne son troisième anniversaire. C'est ainsi qu'il fut élevé par John et Fanny Allan. Bien qu'il retrouvera un peu de chaleur maternelle au près de cette dernière, son beau père sera toujours rude et froid, laissant à peine assez d'argent pour que Poe puisse couvrir les frais de ses études. C'est ainsi que les tensions s'accumulèrent et les disputes entre père et fils furent nombreuses. Lorsque Poe, qui s'était mis à jouer en espérant gagner un peu d'argent pour vivre, s'adressa à John Allan pour assumer ses dettes, la rupture fut définitive. Toute correspondance montre qu' Allan n'éprouvait presque pas d'affection pour Edgar et, en conséquence, celui-ci ne se sentait pas comme un membre de la famille. Pour fuir tous les problèmes existentiaux, Poe entra à l'armée sous le nom de "Edgar A. Perry". En 1829 il fut touché par la mort de sa mère adoptive bien aimée, Fanny Allan. Après l'armée, il trouve chez sa tante Maria Clemm une nouvelle famille. A l'âge de vingt-sept ans, Poe se maria avec sa cousine Virginia, âgée de seulement treize ans. Onze ans plus tard, la mort de celle-ci (aussi la tuberculose) brisera Edgar une fois de plus.
Comme journaliste et écrivain Poe connut perpétuellement des difficultés financières, difficultés qui s'ajoutèrent à ses problèmes émotionnels et à ses excès d'alcool. Son but était de fonder son propre magazine afin de promouvoir la littérature américaine de bon niveau. Mais ce rêve ne se réalisa jamais.
Poe mourut le 7 octobre 1949 à Baltimore. Les sources divergent quant à la cause de sa mort. Certaines disent qu'on l'aurait trouvé au bord de la rue, d'autres disent qu'il est mort à l'hôpital. Il est peut-être mort de diabète, d'une tumeur cérébrale, de la rage, d'une overdose ou d'un accident lié à un excès d'alcool.

L'œuvre de Poe est très diversifiée. Il est très connu comme l'auteur de contes d'horreur et fantastiques, tels que La Chute de la Maison d'Usher, Le Masque de Mort Rouge ou Le Chat Noir. Mais il a aussi carrément inventé le genre policier. Double Assassinat dans la Rue Morgue constitue en effet la première nouvelle détective. Le Chevalier Auguste Dupin (que l'on retrouve dans Les Mystères de Marie Rôget et La Lettre Volée) a servi de modèle pour tous les grands détectives que l'on a connus par après, pensons simplement à Sherlock Holmes d'Arthur Conan Doyle, pour n'en citer que l'exemple le plus populaire.

Poe - précurseur de la psychanalyse ?

Poe était souvent préoccupé par le côté sombre de l'esprit humain. Dans Le Chat Noir et Le Démon de la Perversité, les narrateurs essayent d'élaborer une théorie sur une pulsion primitive paradoxale, sur une pulsion dans l'homme qui nous pousse à détruire tout ce que nous aimons le plus et finalement nous même, une pulsion à laquelle il est difficile voire même impossible de résister. Poe parle dans ce contexte d'"impulsion" ou d'"instinct", mais celui qui a quelques notions de psychanalyse y reconnaîtra vite le concept de pulsion. Les narrateurs de Poe vont encore plus loin en faisant le rapport avec la loi et l'image de l'ombre. (1)
Il serait exagéré de dénoncer Poe pour autant comme un précurseur de la psychanalyse. La démarche de la psychanalyse appliquée à la littérature, domaine où les critiques expliquent par les concepts de la psychanalyse les problèmes soit mis en œuvre dans un texte littéraire, soit de l'auteur, a souvent été critiquée. Comme l'a fait remarquer Lacan "La psychanalyse ne s'applique au sens propre que comme traitement et donc qu'à un sujet qui parle et qui entend."(2) Cette démarche tient en fait peu compte de l'artifice de l'œuvre, du fait qu'une œuvre relève de moyens esthétiques voulus et recherchés. Ces lecteurs supposent une signification inconsciente, mais dont la validité ne peut être vérifiée. Par contre, nous pouvons déplacer notre regard critique en agissant non pas comme analyste, mais en nous laissant interroger par l'œuvre, càd. prendre le rôle de l'analysant. C'est ainsi que l'œuvre d'art, par le détour de la fiction, peut nous apprendre quelque chose sur nous même et faire avancer des concepts psychanalytiques (ce n'est pas par hasard que l'on y trouve des concepts tels que "lesbianisme", "sadisme" ou "Œdipe"). C'est dans cet objectif que je vois les "contes de la perversité"(3) de Poe. Il est en fait intéressant et parfois même surprenant de voir comment ils nous apprennent quelque chose sur le côté obscur de la psyché humaine.(4)

"Livin' on the Edge" (Steven Tyler)

Les narrateurs de Poe sont souvent des "borderliners"(5), il se promènent au bord d'un gouffre dans lequel ils risquent de tomber à tout moment. Ce gouffre est à plusieurs reprises symbolisé par l'œil (Le Cœur Révélateur, Le Chat Noir), l'œil du cyclone, du maelström (Une Descente dans le Maelström), ou encore par le double (William Wilson). Le pervers (6) vacille entre le pôle des forces vitales et celui des forces destructrices de la vie, entre Eros et Thanatos. En fixant le gouffre, le pervers est bien conscient des conséquences désastreuses que l'éventuelle chute peut avoir, pourtant il s'y sent aspiré :

"Nous sommes sur le bord d'un précipice. Nous regardons dans l'abîme, - nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous restons. Peu à peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se confondent dans un sentiment nuageux et indéfinissable. […][E]t cependant ce n'est qu'une pensée, mais une pensée effroyable, une pensée qui glace la moelle même de nos os, et qui pénètre des féroces délices de son horreur. C'est simplement cette idée : Quelles seraient les sensations durant le parcours d'une chute faite d'une telle hauteur ? Et cette chute, - cet anéantissement foudroyant, - par la simple raison qu'ils impliquent la plus affreuse, la plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses images de mort et de souffrance qui se soient jamais présentées à notre imagination, - par cette simple raison, nous les désirons alors plus ardemment. Et parce que notre jugement nous éloigne violemment du bord, à cause de cela même, nous nous en rapprochons plus impétueusement.[…]" (7)

Cette action, le narrateur l'attribue à l'esprit de perversité. "Nous les perpétrons simplement à cause que nous sentons que nous ne le devrions pas" (p. 275). Pour beaucoup de pervers cette chute semble être une nécessité, ils sentent une compulsion à provoquer des catastrophes qui vont les plonger en désespoir. Paradoxalement, le pervers sera toujours aspiré par le gouffre quand il aura la possibilité d'une ascension. "Cette chute, cet écoulement vers les Ténèbres (pensez encore au deuxième acte de Tristan) s'orientent toujours à l'inverse d'une ascension possible, d'une érection, en visant son déclin." (8)

"Obéir aux lois, cela n'est pas clair" (Marquis de Sade)

Les narrateurs pervers de Poe vivent aux limites de la société et de la vie ; sans cesse ils défient la loi (de la société, voir même celle de la vie) qui constitue l'élément interdit qu'ils vont transgresser. Le pervers a besoin de la loi et en fait son allié, il a besoin d'un public, d'une foule ou d'un de leurs représentants pour obtenir une sorte de "rédemption narcissique".(9)
Comme je l'ai déjà fait remarquer, le pervers ne se caractérise pas par ses pratiques sexuelles - qui peuvent être nombreuses et avoir toutes sortes d'origines ou qui peuvent être complètement absentes, comme c'est le cas dans les contes de Poe - mais par une certaine organisation psychique.
Particulièrement saillante est son attitude par rapport à la loi. Loin de l'ignorer, il la provoque et la défie. Il est bien conscient de sa présence et il en a besoin. C'est ainsi que l'on pourrait voir Le Horla de Guy de Maupassant comme un "hors-la-loi". Le narrateur du Chat Noir, "une des victimes innombrables du Démon de la Perversité",(10) incarne parfaitement cet élément :

"[Il] apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l'esprit de PERVERSITE. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte; Cependant, aussi sûr que mon âme existe je crois que la perversité est une des primitives impulsions du cœur humain, - une des indivisibles premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère de l'homme. Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action sotte ou vile , par la seule raison qu'il savait devoir ne pas la commettre? N'avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré l'excellence de notre jugement à violer ce qui est la loi, simplement parce que nous comprenons que c'est la loi ?" (11)

 
 
 
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