Jean Ray
C'est encore un même procédé
que l'on peut découvrir dans la célèbre nouvelle Le Psautier
de Mayence (in Le Grand Nocturne). Le Capitaine Ballister
emmène à son bord un curieux maître d'école. Lorsque celui-ci
disparaît, des phénomènes horribles se manifestent: les boussoles
ne fonctionnent plus, le ciel change, les flots bouillonnent
et l'on croirait entendre d'affreux murmures… Puis, ce sont
toutes les personnes présentes à bord du navire qui commencent
à disparaître les unes après les autres… L'histoire traite encore
une fois d'une incursion dans un autre domaine de l'existence,
une autre dimension. Mis à part quelques faits étranges, annonces
des atrocités futures (un homme s'enfuit devant le maître d'école,
un des marins ressent un étrange pressentiment vis-à-vis du
maître d'école…), rien ne sort des descriptions habituelles,
de banalités concernant la vie des marins, leurs malheurs et
leurs joies (celles-ci se résumant souvent au rhum!).
Les
sujets abordés par Jean Ray dans ses histoires traitent des
vampires, des revenants, des objets maléfiques et autres démons.
La Mort est également présente comme dans Le Miroir noir
(in Les Cercles de l'Epouvante), où un étrange miroir
libère une créature invisible qui fait mourir quiconque se met
en travers de la route de son propriétaire. Ici, on soulignera
cette tendance de ne rien révéler sur l'essentiel du sujet.
L'auteur omet de nous dire qu'il s'agit de la Mort. C'est au
lecteur de tirer les conclusions qui s'imposent. En ne précisant
pas qui habitait le miroir, Jean Ray instaure encore plus de
flou et par là encore plus d'étrange. Il ne nous rassure pas,
ne nous donne aucune réponse et prolonge ainsi nos questions
indéfiniment. Car le fantastique est un doute perpétuel face
à notre réalisme qui exige des réponses même si elles sont quelquefois
absurdes.
Nous terminerons cet article
en évoquant l'œuvre majeure de Jean Ray, en l'occurrence, son
roman Malpertuis. L'œuvre est admirablement bien construite.
L'histoire est tout à fait intéressante pour qui se passionne
de mythologies et même pour qui ne s'en passionne pas. On découvre
au fur et à mesure que la lecture avance, que les habitants
de l'irréelle masure Malpertuis, ont chacun un caractère
bien défini et certainement bien irréel lui aussi. Gageons qu'il
n'existe aucun lecteur, ayant terminé une première fois le livre
qui ne s'est pas précipité sur une seconde lecture de celui-ci.
Le livre est tellement étonnant qu'on se plonge et replonge
dedans avec délice, découvrant toujours plus de détails surprenants
et venant renforcer un tout édifiant. Un summum de la littérature
fantastique ! Notons que pour le style, Jean Ray fait appel
à plusieurs narrateurs, ce qui renforce le sentiment de véracité
qu'apportent toujours plusieurs témoignages. Usant de ce stratagème,
la lecture se fait plus en profondeur, et notre attention autrefois
alerte s'engourdit. La surpise n'en est que plus bouleversante.
Pour celui qui voudrait en connaître
davantage sur l'œuvre de Jean Ray, on conseillera la lecture
du Cahier de l'Herne consacré à cet auteur ou encore
du très bon essai de Jacques Carion, Jean Ray, paru aux
éditions Labor dans la collection Un livre, Une œuvre (Bruxelles,
1986). Bouleversant par ses récits les notions d'espace et de
temps, Jean Ray nous invite à repenser le visible et l'invisible.
" Car c'est dans cet espace riche d'une dimension inconnue
mais néanmoins entrevu par notre intelligence, que se situe
la peur, cette formidable gardienne que s'est attachée l'Être
Immense et dont, par humaine sottise, nous voulons nier l'essence
tutélaire " (Rues in Le Livre des fantômes).
Christophe Van de Ponseele
Pour les amateurs de Jean Ray
ou toute personne cherchant à savoir absolument tout sur le
Maître belge du fantastique, une seule adresse à retenir: http://www.noosfere.com/heberg/jeanray/index.htm