Les derniers contes de Canterbury (2)

On retrouve également un Jean Ray caractéristique dans les thèmes et les personnages qu'il déploie au fil de son récit : une référence et un hommage explicites aux auteurs et aux personnages qu'il admire, en premier lieu Geoffrey Chaucer, l'immense poète anglais du XIVème siècle, auteur des premiers "Canterbury Tales", qui n'est d'ailleurs pas sans partager avec Ray une certaine truculence. Plus qu'un titre, Jean Ray emprunte à l'illustre Chaucer la structure même de son récit, en l'accommodant à son propre imaginaire. Chaucer ouvre son texte par un "prologue" ; Ray débute le sien par un "prologue fantastique" : les dés sont jetés.

Chez l'Anglais, le narrateur se trouve en compagnie d'une assemblée de pélerins de toutes conditions sociales (yeoman, marchand, clerc, moine, laboureur…), se rendant sur la tombe de saint Thomas Becket, et agrémentant les longues heures du voyage d'une joute oratoire revêtant la forme d'un concours de contes : chacun, à tour de rôle, racontera son histoire, le meilleur conteur se voyant récompensé en bout de course d'un repas dans la taverne de la "Cotte d'armes" (ou du "Tabard", selon certaines traductions).

Chez Jean Ray, l'argument diffère sensiblement. Le narrateur, un certain Tobias Weep, secrétaire du club littéraire d'Upper-Thames, est chargé par la vénérable assemblée, à son corps défendant, de rédiger un texte démontrant que la taverne locale, nommée la "Cotte d'armes", est justement la même qui, six siècles plus tôt, servit de décor à Chaucer. C'est plein d'amertume que par une nuit sombre, Weep se laisse guider jusqu'à la taverne, basculant sitôt qu'il y pénètre dans un univers fantastique. Car ce n'est pas une tranquille équipée de pèlerins qu'il y rencontre, mais bel et bien "une terrifiante assemblée de fantômes", comme le vantait avec justesse le sous-titre de l'édition Marabout. Réunie autour de Chaucer lui-même, Weep va découvrir une galerie de personnages hors du temps, parmi lesquels Falstaff en personne, le docteur Canivet, M. Kupfergrun, ainsi qu'un "homme de la Rum-Row" (contrebandier de l'époque de la Prohibition), référence explicite au prétendu passé aventureux de Jean Ray… mais cette taverne où se côtoient personnages de fiction et personnages réels, toutes époques confondues, n'est-elle pas l'endroit où le temps et l'espace sont des concepts trop flous pour être réellement disjoints ? Cette quatrième dimension que les personnages de Jean Ray (notamment dans des nouvelles telles que "les étranges études du Dr Paukenschläger", in Les Contes du Whisky, "Mathématiques supérieures", in Le Carrousel des Maléfices, ou "La formule", in Les histoires étranges de la Biloque, rejoignent parfois sans même le vouloir, ce lieu où l'impossible devient possible, ce lieu où, en définitive, Jean Ray a effectivement été un redoutable pirate sans foi ni loi ?

Ces personnages vont à tour de rôle prendre la parole pour raconter un conte, macabre ou poétique, tragique ou comique, sous le regard et le jugement impitoyables du personnage central de l'assemblée, le Chat Murr, personnage créé par un autre conteur fantastique, illustre s'il en est, E. T. A. Hoffmann. L'œuvre de Jean Ray est d'ailleurs conjointement dédiée à Chaucer et au célèbre félin, qui n'hésite pas, sous la plume de l'auteur gantois, à croquer d'une bouchée avide les conteurs qui lui déplaisent. Malheur d'ailleurs à qui lève la main sur ces animaux magnifiés par les plus grands chantres de la littérature fantastique (notamment Lovecraft et ses "Chats d'Ulthar")… Jean Ray en donne ici une nouvelle preuve avec l'histoire du "Chat assassiné". Après tout, qui n'a jamais vu l'œil d'un chat luire d'une étincelle démoniaque ?

L'extrême diversité des conteurs est ainsi le mobile idéal qui autorise Jean Ray à transporter son lecteur d'un lieu à l'autre, d'époque en époque, dans un univers qui possède comme cohérence essentielle le fait que l'irrationnel et l'étrange font office de lois naturelles; quant à l'éventail des registres narratifs utilisés, il est, comme nous l'avons déjà souligné, pour le moins large. Nous pouvons en donner ici quelques exemples : "Irish Stew" est un modèle d'histoire à chute, un petit bijou de conte macabre plein d'humour noir, où le fantastique n'est cependant présent à aucun niveau. Le surnaturel s'exprime en revanche pleinement dans des histoires telles que "La terreur rose" ou "Le Uhu", qui font intervenir des monstres indicibles que n'aurait certes pas reniés Lovecraft. Dans "Le Fleuve Flinders", les aventuriers qui bravent les eaux du mystérieux cours d'eau sont confrontés à d'étranges et terribles phénomènes. Le thème de la sorcellerie est quant à lui exploité dans deux histoires : d'une façon grotesque et monstrueuse dans "les noces de Melle Bonvoisin", où les maléfices d'un prêtre sataniste permettent l'accouplement contre nature d'une vieille fille et de son perroquet. Puis dans "Tyburn", où la chose est traitée avec plus de légèreté puisque Jean Ray nous dépeint les facéties d'une clergesse qui exploite les étranges propriétés d'une herbe magique pour troubler les exécutions capitales de Tyburn-Square, dans le Londres du XVIIème siècle. La "suite à Tyburn", histoire tragique, est contée par le bourreau lui-même, personnage aimé et respecté par la communauté, s'acquittant de ses tâches les plus cruelles avec une humanité et un humour surprenants. Mais le lecteur aura bien vite compris que dans l'univers rayen, il n'est pas surprenant d'être amené malgré soi à considérer avec une compassion parfois mêlée de tendresse le tortionnaire, le meurtrier, la brute ou l'ivrogne.

Jean Ray parsème ainsi ses contes de quelques diamants noirs, des histoires tragiques autant que poétiques, telles les trois histoires lues par l'homme de la Rum-Row ("la plus belle petite fille du monde", "la danse de Salomé" et "l'assomption de Septimus Kamin") qui comptent parmi les plus belles et les plus étranges du recueil, et qui ne sont pas sans rappeler les plus poignantes pages des "Contes du Whisky", parus près de vingt ans auparavant : les marins, brutes épaisses et éthyliques, sont parfois touchés par la Grâce et s'émeuvent du tragique de leur condition, de la vanité de leur existence ou de la pureté originelle d'une naissance, comme Septimus Kamin, qui gagnera le paradis pour avoir préféré baptiser le nouveau-né d'une danseuse de cabaret avec le whisky qu'il s'apprêtait à boire. Une interprétation très rayenne du conte moral puisque le paradis prend pour le pieux forban l'aspect d'une gigantesque bouteille de whisky.
Le thème du marin au grand cœur n'est cependant pas la seule marque de fabrique rayenne qu'on peut relever au fil des pages des "Derniers contes de Canterbury". On retrouvera avec délectation dans "Falstaff se souvient" les descriptions gastronomiques pleines de verve, qui font immanquablement monter l'eau à la bouche du moins épicurien des lecteurs, et desquelles Jean Ray reste (et restera sans nul doute) le maître incontesté. Et comment résister au plaisir de souligner un fois de plus la richesse du vocabulaire rayen, véritable trésor lexical au charme délicieusement désuet ? quel auteur oserait encore utiliser à l'envi des mots comme "dariole", "estrapade", "maillechort", "margritin", "maritorne" ?

Pourquoi parle-t-on si peu des "Derniers Contes de Canterbury" lorsque l'on évoque Jean Ray ? peut-être parce que l'on peut n'y apercevoir qu'une œuvre mineure de l'auteur, un exercice de style et d'érudition littéraire. Lourde erreur, et lourdes conséquences, puisque les rééditions se font cruellement espérer. Réduire à Malpertuis l'œuvre de Jean Ray, lorsque l'on connaît un tant soit peu cette dernière, est aussi absurde que de réduire une cathédrale à son seul maître-autel. Plus qu'une impardonnable faute de goût, c'est une insulte à son talent. Il ne reste plus qu'à espérer que quiconque ayant l'heur de découvrir, au détour d'un rayonnage de bouquiniste, un exemplaire de ce volume, comprendra qu'il tient entre ses mains un trésor sans prix…
Jean Ray tire les ficelles de son récit avec la virtuosité d'un marionnettiste machiavélique.

Car c'est une facette de Jean Ray lui même que l'on retrouve en chacun des personnages, conteurs ou héros terrifiants, comme ce Herr Hasenfraz, mystérieux spécialiste d'un antique et exotique culte ("Je cherche Herr Hasenfraz !"). C'est Jean Ray aussi que l'on devine, attablé à la "Cotte d'armes", dans l'ombre de l'âtre, sirotant un whisky sans âge, et contemplant avec goguenardise les figures de ses lecteurs passer par toutes les couleurs du spectre de l'angoisse. Dans l'œil noir de l'auteur, le lecteur apprivoisé saura reconnaître la malice un peu sadique de celui qui raconte des histoires-à-faire-peur. Car ne l'oublions pas, les contes, si macabres soient-ils, ne sont que des histoires.


Mais avec Jean Ray, on ne sait jamais, n'est-il pas vrai ?

Julien Raymond - 04/2000

 
 
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