Jean Ray
Les derniers contes de Canterbury
Raymond Jean Marie De Kremer
savait de toute évidence mieux que quiconque de quoi
il parlait lorsqu'il affirmait : "avec Jean Ray, on ne
sait jamais, n'est-il pas vrai ?"
On ne sait jamais et les extrêmes
s'affrontent. Ceux qui ont eu la chance de découvrir
les textes sacrés à l'époque de leur publication
chez Marabout (au début des années 60) ont résolument
tété à la mamelle la plus romanesque, puisque
les quelques références biographiques, parcimonieusement
et laconiquement dispensées en dernière page desdits
recueils, nous dépeignaient un Jean Ray globe-trotter,
contrebandier à ses heures, écumant les mers,
sabre d'abordage au poing et bandeau sur l'il. Une image
sensiblement plus séduisante que celle que le sens commun
se représente habituellement d'un auteur fantastique
: dandy névrosé, reclus dans une chambre capitonnée
aux volets constamment clos, trempant sa plume dans une encre
démente, composée, à proportions égales,
de whisky, de morphine et d'éther. Non, Jean Ray n'est
pas un auteur fantastique comme les autres. Si son encre sent
aussi le malt, elle fleure tout autant l'eau croupie des ports
et l'atmosphère enfumée des bouges à matelots.
Les
curieux s'en mêlent, les archives s'ouvrent et la vérité
sort du puits, moins accorte qu'on ne se l'imaginait. Les "Contes
du Whisky" pourraient-il être l'uvre d'un
modeste employé du bureau des expéditions de la
ville de Gand ? impossible
mais avec Jean Ray, on ne sait
jamais
Les fausses pistes et les vrais
indices se sont entrecoupés au fil des décennies,
opposant d'un côté les farouches partisans de ce
qu'il est laidement convenu d'appeler la "légende",
souvent le fait d'écrivains ou de personnages ayant côtoyé
de près l'auteur gantois, et de l'autre des passionnés
et des universitaires, ayant fait la connaissance de Jean Ray
par l'entremise presque exclusive de ses textes
la situation
n'est pas sans une certaine touche de cocasserie, puisque lesplus
menteurs de l'histoire ne sont pas forcément ceux qui
ont le mieux connu le principal intéressé.
Cependant, l'intérêt
de démêler cet écheveau est de moins en
moins évident alors que l'on s'éloigne des sphères
érudites. Car après tout, peu importe que Raymond
De Kremer ait été pirate ou bureaucrate, contrebandier
flamboyant ou escroc à la petite semaine. Au diable les
querelles de clocher, il n'en demeure pas moins l'auteur de
quelques centaines d'histoires courtes, de quelques trop rares
romans délicieusement baroques, bref de tout un pan incontournable
de la littérature de notre siècle finissant. Certes,
à la même époque, les grandes pages de la
littérature fantastique s'écrivaient de préférence
outre-Atlantique: parmi les Maîtres, on cite plus fréquemment,
sans doute sous l'empire d'un complexe européen ou -plus
gravement- francophone, Lovecraft, Robert E. Howard, Robert
Bloch, Kuttner et Moore
mais qui se souvient encore aujourd'hui
que Jean Ray fut publié quatre fois au sommaire de la
bible, unanimement saluée par les critiques et les spécialistes
comme étant la quintessence de la production littéraire
fantastique de la première moitié du siècle,
le " pulp " Weird Tales ? Certainement pas
les Américains
Ces mêmes Américains
qui sont en train de comprendre leur erreur alors qu'ils (re)découvrent
les textes de l'auteur gantois, récemment publiés,
avec succès, par un éditeur de Seattle, Midnight
House.
Il est généralement convenu d'affirmer que l'uvre
maîtresse de Jean Ray est Malpertuis. C'est en
tous cas l'avis du public et des éditeurs, puisque de
tous ses textes, c'est de loin le plus connu et le plus réédité,
dans les pays francophones comme à l'étranger
(sept éditions francophones depuis sa première
publication, en 1943, et de multiples traductions, notamment
italiennes et anglaises). Ce roman inclassable a même
fait l'objet d'une adaptation cinématographique par Harry
Kümel, en 1972, film audacieux, à la distribution
éblouissante, malheureusement desservi par un manque
flagrant de moyens financiers
rarement diffusé
à la télévision, encore moins programmé
dans les salles, en partie renié par son réalisateur,
son destin risque à terme de le voir assimiler à
une série B de type "Maciste et la reine de Saba",
vestige de la grande époque des cinémas de quartier.
Un peu décevant pour un film sélectionné
officiellement au festival de Cannes !
A l'époque où il écrivit Malpertuis, Jean
Ray était incontestablement investi du feu sacré.
On aurait cependant pu logiquement supposer que l'occupation
allemande, interrompant brusquement la parution de dizaines
de journaux et de revues à travers le pays, marquerait
un rude coup d'arrêt dans les activités littéraires
d'un Jean Ray qui se consacrait, depuis des années, presque
exclusivement à la rédaction de fictions courtes
et d'innombrables chroniques dans de non moins innombrables
périodiques francophones et néerlandophones. Il
en est tout autrement : devenu sociétaire des "Auteurs
Associés", qui publient les textes d'auteurs tels
que Stanislas-André Steeman, Max Servais ou Thomas Owen,
Jean Ray va offrir au lectorat, et quasiment coup sur coup,
une série de volumes dont la qualité assurerait
à elle seule la réputation de toute une carrière
d'écrivain. Libéré de la plupart de ses
obligations journalistiques, Jean Ray propose en 1942 "Le
Grand Nocturne", en 1943 "Les Cercles de l'épouvante",
"Malpertuis" et "La Cité de
l'indicible peur", et en 1944 "Les Derniers
contes de Canterbury".
Arrêtons-nous un instant
sur ce dernier opus, qui passe souvent inaperçu, assez
injustement d'ailleurs, dans la bibliographie foisonnante de
son auteur. A cet état de fait, au moins une raison évidente
: en presque soixante ans, ce volume n'a connu que trois éditions,
la dernière remontant à quinze ans au bas mot
(qui plus est aux défuntes Nouvelles Editions Oswald).
Ces "Derniers contes"
sont remarquables à plus d'un titre. Par leur forme,
en premier lieu. Ni vraiment roman, ni vraiment recueil, il
s'agit d'un ouvrage original et inclassable, qui réunit
autour d'une trame d'une grande homogénéité
des grappes d'histoires courtes, comme les affectionnait Jean
Ray. Originalité également des genres abordés
: ces "Derniers Contes" sont un véritable exercice
de style que s'impose (que s'autorise, devrait-on dire) ce bourlingueur
de papier aux commandes de sa fidèle machine à
écrire Underwood. Jean Ray exerce toute la gamme de ses
talents de conteur au travers de genres allant de la terreur
ordinaire, au récit d'aventures, en passant par des registres
aussi variés que l'humour noir, l'épouvante explicite
ou la poésie sombre et tragique : ces "Derniers
contes de Canterbury" sont à eux seuls un condensé
du talent de leur auteur, de sa maîtrise totale de sa
fibre fantastique.