Il était une nuit dans un royaume
du Nord
Petit aperçu de l'oeuvre
fantastique de Gérard Prévôt
La Belgique compte de
merveilleux auteurs dans le genre fantastique. Gérard
Prévot en fait bien entendu partie. Il compte même
parmi les meilleurs même si son uvre fantastique
s'est trop vite achevée par son décès en
1975. Les contes étranges de Prévot sont imprégnés
de sa vie, de ses malheurs, de ses passions comme nous le verrons
plus loin dans cet article. Des textes subtiles, qui sont écrits
dans un français très agréable et à
la fois très recherché, très poétique.
Attardons nous d'abord quelque peu sur l'homme et l'auteur pour
ensuite traverser quelques-unes de ses uvres
L'homme
Gérard Prévot
naît à Binche, le 2 septembre 1921. Il hérite
très tôt de l'amour de la poésie que lui
transmet sa grand-mère. C'est donc dans cette branche
littéraire qu'il exerce son talent. Dans son premier
recueil publié, La première symphonie, on découvre
déjà son autre passion : la musique. Il y écrit,
en effet, dans son introduction : "J'ai choisi ce titre
essentiellement musical, parce que la Poésie est sur
de la Musique. Un lien profond les unit : le Rythme. Pour le
véritable artiste, un Poème est une Symphonie;
une Symphonie est un Poème".
Son
art d'écrire, ce n'est pourtant pas à l'école
qu'il l'apprend. Mauvais écolier, enfant dissipé,
il suit un enseignement professionnel au Collège Notre-Dame
de Binche. Il exercera plus tard de multiples métiers
comme publicitaire ou journaliste (entre autres, il collaborera
au journal T'aveu Binche de sa ville natale). Il fondera même
une maison d'édition avec son ami, Herman Van den Driessche,
l'Ecran du monde (qui éditera la revue Empreintes). Mais
aussi bien du côté professionnel que du côté
sentimental, sa vie sera plutôt marquée par les
échecs et les abandons que par une réussite étincelante.
Il supportera d'ailleurs assez mal les ruptures amoureuses qui
jalonneront sa vie jusqu'à sa disparition à Ostende,
où il s'était retiré pour écrire,
le 12 novembre 1975.
Cet admirateur des uvres
de Gérard de Nerval, d'Edgar Allan Poe (pour lequel il
fondera le 6 juillet 1950, l'Académie Edgar Allan Poe,
qui ne durera que l'espace de deux semaines !), cet amoureux
de grande musique (Mozart surtout), ce poète au talent
reconnu (il décrochera le prix Gérard de Nerval
en 1961) en viendra finalement au fantastique avec un premier
recueil, initialement intitulé "Les contes de la
mer du Nord" en 1969 qui deviendra en définitive
"Le Démon de février". Le recueil sortira
chez Marabout dans la collection "Bibliothèque Marabout
fantastique" et comptera 21 contes étranges. Trois
autres uvres sont à relever (seulement trois, malheureusement
!): "Celui qui venait de partout" (Marabout n°441,
1973, 10 histoires); "La Nuit du Nord" (Marabout n°484,
1974, 3 histoires) et "Le Spectre large" (Marabout
n°553, 1975, 19 histoires). A côté de ces premières
éditions, deux recueils des meilleurs textes de Gérard
Prévot ont marqués leur temps : "Contes de
la mer du Nord" (choix et présentation de Jean-Baptiste
Baronian, 11 histoires) et le tout récent "Le Démon
de février" (34 histoires rassemblées en
un recueil publié par Fleuve Noir dans sa collection
Bibliothèque du Fantastique, 1998).
L'uvre
Dans cette courte analyse
et présentation de l'uvre de Gérard Prévot
nous nous attarderons sur deux choses essentielles. La première
concerne les signes qui transparaissent dans les écrits
de l'auteur et qui traduisent ses propres expériences
et pensées. La seconde s'arrêtera sur le fantastique
de Prévot et ce qu'on peut en découvrir en lisant
ses contes.
L'homme au travers de son uvre
La
première constatation que l'on fait à la lecture
de textes comme La Rencontre, Les amours de Pergolèse
ou encore L'affaire du café de Paris, c'est qu'on y découvre
le plus souvent un homme seul. Une solitude non volontaire mais
généralement due à la perte ou l'abandon
de son aimée. Et cette solitude, ces déceptions
de la vie va entraîner une certaine morosité, une
certaine noirceur dans les textes de Prévot. Les personnages
sont souvent pitoyables. Ici, pas d'aventuriers qui sont prêts
à défier les démons. Pas d'hommes ordinaires
non plus (il y a même un Jupitérien !). Non, les
"héros" de Gérard Prévot sont
des hommes marqués par le destin, faisant preuve d'un
goût amer de la vie, sinon un certain dégoût,
une déception profonde. "Je savais Dieu absent et
l'homme inachevé" chuchotera le narrateur de La
Rencontre, l'esprit hanté par l'ombre de sa femme perdue
et qui ne trouvera que quelque court réconfort auprès
d'un autre fantôme
Il est vrai que lorsque le destin
vous frappe cruellement, l'on tourne sa colère vers le
Créateur. Peut-être Gérard Prévot
avait-il perdu la foi lorsqu'il fait dire à un de ses
personnages : "La sagesse serait de ne plus croire ni à
Dieu ni au diable et de vieillir le plus simplement du monde
entre l'amour et l'alcool" (in Celui qui venait de partout).
L'alcool est un moyen précieux pour qui essaie d'oublier,
de noyer son chagrin.
La lecture des contes de
Prévot nous indique clairement sa passion pour la musique.
La quasi totalité de ses récits font allusion
à un moment ou un autre à Mozart, Bach, Schubert,
etc. Prenons Mozart, par exemple, Prévot en parle en
connaisseur lorsqu'il cite dans La Rencontre : "
j'avais
placé la sonate en fa majeur de Mozart, celle qui nous
valut autrefois tant de sympathie auprès de publics si
différents, celle aussi qui, renonçant au style
galant, exprime les complexités du cur". Et
dans Les Oyats, il parle encore de musique : "
la
Messe en si de Bach ou une quintette de Mozart?". On le
voit, sa connaissance de la musique lui sert souvent de décor
ou de passion partagée avec ses personnages quand elle
n'est pas au centre de l'intrigue comme dans La Valse interdite.
Un dernier élément qui parle de l'auteur et qui
peut se trouver dans un de ses textes est son admiration pour
Edgar Allan Poe qui lui fera écrire un conte inspiré
du Chat Noir de Poe : Le troisième chat.
Plus que tout autre auteur,
Prévot s'inspire de ce qui l'entoure, des paysages retenus,
des personnes rencontrées, des faits vécus
Ce
qui sera flagrant dans les aventures de Dan Dubble dans lesquelles
beaucoup de ses connaissances se reconnaîtront.
Le fantastique de Prévôt
Le fantastique de Prévot
s'inspire bien entendu de son entourage direct, emprunte le
chemin des détours poétiques et de pensées
profondes pour éclater au grand jour et souligner nos
propres peurs avec infiniment de justesse. Mais si le fantastique
se livre à nous, il reste cependant comme un voile de
mystère indéchirable. En cela, Prévot est
un des auteurs qui respecte le mieux l'essence même du
fantastique. Il
n'en
dit pas trop, laissant au lecteur la joie de comprendre ou du
moins de s'y essayer.
"La nuit du Nord est à jamais impénétrable.
Pour peu que le vent souffle en force, pour peu que le diable
s'en mêle, les chiens hurlent vers les minuits, les girouettes
tournent folles, les antennes tombent des toits, les croix des
calvaires se rompent et les gens fuient vers des maisons qui
soudain ne sont plus les leurs pour s'enfermer, plus morts que
vifs, dans des chambres dont les miroirs ne réfléchissent
que les autres" (in La nuit du Nord). Un fantastique qui
s'applique parfaitement à la solitude des personnages
et à leur difficulté d'être au monde qui
les entoure (cela va parfois jusqu'à leur donner comme
excuse de ne pas appartenir à ce monde ! cfr. Les Oyats).
En définitive, on
dira du fantastique de Prévot, qu'il se situe plus au
centre de sa définition comme celui de Thomas Owen ou
de Jean Ray (dans leurs propres styles, tous différents
bien entendu !). Pourquoi? Peut-être à cause du
malheur, de l'étrangeté, d'un sentiment de malaise,
d'insécurité, d'incompréhension et d'inexplicable
qui marquent les récits de ces auteurs. La véritable
nature du fantastique n'est elle pas d'être impossible
à montrer ? C'est ce que l'on peut entrevoir dans Les
Oyats, lorsqu'on s'arrête à cette phrase : "Ce
que Percy Brumer vit cette nuit-là, il sut qu'il ne pourrait
jamais le dire, parce que c'était indicible" .
Terminons cet article en ajoutant, que finalement, le fantastique
nous entoure de partout, naît en nous de ce que nous vivons
et cherchons à comprendre. C'est un peu cela que Gérard
Prévot fait dire au héros de Celui qui venait
de partout :"Je viens de relire L'Apocalypse. Je me rends
compte soudain que toutes nos frayeurs naissent de nous, de
ces lectures et des idées que nous nous en faisons".
Et le mérite revient
à Prévot de nous faire lire ce fantastique développé
à partir de ses propres lectures, rencontres, de son
amour de la musique et de la poésie. Tout en douceur,
comme l'ombre qui s'étend le soir sur la Terre, le fantastique
de Prévot nous enveloppe dans la nuit. Une nuit du Nord,
froide et solitaire.
Christophe
Van De Ponseele - 04/2000