Le Fantastique Belge
Rétrospective

Si les lettres belges de langue française portent déjà en leur sein bon nombre de contradictions, le fantastique, qui n'est qu'une facette de celles-ci, demeure a fortiori une interrogation en soi. Alors, avant de s'immiscer dans les méandres des particularités du fantastique en Belgique, mieux vaut d'abord se demander ce qu'on entend par littérature belge de langue française.

Dès les débuts de l'indépendance de la Belgique, la polémique autour de cette question fut riche d'avis divergents. Néanmoins, nous pouvons y repérer trois grandes tendances : la première témoigne de la volonté d'un rattachement de notre littérature à la France (ex.: le groupe du Lundi on 1937), la seconde définit la littérature belge en adéquation avec notre nation, quant à la troisième, elle réalise la synthèse des deux premières tendances on reconnaissant que nos lettres françaises, sans constituer une littérature nationale, possèdent néanmoins une unité réelle, qui ne permet pas de la confondre tout à fait avec la littérature de la France ". (1)
Ces multiples points de vue montrent combien l'écrivain belge éprouve des difficultés à se situer par rapport à sa propre littérature. Quelle que soit la position adoptée vis-à-vis de cette problématique, il paraît évident que même si les textes français apportent certains modèles qui nous semblent désirables, il ne faut pas pour autant oublier que ces textes émanent d'une autre organisation du réel. "La littérature belge parle d'une réalité et d'un espace qui ne sont pas français" (2), c'est pourquoi, cette relation ambiguë entre les mots et les choses engendre d'indéniables spécificités comme le réalisme magique, le symbolisme, le surréalisme ou le fantastique. Par ailleurs, les Français nous renvoient à notre différence, puisque la presse va même jusqu'à qualifier la littérature du Nord de " brumes belges ". Ainsi, notre littérature ne peut renier ses racines, comme elle ne peut faire fi de ses relations à la France. Cette ambiguïté est de surcroît amplifiée par le fait que la Belgique francophone ne prend pas l'initiative de croire au talent de ses écrivains, qui doivent souvent s'exiler à Paris afin d'y être reconnus.

Ainsi, il n'est pas étonnant que cette littérature à part entière ait engendré un genre aussi étrange que le fantastique. Tous les courants littéraires de Belgique ont favorisé une manière d'appréhender le réel, de toucher l'autre face du visible. Ils révèlent ainsi une sensibilité particulière, une propension naturelle à visiter le fantastique. La preuve en est que les écrivains qui se sont distingués dans des genres autres que le fantastique (par exemple Ghelderode, Ayguesparses, Maurice Carême, etc.) n'ont pas pu résister à la tentation de l'étrange.

Tous ces traits qui définissent la littérature belge fantastique en font une denrée rare et précieuse qu'on ne peut réduire à un simple survol historique de peur d'en perdre sa spécificité. Néanmoins à des fins purement " rétrospectives ", il a fallu trier et choisir, même si en procédant de la sorte une partie de son essence risque de nous échapper.

L'onirologie en marge du fantastique : une thématique symboliste

Loin de nous l'idée d'assimiler les auteurs symbolistes au genre fantastique, cependant une dimension de leurs oeuvres laisse entrevoir une inquiétude, une faille ouverte au monde de l'étrange. De fait, Maeterlinck (1862-1949), Van Lerberghe (1831-1907) et Verhaeren (1855-1916) se réfèrent plus ou moins directement à l'inconscient, et désirent étudier les mystères de l'existence. Tout ce qui se passe à l'insu de l'homme, et semble inexplicable, inquiète le poète qui exprime la volonté de s'approprier une pouvoir sur l'occulte.
Ainsi, dans Serres chaudes (1889), Maeterlinck nous plonge dans un désordre insolite qui révèle une perception de l'étrange rendant le malaise omniprésent. Aussi, dans le conte Onirologie, le narrateur rend compte d'un événement inquiétant et de l'enquête qu'il mène pour démêler le mystère. Aucune solution à l'énigme n'est apportée. Le récit s'achève devant une impasse. La présence massive du rêve pourrait faire basculer le conte vers le fantastique, mais l'auteur ne va pas jusque là. Il insiste sur la détresse du narrateur, sur la recherche de la pièce manquante du rêve afin d'épaissir le mystère, mais s'il explore l'inconscient, le délire et le rêve, c'est pour mieux comprendre le monde réel.
Verhaeren rejette également toute rationalité, et passe par l'expérimentation du rêve, de l'exaltation et de la folie, qui deviennent de véritables moyens de prospection du réel. Sa poésie d'abord d'un symbolisme pessimiste avec Les Soirs (1888), Les Débâcles (1888) et Les Flambeaux noirs (1891) quittera les tourments intériorisés pour s'attarder sur les maux collectifs dans les oeuvres suivantes : Les Campagnes hallucinées (1893); Les Villes tentaculaires (1895); Les Aubes (1898) auxquels on peut ajouter Les Villages illusoires (1895).
De même, Van Lerberghe n'admire que les oeuvres mettant en scène les situations anormales de l'esprit, le leurre, car ils sont les lieux d'une transaction entre le réel et l'imaginaire. Il tentera de dire ce qu'on ne peut pas dire, c'est-à-dire d'entrevoir le réel à travers l'imaginaire. Les splendeurs voilées des Entrevisions (recueil, 1898) aboutissent à La Chanson d'Eve ( recueil, 1904).
Les symbolistes belges tireraient-ils leur spécificité de leur résistance à la normalité (3) ? En ce sens, ils ont certainement préparé le terrain aux écrivains fantastiques.

 

(I) Gustave Charlier, Les lettres françaises de Belgique, Bruxelles, La Renaissance du livre, 1938, p.7.
(2) Marc Quaghebeur, Lettres belges entre absence et magie, Bruxelles, Editions Labor, I990, p.19.
(3) Paul Gorceix, "Du mythe à la modernité présurréaliste. Mélusine de Franz Hellens ", in Itinéraires et contacts de cultures (vol 20) La littérature belge de langue française. Paris, L'Harmattan, 1995, p.32.

 
 
 
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