L'Etrange Cas de Dr Jekyll et Mr Hyde

"Il y a dans tout homme deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan."
Baudelaire.

Cette citation tout en dualité reflète à merveille l'essence même de cet étrange récit. De fait, la dualité traverse l'intrigue en tous sens, tant au point de vue de l'histoire qu'au niveau du genre puisque le héros vit aux frontières de deux "moi" antipodiques, de deux mondes et que le récit s'inscrit aux frontières de deux genres : le roman policier et le roman fantastique.
Par ailleurs, Baudelaire nous rappelle combien cette période du 19ème siècle sera fascinée par la figure du double qui hante les esprits des intellectuels de l'époque. Ceux-ci sont avides de connaissance dans le domaine de la psychanalyse naissante, ils s'interrogent sur la division du "moi", et Stevenson n'échappera pas à cette influence, et cela, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

Aux frontières du "moi"

La division intérieure est présente chez Jekyll dès le début du récit. Le héros ressent une dualité de l'existence. Il est attiré tant par les plaisirs sains qui l'animent que par le vice qui sommeille en lui. Mais ce combat entre le bien et le mal est-il si extraordinaire ? Qui n'a jamais perçu cette lutte entre un bon et un mauvais génie ? Cependant, l'étrange s'immisce dans le texte quand ce double esprit, graduellement obsédant, pousse le Dr Jekyll à séparer en lui, grâce à une solution chimique, les domaines du bien et du mal dont se compose la double nature humaine.

Pénétrant dans le monde de l'étrange, Jekyll joue ainsi avec les deux "moi" qui le constituent en incarnant l'un ou l'autre. Il se transforme à son gré tantôt en un irréprochable docteur ou tantôt en un monstre qui n'inspire qu'effroi et aversion, le fameux M. Hyde.

Ce thème étrange reste pourtant proche du réalisme puisque l'explication demeure rationnelle et que Jekyll maîtrise sa découverte, mais pour combien de temps ? Cette domination que le docteur pense avoir sur sa double personnalité lui échappera, laissant s'infiltrer les affres diaboliques des ténèbres. Hyde, cet être satanique, prendra le dessus, le moi originel s'enfonce dans les profondeurs du mal jusqu'à s'identifier à ce démon intime que le docteur essaye à tout prix d'emprisonner dans sa chair. L'esprit de l'enfer s'éveille et ne s'endormira plus jusqu'à la fin ténébreuse. Jekyll ne domine plus Hyde qui survivra et tuera l'être même de Jekyll. Il y a dans toute chose le bien et le mal, mais dans ce récit, le bien et le mal se dissocient et Satan revêt l'enveloppe charnelle de Hyde.

Nous retrouvons dans cette intrigue fantastique, la dialectique du double, cette dialectique Si fidèle à notre monde judéo-chrétien : Caïn et Abel ne sont pas loin. Ce thème du double est fréquent en littérature, surtout fantastique, puisque les égarements du moi sont une porte ouverte à l'étrange. Pensons, par exemple, au portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde. Dans ce roman, la personnalité du héros se dédouble laissant les vices entacher son portrait, le visage du personnage ne gardant, dans la vie réelle, que les traits du bien et de la jeunesse ! Par ailleurs, la littérature, n'est-ce pas ce qui donne corps à ce qui est une réalité schizophrène ? Et ne s'agit-il pas de l'activité privilégiée du double, cette activité où s'inscrivent les pseudonymes, où l'écrivain se dédouble à travers ses personnages...

Aux frontières des genres

Cette intrigue fantastique balance entre le récit policier et le fantastique. Tout commence à l'instar d'un banal récit policier, une intrigue s'installe autour d'un certain Hyde qui commet d'étranges crimes. La tension dramatique provient de cette trame d'allure policière. Ainsi, le notaire Utterson, un des narrateurs du récit, consacre son temps à la découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels, de ces mystérieux assassinats. Il recherche Hyde qui fuit, se cache (to hyde = cacher) et se dérobe à cette enquête.
Même Si le problème semble insoluble, la démarche pour le résoudre est tout à fait rationnelle : recherche de l'arme du crime, idée que Jekyll est devenu faussaire afin de sauver un criminel, l'hypothèse que le docteur est atteint d'une maladie qui défigure, l'empêchant alors de sortir de son bureau... Mais le doute s'insinue de plus en plus dans l'esprit du narrateur principal, l'intrusion de cette inquiétude grandissante détruit les limites stables de la raison et le fantastique peut entrer en scène.

Mors que le genre policier exige une solution rationnelle. Ici, évidemment, le surnaturel apparaît, car même Si le docteur Jekyll déclenche la scission du bien et du mal grâce à une solution chimique, la science étant ce qu'il existe de plus rationnel, les événements surnaturels, eux, s'enchaînent de façon si intense que la raison ne peut plus maîtriser l'apparition de Satan sous les apparences de Hyde. Du réalisme des premières pages, le lecteur bascule dans le fantastique lorsque la facette démoniaque prend anarchiquement le dessus et brise l'effet de réalité jusqu'ici présent. Ainsi, ce récit vacille d'un genre à l'autre pour s'inscrire, in fine, dans le monde de l'étrange.

Aux frontières de deux mondes

Hyde voyage entre deux mondes. En effet, d'allure humaine, il n'entraîne pas moins une répulsion semblable à celle qu'inspirent les êtres maléfiques de l'au-delà.

Le texte dissémine au fil des pages bon nombre d'expressions relatives à l'incarnation du mal sur la terre : Satan. Véritable démon, monstre satanique, la griffe de Satan, Lucifer, des maisons déchues, et j'en passe... Tous ces termes expriment l'image du mal poussé à son paroxysme. En ce sens, le portrait de Hyde est peint avec des touches tout aussi démoniaques. Cette créature est décrite comme celle qui suscite une aversion profonde, une douleur glaciale, des troubles physiques sur son entourage, comme Si cet être venait d'ailleurs, de cet autre monde que l'on n'ose à peine nommer.
Toutes ces expressions sont glissées dans le texte afin de guider le lecteur sur la voie des ténèbres. Et ces indices qui peuvent nous sembler anodins à première vue, prennent tous leurs sens lors d'une lecture rétroactive. Tous les termes employés sont annonciateurs du dénouement fatal.

Ainsi, la figure du mal absolu tient une place primordiale dans ce récit. Hyde mêle des caractéristiques propres au monde de l'humain et au monde de cet ange déchu...

Ce récit qui met en scène une personnalité subissant les assauts des deux facettes de son âme et les affres de l'inconnu, s'inscrit donc aux frontières de plusieurs domaines. Au fur et à mesure des pages, la figure diabolique s'impose dans tout ce qu'elle a de plus effroyable, tuant finalement son jumeau. Mais, le châtiment existe pour celui qui a osé franchir les frontières du bien et du mal, des humains et de l'au-delà, celui4à sera puni pour son crime. La griffe de Satan saura régler ses comptes avec celui qui a enfreint les règles ouvrant ainsi la porte au mal et laissant échapper cette infernale personnalité.

En ouvrant ce livre, lecteurs soyez vigilants, car vous pénétrez dans un univers où les frontières sont peu marquées et où vous pouvez passer diaboliquement d'un monde à l'autre. Laissez-vous glisser dans ces pages fantastiques, mais n'oubliez pas de surveiller votre personnalité, ne la laissez pas se dédoubler...

Un effroyable voyage aux limites du réel, du bien et du mal :
La ruelle est sombre, la silhouette furtive, l'homme pressé. Une enfant s'avance, le heurte. Voilà qu'il la jette à terre... La piétine ! Elle hurle ! Cris affreux ! L'homme, en accomplissant son immonde besogne, n'a cessé de sourire.
Hélas, on ne compte plus à Londres les épouvantables crimes de l'étrange Mister Hyde. Etrange ? Oh, non. Il y a bien plus, réfléchit plein d'effroi le brave notaire Utterson... Mais quoi ? Un air... Des expressions à peine humaines. L 'émanation putride d'une âme corrompue...
Et quel sinistre lien unit son ami, le pauvre Dr Jekyll à cet individu dont la seule vue fait frémir ? Oh ! Tremblez, braves gens. Car le secret est terrifiant ! Et si jamais visage a porté l'empreinte de Satan, c 'est bien celui de Mister Hyde.

Magali Decamps 01/2000

 
 
 
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