Fantômes et Revenants

Fenêtres ouvertes sur l’au-delà

Sous de nombreuses formes, le fantôme hante les récits depuis l’antiquité, incarnant les espoirs et les craintes suscités par l’au-delà. Il traverse le fantastique comme une ombre, image ou reflet de notre enveloppe charnelle qui perdure dans le monde de l’entre-deux.

Le mot "fantôme" provient de la même racine grecque phantasma, que les mots "fantastique", "fantasme", "fantaisie", signifiant "montrer", "faire voir en apparence". Il est lié à l’imaginaire, au rêve. Le fantôme est une apparition, l’image d’un être vivant errant entre la vie et la mort, un fantasme qui prend corps dans notre réalité. Pour paraphraser René Char, il est le phantasme "réalisé du désir demeuré désir". Il est l’image d’un mort revenu parmi nous afin d’accomplir ou de terminer une tâche. Il prend des noms différents selon le contexte: revenant dans les contes populaires, il devient spectre en littérature de terreur, ombre pour attester de son intangibilité et de sa ressemblance avec un homme, simulacre en philosophie, chimère ou phantasme en psychanalyse, vision pour la religion, apparition ou esprit en littérature fantastique, ectoplasme lorsqu’il acquiert une certaine consistance.

Les Grecs anciens le voyaient comme l’âme d’un mort demeurant dans l’au-delà. Orphée et Hercule visitent ces âmes aux Enfers, tandis que dans l’Odyssée, Ulysse parle avec de tels fantômes. Les Romains appelaient larva, le fantôme errant de celui qui n’avait pas été inhumé selon les rites consacrés. Antigone risque sa vie pour ensevelir son frère défunt par crainte de voir son âme à jamais sans repos. Il fallait honorer les morts pour qu’ils ne reviennent pas vous hanter comme le faisaient les lémures que l’on essayait d’apaiser lors des Lémuries.

Le Christianisme diabolise ces différentes apparitions, qui symbolisent la mainmise de Satan sur Terre et les vestiges des anciennes religions. Dans Dom Juan de Molière, un spectre incarne les femmes trompées par Don Juan, devenant la représentation de son destin et de ses actes impies. Dans les romans gothiques, ou romantiques noirs, les fantômes s’inscrivent dans des atmosphères pesantes et morbides comme ces courtes apparitions dans Le Château d’Otrante de Horace Walpole qui renvoient aux fantômes de Macbeth de Shakespeare.

Mais le fantôme sous toutes ses déclinaisons devient un personnage incontournable dans le récit fantastique. De fantasme, il devient "signe", image de toutes nos craintes, notamment en Angleterre et en Irlande où naissent les ghost stories sous le règne de Victoria Ire. Les Contes de Noël de Charles Dickens sont devenus célèbres, notamment grâce au personnage de Scrooge que des fantômes parviennent à changer. On peut également citer Joseph Sheridan Le Fanu: "Le Fantôme de Mrs Crowl" ou "Le Chat blanc de Drumgunniol" qui utilise le mythe traditionnel irlandais de la banshee, présent également dans "La Vieille Fille blanche" de Nathaniel Hawthorne. Montague Rhodes James s’est fait l’apôtre de ces récits de revenants dans son recueil Siffle et je viendrai…, créant de nouvelles pistes à suivre pour les auteurs du XXème siècle.

Un fantôme peut demeurer près de la personne qu’il aime, refusant de passer de l’autre côté tout en essayant de poursuivre un semblant de vie normale. C’est le cas dans "Mara" d’August Derleth où le personnage évoque cet amour plus fort que la mort ou dans "Véra" de Villiers de l’Isle-Adam qui voit le désir d’un homme rappeler d’entre les morts celle qu’il aime. En revenant, Ligeia, le personnage de Poe veut reprendre sa place auprès de son époux en évinçant corporellement la deuxième femme de celui-ci. Le fantôme devient la personnification des émotions humaines. Dans "Sosie" de Dino Buzzati, l’incertitude s’empare du héros qui a perdu sa fiancée et qui semble la rencontrer par la suite. Est-ce un sosie où l’âme de la femme aimée ? La question se pose surtout lorsqu’il la raccompagne près du cimetière où celle-ci est enterrée.

Nulle peur dans ces apparitions, ni dans celles qui mettent en scène des fantômes protecteurs comme dans "Le Pot de Tulipes" de Fitz James O’Brien où l’âme d’une femme vient réparer une injustice en indiquant à deux personnages la cache de papiers importants. Car les fantômes peuvent aussi venir en aide aux vivants, les prévenant d’un danger imminent tel celui de la nouvelle "Le Signaleur" de Charles Dickens qui prend pour cadre le train ou dans "La Légion assassinée" de Rudyard Kipling qui met en scène les fantômes de soldats massacrés qui viennent prêter main forte à leurs vengeurs contre leurs meurtriers.
Pétri de morale chrétienne, le revenant cherche souvent à trouver le repos, en voulant racheter ses fautes. Pour cela, il revient sur les lieux de sa vie voire de ses crimes afin de corriger ses erreurs. Dans "La Boutique du coin" de Cynthia Asquith, un ancien boutiquier vient vendre son stock à des prix dérisoires afin de réparer ses escroqueries.

Souvent lié à un lieu précis, le fantôme peut aussi l’être à des parties de lui-même comme dans "La Chevelure" de Maupassant où la natte de cheveux d’une femme lui permet d’envoûter les hommes qui la touchent et de revivre dans un entre-deux où seul son amant peut la côtoyer.

 

 
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