La fantasy urbaine

Critiques de notre réalité

Cela n’est pas étonnant lorsque l’on sait que la fantasy urbaine se dresse comme un "genre" réactionnaire, tourné vers le passé, qui tente de faire apparaître les dérives de notre civilisation capitaliste et marchande, tout en essayant de redonner une place à l’homme dans l’agencement du monde. Œuvre délibérément écologique, le Parlement des fées (Pocket) de John Crowley présente les aventures de Smoky Barnable qui, après son mariage avec Alice Drinkwater, se retrouve propulsé en plein monde féerique dans un combat que livre sa nouvelle famille contre le modernisme. C’est une fable sur la perte d’identité de l’homme, face au monde matérialiste qui dévore tout. Très éloigné de la fantasy épique, le merveilleux pénètre dans ce récit par quelques portes ouvertes, faisant petit à petit glisser le personnage et le lecteur dans l’Autre Monde. On y retrouve un indéniable retour vers la nature qu’accentue le lieu même de l’action: une maison perdue au milieu de nulle part. Le voyage effectué de la ville vers cette demeure symbolise la marche inverse de la désertification de nos campagnes commencée au XIXème siècle, comme si cela pouvait perturber le développement de notre monde.

Plus étonnante est la rencontre entre le monde féerique et la modernité dans La Compagnie des fées (La Librairie des Champs-Élysées) de Garry Kilworth. Pressé par les touristes qui ont envahi la forêt de Sherwood, le peuple d’Oberon et de Titania décide d’émigrer et d’affronter les hommes. Le choc des cultures permet d’amener une critique des dérives du monde capitaliste. Les êtres féeriques semblent, au début de l’histoire, bien incapables de faire face à ce déferlement de technologie, puis, à l’instar des fées dragées, ils s'acclimatent et montrent que le merveilleux peut toujours influer sur notre univers.
On retrouve cette même atmosphère dans Le Clan des fées (J’ai Lu) d’Elizabeth Ann Scarborough, un roman qui pastiche plusieurs contes de fées dans un Seattle contemporain où la fée Felicity vient aider Rose Samson, une assistante sociale. Un bon roman qui ne se prend pas au sérieux, tout en offrant une critique acerbe de l’Amérique des affaires, qui avance sans s’occuper des laissés-pour-compte. Le choix de l’héroïne est représentatif de cette attaque contre les villes inhumaines qui rongent peu à peu notre Terre : même aidée de ses pouvoirs magiques, Felicity éprouve les pires difficultés à remplir son rôle d’adjuvante tant la ville sait étouffer les individus jusqu’à les faire disparaître.
C’est ce que nous montre également Les Faits concernant la disparition de Miss Finch de Neil Gaiman où un personnage se perd dans les méandres souterrains de Londres sans que personne ne s’en soucie réellement. Happée par un étrange cirque, Miss Finch perd soudain sa réalité, avant de disparaître au cœur de Londres comme si elle n’avait jamais existé. Son nom même, Miss Finch, n’est pas le sien et s’il n’y avait pas ce récit à la première personne du singulier, il n’y aurait aucune preuve de l’existence de cette femme. En pénétrant dans notre monde, cet ailleurs merveilleux ronge peu à peu le nôtre, s’attaquant aussi bien aux bâtiments qu’aux hommes. Ancêtre de la fantasy urbaine, Peter Pan de sir James Barrie présentait un récit dans lequel le monde merveilleux s’immisçait dans la société anglaise pour en détourner les enfants.

Parfois, on peut se demander si la contamination ne s’inverse pas, si notre réalité bien ordonnée, trop bien ordonnée même, ne parvient pas à détruire le tissu merveilleux. Ainsi, dans La Dague assassine de Kristine Kathryn Rusch, la magicienne Talia qui combat le Mal, appartient à une organisation parfaitement bien huilée qui ressemble étrangement à nos administrations bureaucratiques. Au fur et à mesure de l’avancée du récit, l’héroïne prend conscience que toutes ces lourdeurs font disparaître la magie de cet Autre Monde. En calquant ses rouages sur les nôtres, cette organisation parallèle a perdu de son merveilleux, devenant aussi fade que notre monde capitaliste qu’elle est censée combattre dans l’ombre.

Finalement, la fantasy urbaine n’est pas un univers immédiatement saisissable, tant les trames sont basées sur des éléments en perpétuel mouvement. Critique de notre société aseptisée et castratrice, ce genre permet l’évasion des personnages et des lecteurs en leur ouvrant des passages dans la trame d’une réalité qui ne paraît plus aussi stable. Fille de la fantasy et du fantastique, la fantasy urbaine replonge au cœur de nos merveilleux pour mieux ramener à nos racines humaines et artistiques.

Denis Labbé

 

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