La fantasy urbaine
Une déchirure dans notre réalité
Le monde de l’édition,
surtout de l’édition anglo-américaine, adore
coller des étiquettes sur les livres, faisant émerger
de nouveaux genres. L’un de ces derniers "courants"
en date est sans nul doute celui que l’on désigne
sous les termes fantasy urbaine, en anglais: "urban fantasy".
Réunion de récits provenant d’horizons divers,
la fantasy urbaine ouvre des passages dans la trame de notre
réalité trop bien ordonnée pour mieux dérouter
et dépayser les lecteurs en insérant le merveilleux
dans leur quotidien.
Contamination par le merveilleux
Si
le fantastique voit la réalité, ou ce que l’on
croit être la réalité, se gauchir au contact
d’éléments ou d’événements
surnaturels, la fantasy urbaine joue sur l’irruption de
créatures et de principes issus des merveilleux religieux
ou mythologiques dans un quotidien urbain qui ressemble au nôtre.
Cet attachement à un environnement technologique, aseptisé
et immédiatement identifiable est primordial puisqu’il
permet d’asseoir ce courant sur la transgression de nos
références modernes, renversant les règles
d’un monde trop bien ordonné. La nouvelle Chevalerie
de Neil Gaiman joue sur cette opposition entre
l’apparente tranquillité d’une petite ville
anglaise où réside une vieille dame, et l’arrivée
du chevalier Galaad venu récupérer le Saint-Graal
que celle-ci vient de découvrir dans une friperie. Le
merveilleux chrétien s’invite dans notre monde
moderne grâce à une improbable rencontre entre
une vieille dame très "british" et ce héros
des épopées arthuriennes ; le décalage
entre la vie monotone de cette Anglaise et l’existence
épique du héros mythique est au cœur de l’impression
suscitée par la fantasy urbaine.
Il en va de même dans la
nouvelle La Révolte des fées
dragées de Mike Resnick, où un
homme découvre dans sa cave une nuée de lutins
qui ont traversé les dimensions afin de se venger de
l’image épurée que les studios Disney ont
donnée d’eux. Ces fées dragées, issues
du merveilleux païen, se heurtent au cartésianisme
de cette Amérique de traders qui va finalement devoir
s’avouer vaincue. Le choc entre modernisme et enchantement
conduit notre réalité à se déformer,
comme si elle était incapable de résister à
l’appel de la magie. Il faut dire que le choc est parfois
brutal et qu’il faut réparer les dégâts
commis par ces êtres venus d’ailleurs !
On en a la preuve dans Julie et sa licorne
de Peter S. Beagle où des êtres
féeriques s’échappent d’une tapisserie
que les deux héros vont devoir réparer et examiner,
avant que cette irruption ne soit découverte. Le contraste
entre la licorne et la technologie permet de faire apparaître
le décalage qui existe entre notre monde et celui de
l’imaginaire.
Néanmoins, tout n’est pas négatif puisque
ce combat mené en commun par Julie et Farrell va leur
permettre de se rapprocher.
Kristine
Kathryn Rusch se fait l’ambassadrice de cette
contamination dans sa nouvelle L’étrangeté
du jour où, après un souhait, Nora
voit l’Autre Monde interférer avec le sien, jusqu’à
totalement bouleverser sa conception de la réalité.
En accueillant dans son bureau d’avocate Blackstone et
Sancho Panza, elle pousse une porte de communication entre nos
deux univers, ce qui permet au merveilleux de menacer l’équilibre
de notre quotidien stérilisé. Le deuxième
souhait encore en suspens permet une fin ouverte qui joue à
la fois comme une attente et une menace .
Il en est de même pour la nouvelle La Lune
se noie quand je m’endors de Charles
de Lint, où la frontière entre le merveilleux
et le réel devient perméable à force de
croire aux rêves. Dans ce récit, il est impossible
de savoir ce qui relève de la réalité et
de l’onirisme, un peu à la manière de certaines
nouvelles de Cortázar qui, avant l’heure,
avait déjà touché à la fantasy urbaine
dans sa nouvelle La Nuit face au ciel,
où il gomme les limites entre la présence incontournable
de la ville et le merveilleux inca, et où les narrations
se mêlent jusqu’à dissoudre les limites entre
passé et présent.
L’esprit apparaît
plus fort que la matière de notre univers, plus puissant
que nos règles apparemment immuables. Dans son roman
Or not to be (L’Atalante),
Fabrice Colin nous présente un personnage
jugé fou par ses contemporains, qui parvient à
déchirer le tissu de notre réalité pour
mieux y introduire l’univers merveilleux de Shakespeare.
On flirte avec les limites du genre, puisque ce n’est
plus uniquement nos cadres urbains qui se voient modifiés,
mais le monde tout entier, revenant aux origines du mythe shakespearien.
En se ressourçant ainsi, le héros entraîne
le lecteur dans une plongée salutaire au sein d’un
imaginaire collectif qui se voit ravivé.
On n’est pas très loin des origines du fantastique
puisque ce récit puise dans le merveilleux païen
qui avait déjà présidé à
sa naissance, puis à celle du romantisme à la
fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème.
Seulement, le cadre est tout autre, la ville ayant remplacé
les campagnes et les châteaux médiévaux.
De nouvelles normes
En
effet, si au XVIIIème siècle la ville, la technologie
et la science représentaient des menaces pour les us
et coutumes ruraux, à la fin du XXème siècle
les références ont changé puisque le tissu
urbain représente la norme. C’est donc à
cette norme que doit s’attaquer la fantasy urbaine afin
d’y installer ses propres références.
Dans une interview reproduite
dans Elegy n°22, Neil Gaiman dit que "les villes sont
plus que de simples endroits dans lesquels vivent beaucoup de
gens, elles sont une accumulation de coutumes, d’histoires,
de mythes, de temps". Il nous le prouve dans son roman
Neverwhere (J’ai Lu) qui utilise
comme cadre la mégalopole londonienne avec tout ce qu’elle
peut comporter d’endroits étranges susceptibles
d’alimenter l’imaginaire collectif: friches industrielles,
métro, souterrains, quartiers anciens. C’est ce
que découvre son héros, Richard Mayhew, employé
modèle et sans histoires de la City de Londres, en s’inquiétant
du sort d’une jeune femme étendue sur un trottoir.
Après l’avoir sauvée, il va plonger dans
un monde parallèle au nôtre dans lequel les normes
sont différentes. Si le titre Neverwhere renvoie
au Pays de Nulle Part de Peter Pan, il ouvre également
sur l’universalité de la fantasy urbaine qui n’accepte
aucune limite prédéfinie.
La modification des normes est
bien ce qui préside à l’apparition du genre,
comme en témoigne la nouvelle Le Tambour
de pierre de Charles de Lint qui se déroule
dans une ville imaginaire nommée Newford. Dans ce décor
réinventé, la découverte d’un simple
tambour va transformer le quotidien des personnages qui vont
voir apparaître d’étranges créatures:
les skookins. Newford est représentative de ce courant,
puisqu’elle met en place une toile symbolique, reflet
de nos villes, sur laquelle viennent se greffer des éléments
merveilleux. Newford n’est pas une ville, elle est toutes
les villes, comme Frontier de Léa Silhol
où peuvent se côtoyer des hommes et des êtres
merveilleux.
La
ville apparaît alors comme un endroit instable, susceptible
de se transformer ou de disparaître, telle la cité
présente dans Les Îles jumelles
(Phébus) d’Alain Delbe, qui offre
deux images miroirs d’une Venise décalée
en proie à ses propres dérives. À force
de rejeter le monde qui les entoure, les habitants voient naître
une nouvelle île-cité juste en face de la leur,
une cité au cœur de laquelle évoluent leurs
doubles parfaits. Le refus de ces nouvelles normes érigées
en avertissements entraîne une fin apocalyptique.
Pour
Fabrice Colin, Arcadia (Mnémos)
n’est pas basée sur une cité instable, mais
bien au contraire sur cette idée de pérennité
de la ville à travers le temps. En effet, ses personnages,
tous des artistes, peuvent traverser l’espace et le temps,
ouvrant des portes sur notre réalité où
s’engouffrent des éléments merveilleux.
Cette continuité d’Arcadia à travers le
temps matérialise l’immuabilité du merveilleux
qui perdure à travers les siècles et qui réapparaît
dans la fantasy urbaine.
Même lorsque tout paraît
ressembler à notre réalité citadine, des
éléments viennent prouver au lecteur que le monde
dans lequel évoluent les personnages n’a finalement
que peu de choses à voir avec la représentation
qu’il s’en faisait. Ainsi, dans L’Oiseau
siffleur d’Emma Bull, tout
semble normal, même la narration qui suit le rythme de
chansons égrenées au long du récit, puis
soudain, un personnage avoue appartenir au Daoine Sidhe . Capable
de littéralement jouer avec le feu, il repousse les règles
physiques de notre monde avant d’intervenir dans la destinée
des autres personnages.
Pourtant,
lorsque le merveilleux s’invite directement en l’homme,
le choc devient plus rude, comme l’expérimente
Myron, le personnage de la nouvelle L’Odyssée
de Myron Blumberg, le Dragon
de Mike Resnick qui se métamorphose en dragon vert. La
magie joue avec le thème de la métamorphose qui
ouvre une porte entre le monde féerique et notre normalité.
En étant touché dans sa chair, Myron passe progressivement
de l’autre côté tout en continuant à
vivre au cœur de nos villes tentaculaires. Cela lui permet
de faire l’expérience de l’altérité,
thème pourtant inhérent au fantastique.
Rien n’est plus pareil
pour les hommes quand le merveilleux prend la décision
d’investir notre monde afin d’en prouver la vulnérabilité.
C’est ce que nous montre le roman De bons
Présages (Au Diable Vauvert) de Terry
Pratchett et Neil Gaiman, au cœur duquel le Bien
et le Mal s’affrontent juste avant l’Apocalypse.
Jouant avec des éléments de merveilleux religieux,
les deux auteurs détissent la trame de notre réalité
en mettant en scène un ange, un démon et l’antéchrist.
Avec beaucoup d’humour, on suit les aventures de personnages
ordinaires pris au milieu d’événements qui
les dépassent: disparition du cœur d’une centrale
nucléaire, explosion d’une librairie, apparition
de démons vengeurs…
Comme dans la plupart des récits de fantasy urbaine,
les frontières s’évaporent, les règles
physiques aussi, ne laissant aux hommes que des référents
moraux et religieux auxquels se rattacher. Cela semble d’ailleurs
être l’élément essentiel qui sépare
la fantasy urbaine du fantastique. En effet, le fantastique
transgresse toutes les règles: physiques, religieuses
et morales. Si la fantasy urbaine s’attaque surtout aux
référents physiques, c’est-à-dire
à tout ce qui symbolise les sciences et les technologies,
elle semble respecter les autres règles de notre société.