Au Cœur du dragon : présentation d’un mythe vivace

Animal mythique du bestiaire merveilleux, la figure du dragon apparaît dans la plupart des civilisations, de l’Asie à l’Europe, en passant par les Amériques, incarnant tour à tour des éléments positifs ou négatifs, des formes terrestres ou aériennes. Traversant les siècles, on le retrouve dans les littératures de l’imaginaire, jouant avec les codes pour mieux s’y inscrire de manière pérenne. Nous nous pencherons ici sur les formes occidentales qui ont le plus influencé nos littératures occidentales.

Aux sources du mythe
Le mot dragon vient du latin draco à partir de la racine grecque drakôn qui désigne ce qui est brillant. Dans la mythologie grecque, Apollon combat le serpent Typhon, image d’un dragon primitif et père de Ladon, le dragon qui défend le jardin des Hespérides et que Héraclès terrasse. Enroulé autour du pommier de la connaissance, Ladon est le défenseur des mystères divins, le gardien du jardin sacré. Jason dérobe la Toison d’Or à un monstrueux dragon composé de mille anneaux aidé en cela par Médée qui endort le monstre. Dans l’un des mythes fondateurs grecs, l’homme serait né des dents d’un dragon.
Dans la mythologie scandinave, l’arbre de vie et axe du monde, Yggdrasil est rongé par le dragon Nidhug ou Niddhog lorsqu’il fait une indigestion des morts des morts dont il se nourrit. Il est présent lors du Ragnarok, la fin du monde. Les Vikings plaçaient une effigie de dragon reptilien à la proue de leurs navires afin d’effrayer leurs ennemis. On en retrouve une image épique dans la légende de Siegfried qui tue le dragon Fafner, boit son sang, devient invincible et lui vole son trésor, malheureusement maudit. Ce motif du dragon gardien de trésors se retrouve dans les contes comme "La Wivre du Grisy" rapporté par J.-C. Bulliot puis dans la fantasy. Ainsi, dans Bilbo le Hobbit de J.R.R. Tolkien, Bilbo rencontre Smaug, qui vit au fond d’une grotte et lui vole une jarre en or pour la donner aux nains, ce qui déclenche sa colère. Dans les récits païens, tuer un dragon permet de gagner l’amour d’une dame, comme dans Tristan et Iseut où le héros débarrasse le pays d’un dragon afin d’obtenir la main d’une princesse. Robin Hobb reprend ce motif dans Le Dragon des glaces, où le prince Devoir doit rapporter la tête du dragon Glasfeu pour épouser Elliania. Il renvoie aux deux images de Jason et Héraclès qui, eux aussi, accomplissent des travaux pour gagner le cœur d’une femme.
Symbole du mal, dans ce qu’il possède de plus sournois, le dragon scandinave annonce le dragon chrétien, ennemi de la foi. Dans les chansons de geste, il incarne l’adversaire à vaincre, celui qu’affrontent la plupart des héros arthuriens et bretons. Tuer un dragon montre le courage du guerrier et l’identifie aux saints, comme Saint George ou l’Archange Saint Michel qui en abattent chacun un. Incarnation de Satan dans "L’Apocalypse de Saint Jean", le dragon est la bête annonciatrice de la fin du monde, mais aussi de toutes les catastrophes naturelles que les hommes ne peuvent empêcher. Sainte Marthe vainc la Tarasque provençale qui répand une odeur pestilentielle et représente les crues du Rhône. Elle est l’innocence triomphant du mal.

Un symbole initiatique
Le dragon symbolise la force et la puissance qui assoient une contrée, unissent une nation, rassemblent les hommes. Le Pays de Galles possède pour emblème un dragon rouge qui sert d’élément fédérateur à ce peuple celtique. Il représente la langue et la culture galloise comme l’indique le recueil de contes Au Pays du Dragon rouge paru chez Terre de Brume puisqu’il est celui "qui montrera la voie". Uther Pendragon, père d’Arthur, tient son nom "tête des dragons" des deux têtes de dragons attachées à sa selle ou de la vision d’une comète ayant la forme d’une tête de dragon. Ces deux explications montrent, soit qu’il a abattu deux monstres et prouvé son courage, soit que le Ciel l’a désigné pour prendre la tête de son peuple. Il place ces têtes sur son étendard pour rallier ses partisans. Le Trône du dragon de Tad Williams s’appuie sur une telle tradition en mettant en place un royaume construit par un tueur de dragon. Ayant prouvé sa bravoure, il s’est montré apte à diriger ses semblables. Il est plus délicat de prendre sa suite puisque son fils va devoir prouver sa valeur. Robert Jordan donne le surnom de "Dragon" au héros disparu de sa série "La Roue du temps" et qui sert d’élément fédérateur notamment dans La Bannière du dragon avant de trouver un successeur dans Le Dragon réincarné. Se dire d’un dragon s’est épouser sa puissance, son intelligence et son appartenance au réel et à l’imaginaire. Dans Les Yeux du dragon de Stephen King, tous les ingrédients du conte sont présents, notamment un dragon à combattre pour un prince devant prouver son courage.
C’est cette même double appartenance qui préside à la naissance des chevaliers-dragons de la série "La Ballade de Pern" d’Ann McCaffrey dans laquelle les dragons incarnent les forces de la planète, comme s’ils en étaient les ultimes défenseurs. Cela se ressent dans La Dame aux dragons et L’Aube des dragons où l’épidémie qui menace les reptiles menace également la planète, montrant que la mort de ses représentants signifierait sa destruction complète. Ann McCaffrey insuffle dans sa série une dimension écologique qui plonge aux sources du mythe. La fin des dragons symbolise le dépérissement de l’île de Melniboné dans Elric des dragons de Michael Moorcock, montrant à quel point cette créature fabuleuse s’inscrit au cœur même de l’histoire de cette terre. Moins d’une centaine viendront lors de l’ultime bataille afin de prêter main forte à leur seigneur, mais ils traversent toute la série en filigranes.
Vaincre un dragon représente une quête initiatique pour nombre de héros, comme ceux du "Dit de Cythèle" de Nicolas Cluzeau qui, dans Le Souffle du dragon doivent affronter un dragon symbolique afin de récupérer l’âme de quelqu’un. Mais dans ce cas, ce dragon est un volcan, l’une des forces créatrices du monde, une plongée dans les arcanes du mythe qui personnalisait les puissances naturelles.

Des irruptions contemporaines
Si le dragon est lié aux mythes, au merveilleux païen, Lord Dunsany en fait intervenir un dans notre réalité montrant que le pont entre ces deux mondes n’est jamais fermé. Ainsi, dans "Miss Clubbidge et le dragon des légendes" in Le Livre des merveilles, un dragon vient enlever une jeune fille en plein Londres, l’emmenant dans le monde féerique pour l’éternité. Le motif du dragon à qui l’on offre de jeunes vierges en pâture est déformé pour nous montrer un dragon amoureux qui joue au prince charmant. Dans Le Dragon et le George, Gordon Dickson projette lui aussi un homme contemporain dans un monde magique pour y suivre des aventures tellement extraordinaires qu’il se retrouve dans le corps d’un dragon. L’auteur s’y amuse des codes médiévaux.
Dans La Voix des dragons, Didier Quesnes nous présente une version noire et dantesque des dragons, des êtres qui s’incarnent dans des humains pour mieux s’en nourrir, aidés en cela par une société secrète qui espère en tirer bénéfice. Symbolisant le combat ancestral entre le bien et le mal, cet univers ancré dans le quotidien nous montre également les possibles dérives de la science puisque le dragon tire son énergie natale de la chaleur d’une centrale nucléaire.
Serge Brussolo joue avec les motifs du genre dans son roman A l’Image du dragon qui nous projette dans un monde où les dragons et le peuple des dragons suivent les saisons et se transforment en statue pendant la sécheresse. La quête d’un hydrophobe, qui se nourrit de lumière et craint la pluie, va le mener à essayer de détruire le plus d’ennemis statufiés.

Comme on a pu le voir, les images de dragons sont polymorphes, mais renvoient à des valeurs inhérentes à nos civilisations occidentales. Elles puisent dans des récits mythologiques qui nourrissent toujours notre imaginaire.

Denis Labbé - Octobre 2006

 
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