Fredric Brown (suite)

 

L’hésitation du fantastique

Fredric Brown a partagé toute son œuvre entre deux genres de prime abord assez éloignés : science fiction/fantastique et policier, écrivant à côté de son œuvre non-réaliste plusieurs centaines d’histoires de détective et d’intrigues policières ainsi que quelques romans noirs. Non pas qu’il fut doué d’une plume schizoïde, mais Brown disait écrire ses histoires fantastiques pour contrebalancer le poids trop réel de ses écrits policiers, et vice-versa.

Les deux ne sont pourtant pas toujours loin de se rejoindre, comme dans La Nuit du Jabberwock, roman noir fortement imprégné de littérature nonsense (avec son détective qui connaît Alice Au Pays des Merveilles par cœur).

C’est une même dialectique réel/imaginaire qui anime la part fantastique de son œuvre, qui joue souvent des thèmes de l’esprit fautif, de l’illusion, des perceptions aberrantes et de la frontière abolie entre réalité et imagination. Ainsi, L’univers en Folie use du conventionnel (mais efficace) ressort des mondes alternés de manière fort or

iginale, puisque Brown s’y garde bien de trancher entre ce qui est appartient à l’imaginaire de son personnage-auteur de science-fiction et à la réalité : les poncifs de la science-fiction de son époque y deviennent la norme de la réalité, et l’histoire imaginaire de la sf devient l’Histoire véritable ! Dans Martiens, Go Home, la terre, dans un même mouvement de confusion, est envahie par des petits homme verts (particulièrement voyeurs et vicieux qui plus est…) qui finissent par disparaître quand l’auteur qui les a crée décide qu’ils s’en vont, et sans que l’on puisse trancher, finalement, le caractère rêvé ou non des faits. C’est une littérature de l’indécision, de l’hallucination réalisante (ou pire, réalisée) que la littérature brownienne.

Ses nouvelles, pareillement à ses romans, laissent souvent le lecteur dans cette position inconfortable, cette hésitation sans résolution propre à l’étrange, et leur mécanique fantastique résulte alternativement de soudains basculements du réel dans l’irréel, ou bien d’éléments imaginés et vécus qui s’entremêlent peu à peu jusqu’à perdre le fil de la supposée réalité, comme c’est le cas dans Anarchie dans le ciel (publiée dans Une étoile m’a dit), avec les étoiles qui se déplacent peu à peu, bouleversent le ciel tel qu’il est de coutume cartographié, laissant les lecteurs aussi perplexes que les astronomes. Dans tous les cas, l’impression dominante est celle de la confusion, parfois frustrante, mais souvent puissante, qui est la marque de fabrique des nouvelles browniennes.


De L’humour avant toute chose…ou presque

Plus que pour son inventivité formelle pourtant remarquable, l’œuvre de science-fiction et de fantastique de Fredric Brown, est surtout connue pour son humour. Fredric Brown fait en effet partie des "joyeux lurons" du fantastique, au même titre que l’excellent Douglas Adams avec son Guide du Routard Galactique, Robert Sheckley ou, plus près de nous, Terry Pratchett et ses univers eux-aussi en folie.

Il y a une forte teneur parodique dans les œuvres de Brown, bien au fait des poncifs et des clichés demandés par les lecteurs de son temps, qu’il adore détourner ou renverser, à l’instar de ces multiples “bug-eyed monsters“ (“monstres aux yeux pédonculés“), aliens archétypaux des années 50 (le genre de créatures parodiées dans Mars Attacks de Tim Burton et qui connut une grande vogue dans le cinéma des années 50) qu’il adore tourner en ridicule, et que l’on retrouve par exemple dans la nouvelle Les Myeups (du recueil Une étoile m’a dit) ou dans L’Univers en Folie, où il se moque par ailleurs avec délectation des attentes du lecteur de base des pulp de science-fiction.

Il y a également beaucoup d’autodérision dans ses personnages principaux, dont les auteurs-personnages en mal de réussite ou d’inspiration des deux romans Martiens, go home ! et L’Univers en Folie, ou encore de la nouvelle Les Myeups, dans laquelle les fameux bug-eyed monsters volent au secours d’un écrivain en mal d’inspiration.

Mais l’humour somme toute bon enfant que Brown déploie, par exemple, dans Martiens, go Home !, ne saurait être représentatif de toute la palette émotionnelle de l’humour, du sourire à la grimace en passant par le rictus, que Brown manipule de façon jubilatoire.

Car s’il est bien un aspect franchement personnel de l’écriture de Fredric Brown, aussi bien dans ses récits policiers, noirs, ou fantastiques, c’est cette cruauté, cette ironie dévastatrice et chirurgicale qu’il y mêle et qui glace le sang, et que l’on retrouve bien plus dans les nouvelles que les romans. Pour preuve l’horrible Cauchemar en Bleu du recueil Fantômes et Farfafouilles, où un homme qui ne sait pas nager voit, impuissant, son fils se noyer sous ses yeux, avant de se rendre compte que là que là où a eu lieu la noyade…lui-même avait pied. A la lecture de telles nouvelles, au demeurant nombreuses, on comprend aisément pourquoi, dans le recueil posthume qu’il publia de son ami Brown, Robert Bloch le compare au maître incontesté de l’étrange cynique, Ambrose Bierce (surnommé ‘Bitter Bierce’, Bierce l’amer), et L’assassinat en dix leçons n’est en effet pas sans rappeler l’esprit qui anime l’œuvre de Bierce, par exemple dans Mon meurtre préféré (Le Club des Parenticides). L’humour des nouvelles de Brown est parfois tout aussi acide, morbide, presque grimaçant, à l’instar de ce Cauchemar en bleu qui laisse pantois et horrifié, incrédule, ou encore ce tragique malentendu qui coûte la vie à l’astronaute Ralph NC-5 dans Malheureusement (l’infortuné explorateur demande par écrit aux arcturiens des “Fayots bien chaud“…et finit brûlé vif sur des fagots bien chauds !). Jamais l’expression “froid comme la mort“ n’a si bien rimé avec “humour glaçant“, comme cet éclat de rire jaune qu’arrache le "Surprise !" final, crié en cœur par les invités réunis pour une fête d’anniversaire impromptue alors qu’un homme ouvre la porte de sa maison, le cadavre de sa femme qu’il vient d’assommer sous le bras (Cauchemar en Jaune, Fantômes et farfafouilles)


Pas encore la fin…

Trente-deux ans après sa mort, et quarante-et-un ans après qu’il ait publié son dernier roman, Fredric Brown a enfin gagné une certaine reconnaissance. Celle-ci est sans doute passée, tardivement, par la sélection, en 1970, d’un de ses récits, Arena (Arêne, publié dans Lune de Miel en Enfer et devenue par la suite un épisode de…Star Trek !) par la prestigieuse SFWA, l’association des écrivains de science-fiction américains pour figurer dans le Science Fiction Hall of Fame, anthologie à vocation de panthéon de la science-fiction dirigée par Robert Silverberg.
Brown est désormais bien assis parmi les références incontournables du fantastique et de la science-fiction du vingtième siècle, plus encore en Europe et en France, où il connaît vraisemblablement le plus de succès et est disponible dans les collections les plus populaires du fantastique et de la science-fiction.
Voilà donc enfin pour Brown une histoire vraie qui se termine par une réussite à la Luke Devereaux ou à la Keith Winton


Bibliographie fantastique de Fredric Brown

Romans :

L'univers en folie (What mad universe, 1949), Folio SF
La nuit du Jabberwock (Night of the Jabberwock, 1951), J'ai Lu
La piste des étoiles (The lights in the sky are stars,1953), Presses de la cité
Martiens, go home ! (Martians go home, 1955), J’ai Lu
Le loup des étoiles (Rogue in space, 1957), Presses de la cité
L'esprit de la chose (The mind thing, 1961), Presses de la cité

Recueils :

Mort d'un vampire (Death of a vampire, 1943), Editions Série 33
La vie sexuelle sur Mars (Sex life on the planet mars, 1943), Editions Série 33
Une étoile m'a dit (Space on my hands, 1951), Folio SF
Lune de miel en enfer (Honeymoon in Hell, 1958), Folio SF
Fantômes et farfafouilles (Nightmares and Geezenstacks, 1961), Folio SF
Paradoxe perdu (Paradox lost, 1973), Presses Pocket

 
 
                                                   Best view with IExplorer 5 @ 800x600.   © 2002-2004 Anthesis. Tous droits réservés.