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Auteur culte à l’éclosion
laborieuse qui faillît bel et bien sombrer dans l’oubli
s’il n’y avait eu la clairvoyante de quelques amateurs
éclairés pour le faire connaître hors de son
pays (où, aujourd’hui encore il continue à
être plus connu…nul n’est prophète en
son pays), Fredric Brown est pourtant
l’un des auteurs fantastiques les plus originaux du vingtième
siècle, à tout le moins l’un des plus créatifs,
avec ses histoires oscillant entre ironie, cruauté, second
degré, imagination débridée et humour nonsense.
Un écrivain à découvrir d’urgence,
ou bien à redécouvrir avec un plaisir sans cesse
renouvelé.
Biographie
Fredric
Brown est né en octobre 1906 aux Etats-Unis, plus
précisément dans l’Ohio, et encore plus précisément
à Cincinnati, dans une famille dont il fut le fils unique,
trop tôt orphelin : sa mère meurt d’un cancer
alors qu’il n’a que quatorze ans et son père
décède à son tour peu après. De seize
ans à dix-huit ans il est employé de bureau, puis
à vingt ans il s’essaye à suivre les cours
de l’université de Hanover (dans l’Indiana…et
non en Allemagne !) où il passe un an sans grand succès.
Il devient ensuite, et pour dix-sept ans, lecteur d’épreuves
pour le Milwaukee Journal, ville dont le club des écrivains
de fiction l’accueillera plus tard comme membre aux côtés
de Robert Bloch, ami et auteur prolixe de science-fiction et d’horreur
qui publiera en 1977 un recueil des récits de Brown.
En 1929, Fredric épouse sa
première femme, Helen Ruth, et ce n’est qu’en
1937 qu’il vend sa première histoire à un
pulp policier, début de sa laborieuse, prolixe, mais courte
carrière d’auteur d’histoires policières,
de science-fiction humoristique, de fantastique caustique ou bien
encore de récits proches du “weird tale“ et
de l’étrange au sens le plus fantastique du terme.
En 1947 il divorce pour épouser Elizabeth Charlier (rencontrée
à une de ces réunions d’auteurs où
il ne se sent jamais vraiment à sa place), avec qui il
s’installe à Taos, dans le Nouveau-Mexique. Là-bas,
Brown vit enfin de sa plume et écrit
sans relâche, on raconte d’ailleurs qu’il avait
l’habitude de passer l’après-midi dans les
bars avec ses amis, puis de passer ses nuits à écrire,
moment privilégié pendant lequel il produisit quelques
unes de ses meilleurs histoires.
Malheureusement, au début des années 60, l’emphysème
dont il souffre commence à sérieusement le diminuer,
l’élan vital de l’inspiration semble le déserter
et il écrit son dernier roman en 1963. Incapable dès
lors de retrouver se créativité, amaigri et découragé,
plus fragile que jamais, il meurt en 1972 sans avoir plus rien
écrit.
Une carrière décalée
La
légende dit de Brown qu’il
détestait écrire, au moins autant qu’il adorait
le fait d’avoir écrit, et qu’il lui fallait
donc se faire violence pour s’asseoir devant sa machine
à écrire. Et pourtant, le moins que l’on puisse
dire est qu’il fut plutôt un auteur prolixe, et ce
sur une période somme toute relativement restreinte puisque,
mort à soixante-six ans sans avoir plus rien écrit
de consistant depuis une bonne dizaine d’années,
ce n’est qu’à la quarantaine qu’il arriva
enfin à vivre de sa plume (en 1947) après avoir
vogué de petit boulot en emploi alimentaire (bibliothécaire,
commis voyageur, forain, plongeur de restaurant et même,
dit-on, détective privé). Cette période réduite
de production, d’une douzaine d’années, lui
suffît tout de même à accoucher de centaines
de nouvelles et d’une vingtaine de romans, d’une qualité
inégale, certes, mais ponctuées de perles et d’œuvres
cultes, aussi bien en fantastique, science-fiction que policier,
tel Martiens, Go Home !
(1955), son œuvre sans doute la plus connue.
Pourtant on peut dire que ses débuts furent laborieux :
son premier roman, Crime à Chicago,
par exemple, fut rejeté par douze éditeurs avant
d’être enfin accepté et de connaître
un certain succès - certes encore confidentiel -, puis,
l’année suivant sa publication, de recevoir le prix
du meilleur premier roman.
Cette productivité n’empêcha d’ailleurs
pas Fredric Brown de souffrir, tout
au long de sa carrière, d’un certain manque de reconnaissance
publique, sans doute pas étrangère à son
statut d’écrivain pulp un peu anonyme. Car s’il
avait un cercle incontestable d’admirateurs, et s’il
gagna vite l’estime de ses pairs (Philip K. Dick
lui-même considérait sa nouvelle The
Waveries” - “Les Ondulats, publiée
en France dans le recueil Paradoxe
Perdu - comme "l’histoire peut-être
la plus capitale - et de manière éclatante - que
la science-fiction ait jamais produit“, ajoutant même
qu’à ne pas la lire, on risquait de mourir sans jamais
comprendre l’univers en train de s’éveiller
autours de nous), Brown fut largement
éclipsé de son vivant dans ses deux domaines de
prédilection (récit policier et fantastique) par
des confrères de “l’âge d’or du
pulp“ comme Robert Heinlein, Ray
Bradbury ou encore Raymond Chandler,
et si certains de ses récits connurent un succès
mérité, il dut presque toujours souffrir du syndrome
de l’auteur dont on ne se rappel jamais du nom.
Un noveliste
atypique
Comme beaucoup de ses contemporains,
Brown débuta en littérature
dans ce que l’on appelle les “pulp” (publications
de fiction bon marché, souvent sensationnalistes ou au
contenu "nutritif" qui connurent un véritable
essor aux Etats-Unis des années 30 à 50, et qui
doivent en fait leur nom à la pâte à papier
de bois, “woodpulp paper“, peu coûteuse utilisée
pour leur impression). En 1936, il publia quelques histoires humoristiques
dans la presse technique spécialisée puis passa
au pulp policiers, avec sa première histoire rémunérée
publiée en 1937, mais c’est en 1941 qu’il commença
à avoir un peu de succès avec des récits
de science-fiction et de fantastique publiés dans les célèbres
revues Unknown et Weird Tales (qui publia, entre autres, H.P.
Lovecraft et Robert E. Howard, le père
de Conan le Barbare…).
C’est donc, comme souvent aux Etats-Unis, avec des nouvelles
que Fredric Brown entra en littérature,
et c’est sans doute là qu’il montra le meilleur
de son talent atypique, plus sans doute que dans ses romans, formellement
moins inventifs et très inégaux.
Car dans ses nouvelles il fait incontestablement montre d’un
art génial de la concision, avec des récits courts,
et même souvent très brefs, absolument ciselés
et à la vitesse parfaitement réglée. Des
bribes d’histoires, un éclair d’esprit, une
idée, une inspiration suffit à Brown
pour faire feu de tout bois avec une maîtrise remarquable
du timing narratif. Un de ses amis, Walt Sheldon,
racontait que ces fertiles impulsions créatrices pouvaient
résulter d’à peu près n’importe
quelle expérience ou rencontre, si infime soit elle, de
la vie quotidienne : un chauffeur de bus, une femme avec une poussette,
un garçon à vélo, il lui suffisait de se
demander alors “et si ? “, et la mécanique
créative s’enclenchait dans un fertile courant d’idées.
Son art de noveliste est en fait parfois proche du “wit“,
ces saillies spirituelles qui laissent pantois, avec chez lui
une nette inclination vers les saillies caustiques extrêmement
courtes, d’une ou deux pages. Mais à l’occasion
il sait se faire plus expérimental, ou plus noir et étrange,
ou proche du nonsense pur avec des nouvelles exigeantes et sans
doute plus difficiles à aborder, où il montre de
véritables préoccupations formelles et littéraires,
comme dans The End (“F.I.N“,
Fantômes et Farfafouilles), nouvelle-palindrome,
pouvant être pareillement lu en commençant par le
début ou par la fin. D’ailleurs, avant que Julio
Cortázar imagine sa fameuse (pour sa transgression
des niveaux narratifs) nouvelle Continuité
des Parcs dont le lecteur se révèle
être la victime final, Fredric Brown
écrivait déjà en 1947 Don't
Look Behind You (Ne vous
retournez pas, publiée dans l’anthologie
Les Chefs d’œuvre du Crime),
où un assassin explique comment le lecteur doit mourir
à la fin de sa lecture.
Ce sont ces recherches formelles et cette belle plume ciselée
à l’œuvre dans ses nouvelles qui le détachent
le plus de beaucoup de ses contemporains.
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