L'Ange
Un messager au double visage
Aux origines
du mythe
Le
mot "ange" vient du grec aggelos, via le latin angelus,
signifiant le messager. Dans le merveilleux chrétien,
il est d’abord appelé "fils d’Elohim",
avant de devenir l’envoyé céleste qui transmet
les messages divins. Sous la forme d’archange, d’ange
supérieur, il est le héraut qui annonce à
Marie qu’elle attend un heureux événement.
L’imagerie picturale s’est abondamment penchée
sur son apparition lors de l’annonciation, notamment au
Moyen Âge et à la Renaissance. On peut citer les
tableaux: Fra Angelico, Jacopo Bellini,
Donatello ou Léonard de Vinci.
On le retrouve également dans toute l’imagerie
chrétienne, sous la forme d’un combattant, une
épée à la main ou une trompette à
la bouche, présidant à la destruction de Jéricho
ou menant au combat les phalanges divines, archange Gabriel
ou Saint Michel Archange, terrassant le dragon, repoussant le
Mal. C’est un ange qui fait voir à Jean l’avenir,
tel qu’il le décrit dans l’Apocalypse. L’ange
exterminateur agit sous les ordres de Dieu pour châtier
les fidèles qui n’ont pas obéi à
ses préceptes. Sodome et Gomorrhe sont détruites
par des anges guerriers.
Ces représentations présentes dans le merveilleux
chrétien vont se retrouver au cœur des motifs fantastiques,
mais souvent à travers une métamorphose beaucoup
plus transgressive. En effet, le fantastique, qui apparaît
dans la deuxième moitié du 18ième siècle,
est un genre qui souhaite enfreindre les lois naturelles, sociales
et religieuse. L’ange, symbole chrétien par excellence,
se déforme sous la plume des auteurs de littérature
fantastique. Le plus souvent, il perd son aura bénéfique
pour ne conserver que son côté démoniaque.
Anges infernaux
Satan
est présenté comme l’ange déchu,
l’ange noir, chassé du Paradis après l’épisode
de la pomme. Milton nous en donne un magnifique
aperçu dans Le Paradis Perdu.
Sombres sont les représentations de la chute de Satan,
comme chez Domenico Beccafumi ou Bruegel l’Ancien. Plus
tard, Baudelaire, à travers son poème
"L’Irrémédiable", en signe une
vision attirante et cruelle.
Une idée, une forme, un
Etre
Parti de l’azur est tombé
Dans un styx bourbeux et plombé
Où nul œil du ciel ne pénètre ; […]
Bien entendu, lorsque l’ange
est un envoyé des puissances infernales, l’affrontement
est terrible, comme nous l’expose Jonathan Carroll
dans La Morsure de l’Ange qui
traite de la mort ou dans Ballade pour un ange perdu
de James Herbert où un paparazzi est
poursuivi par l’ange déchu qui veut récupérer
des photos prises à son insu. Plus noire encore est la
vision ésotérique de Charles Gustave Burg
dans son roman, Le Pantacle de l’ange déchu
qui met en scène, notamment, Claude Seignolle
dans son propre rôle.
Edgar Poe se penche sur une incarnation déroutante
dans sa nouvelle "L’Ange du bizarre" dans laquelle
un ivrogne affronte une étrange divinité faite
de bouteilles et parlant un langage plutôt étrange,
à la limite du compréhensible. L’ange est
ridiculisé mais finit par se venger. L’intérêt
de Poe et de ses contemporains va plutôt vers le côté
obscur du monde.
L’ange semble parfois appartenir à une allégorie
onirique de notre monde, comme nous le prouve Charles
de Lint dans son récit "Rêver plus
fort que rêver vrai" où un ange vient ouvrir
le cœur de Jean:
Pendant un long et sublime moment, il avait imaginé qu’il
la voyait baignée dans un nimbe de lumière radieuse
qui brillait par tous les pores de sa peau, dorée comme
le miel, vive comme la flamme. Des ailes sortaient de son dos,
d’immenses et magnifiques ailes, chacune d’une envergure
d’au moins deux fois sa taille.
Anges étonnants
On
peut alors s’interroger sur la véritable nature
de l’ange. Est-il le guerrier ou l’amoureuse ? Masculin
ou féminin ? Dans son roman La Voix des anges,
Anne Rice en fait des êtres asexués,
comme il est dit dans la tradition chrétienne. Pour elle,
comme pour certains théologiens, les castrats, êtres
dépourvus de sexualité, sont la voix des anges.
Cette asexualité est également présente
chez les angelots, les chérubins ou les putti, anges
au corps et au visage enfantins qui étaient très
fréquents dans les œuvres de la Renaissance. Ils
sont les gardiens de l’Arche d’alliance, comme le
rappelle Racine dans Athalie.
S’il intervient parmi les mortels, c’est pour prévenir
d’une catastrophe imminente, ou pour y participer. Dans
leur roman De Bons Présages,
Neil Gaiman et Terry Pratchett
décrivent l’affrontement entre les forces du Bien
et du Mal, qui veulent transformer la Terre en un gigantesque
champ de bataille. Cela ne semble pas plaire à tout le
monde, en tout cas ni au démon et à l’ange
désignés pour en première ligne.
Mais l’affrontement ne se limite pas à une opposition
entre le Bien et le Mal. Dans son roman La Nuit
sous le Pont de pierre, Léo Perutz
nous montre la répartition des tâches entre les
différents anges et archanges, tandis que Jane
Yolen reprend un thème biblique dans sa nouvelle
"Lutter avec les anges", pour nous conter le combat
entre un ange et un homme, rapporté par son fils:
Mon père s’est battu avec un ange et, comme
Jacob dans la Bible, il est sorti estropié de ce combat.
C’est arrivé dans la Quatre-vingt-seizième,
de l’autre côté de la rue où se trouvait
notre immeuble. Je n’étais qu’un petit garçon
dans une poussette à ce moment-là, mais je sais
que l’histoire est vraie. C’est depuis ce jour que
mon père boite.
Anges intervenants
On
s’en rend compte, les anges, qu’ils soient célestes
ou infernaux, se plaisent dans notre monde, à tel point
que le cinéma nous les présente sous des dehors
terriblement humains. Ainsi, dans les Ailes du désir
(1987), Wim Wenders en fait des
êtres à la recherche d’une incarnation afin
d’éprouver des sentiments. C’est également
le cas, dans La Cité des anges
(1998) de Brad Silberling, où un ange
souhaite devenir humain pour l’amour d’une chirurgienne.
Plus caustique est la comédie Michael
(1996) de Nora Ephron, dans laquelle un ange,
incarné par John Travolta, descend une
dernière fois sur Terre afin de profiter de ses plaisirs.
Il y fait une ultime bonne action.
La bonne action peut parfois suivre une voie impénétrable.
C’est le cas pour l’héroïne de la nouvelle
"Fix" de David Sosnowski qui ne comprend
pas pour quelle raison il lui pousse des ailes, alors qu’elle
n’a jamais été qu’une junkie:
La vie peut être dure pour une damnée possédant
des ailes. Lizzy devait faire son chemin dans le "rester
clean" si elle voulait vraiment le rester ou non. Ce n’était
pas forcément un geste inspiré par ses prouesses
angéliques. Les ailes se mettaient d’elles-mêmes
dans le droit chemin quand elle essayait de trouver de la dope.
L’ange
qu’elle devient s’oppose avec énergie à
ses mauvais penchants. Le monde des toxicomanes agit évidemment
comme une antithèse du Paradis. La métamorphose
est à la fois physique et psychologique. Plus inquiétante
encore est la vision de Philip K. Dick dans
sa nouvelle "Sur la Terre sans joie". Silvia est attirée
par les anges, qui se révèlent être des
créatures avides de sang. Son désir de pénétrer
leur monde va entraîner une étrange transformation
de la Terre lorsque Rick tente de la ramener.
Le choix du nom "Angel", diminutif de "Angelus"
n’est pas fortuit dans la série Buffy
contre les Vampires, puisque ce vampire est le
messager qui apprend à l’héroïne sa
véritable nature. Intermédiaire entre les puissances
célestes et les mortels, après avoir été
un envoyé des forces infernales, il sert d’ange
gardien dans les premières saisons, reprenant en cela
l’un de ses attributs dont parle la Bible ou le Coran.
Comme on a pu le voir, les images
de l’ange sont multiples. Elles ouvrent des passages étranges
entre notre monde et les strates célestes, ce qui permet
un échange fantastique qui transforme les personnages
et notre monde. Tour à tour envoûtants ou menaçants,
les anges fantastiques œuvrent souvent au grand jour, n’hésitant
pas à faire de notre Terre le champ de leurs batailles
cosmiques.
Denis Labbé