Rencontre avec Myriam Mallié…
Conteuse, écrivain,
peintre et mère de famille. Voilà sans doute des
termes qui peuvent vous donner une petite idée de qui est
Myriam Mallié. D’origine tournaisienne, elle est,
avec Joël Smets et Antoine Patigny, une des pionnières
du conte chez nous depuis une vingtaine d’années.
Aujourd’hui, la vie et le conte sont pour elle intimement
liés. Myriam Mallié conte lors de festivals et de
spectacles, organise des formations à l’art du conte,
a créé une asbl du nom de "Art et Conte",
et prend une part dans des lieux où l’on parle des
relations possibles entre l’art et la thérapie. Rencontre
avec une femme hors du commun…
Le parcours d’une conteuse,
le travail du conte…
Khimaira : Bonjour Myriam.
Le conte fait partie de ta vie depuis longtemps déjà.
Est-ce que tu as des souvenir précis de comment il y est
entré, des circonstances qui ont permis cette rencontre
et de ce qui fait que tu as continué dans cette voie ?
Myriam Mallié : Je me souviens
très bien du moment qui a fait basculé ma vie. Je
suis depuis l’enfance passionnée par les histoires
fantastiques, les contes… J’adore lire depuis toujours.
J’ai l’impression que j’ai passé énormément
de temps soit à lire, soit à raconter ou à
me raconter des histoires. Ca vient de l’enfance, mais sans
jamais imaginer une seconde que ça pourrait devenir à
tel point important dans ma propre vie d’adulte. Donc, c’était
il y a 20 ans, dans les années 80. Je travaillais à
l’époque pour Bayard Presse, qui est une maison d’édition
française de presse pour enfants. C’est grâce
à eux que le conte m’a été renvoyé
avec des clés qui me paraissaient tout d’un coup
absolument bouleversantes. Dans une de leur revues, il y avait
un article sur le conte écrit par une dame qui est psychologue
et philosophe, qui m’a vraiment bouleversée. Tout
d’un coup, je lisais là deux pages sur le conte qui
me faisaient comprendre à quel point le conte n’était
pas du tout un récit qui joue seulement avec des images
fantastiques, mais porte des valeurs d’une profondeur inouïe.
Donc pas seulement au niveau des fonctions que le conte peut remplir
- comme évacuer des peurs - mais encore plus profond que
ça, de l’ordre de la possibilité d’investiguer
quelque chose qui concerne la vie intérieure dans ses grandes
profondeurs. J’avais l’impression que la terre s’ouvrait
sous mes pieds. J’étais extrêmement émue
et bouleversée et j’ai écrit directement à
cette dame parce que l’article disait qu’elle donnait
des formations autour du conte. Je lui ai écrit pour lui
demander si elle accepterait de se déplacer en Belgique
pour donner ces formations. Car, en fait, à l’époque,
j’étais horriblement timide, je le suis encore aujourd’hui
mais beaucoup moins quand même, et je n’aurais jamais
imaginé aller seule en France pour suivre une formation
avec elle. Ca me paraissait impensable. Elle donnait des formations
dans le Jura. Elle m’a répondu : "Oui, si vous
parvenez à rassembler une dizaine de personnes". Donc
ça m’a pris deux ans de prospection autour de moi,
des gens que je connaissais dans le cadre de la littérature
de jeunesse, des gens suffisamment intéressés par
le conte et par sa manière de travailler pour la faire
venir en Belgique. J’ai trouvé 12 personnes, et des
subsides du côté de la communauté française
pour prendre en charge une partie de ses honoraires, et elle est
venue. Voilà comment les choses ont commencé. C’était
en 1981. Les choses à partir de là ne se sont plus
arrêtées, elles n’ont fait qu’aller en
s’élargissant. Etonnant ! Il y a des rencontres comme
ça, qui sont très bouleversantes, des rencontres
de personnes, mais aussi de bouquins, d’articles. Moi en
l’occurrence, c’était d’abord un article
sur cette femme-là. Elle comme moi, nous n’imaginions
pas que ça me mènerait là où je suis
aujourd’hui.
K : Comment pourrais-tu expliquer la manière dont tu sens
liée au conte que tu lis d’abord pour toi, et ensuite
que tu donnes aux autres ? Quelle nature de lien, quelle évolution
y-a-t-il la première fois que tu lis un conte, puis quand
tu le travailles, et enfin quand tu le redis ?
MM : Il y a beaucoup de différences
finalement. Je ne m’étais jamais posé cette
question dans ces termes-là, c’est intéressant
d’être renvoyée sur des pistes de réflexion
un peu différentes. Comment te dire ? Quand je lis un conte,
- et j’ai toujours fait ça, depuis 20 ans que je
travaille le conte- je ne raconte que des contes qui me touchent,
je ne choisis jamais un thème de manière intellectuelle
en me disant que je travaillerais bien ça ou ça.
Je lis et quand je suis touchée par un conte, c’est
là que ça commence. Je sais, par tout le travail
que j’ai fait autour de ça et grâce à
ça, que quand je suis touchée par un conte, ce n’est
pas n’importe quoi. Cette émotion-là, ce sont
des images, un intérêt, un plaisir, une curiosité
de toutes sortes qui manifestent à quel point mon inconscient
est touché. Ca commence comme ça. La relation est
d’abord une relation avec moi-même dans ce que le
conte appelle à l’intérieur de moi. Vraiment
c’est comme si le conte venait à ma rencontre pour
aller à la pêche à l’intérieur
de moi de tout ce qu’il y a comme images, comme résonances.
Ca c’est la première étape, puis vient la
deuxième étape, la plus longue : celle de l’écriture.
C’est en travaillant l’écriture que je continue
à descendre dans mes images intérieures, et donc,
comme je le disais pour Gilgamesh , il peut y avoir plusieurs
versions écrites d’un conte avant que je ne me mette
à raconter. Donc, c’est encore une relation avec
moi-même. Et je sens à quel moment il est mûr
pour être dit. Commence alors un travail de mémorisation
tout à fait important, vraiment « pile-poil »,
qui me permet d’avoir la liberté de le dire comme
je l’ai écrit tout en restant souple par rapport
à ce qui pourrait tout d’un coup venir au moment
où je le raconte : répéter, modifier un peu,
en rapport avec l’auditoire. Au moment de la parole, - car
tant qu’on est dans l’écriture, c’est
une relation avec moi-même - quand j’entre dans la
parole, c’est une relation à l’autre. Il y
a différents paramètres qui viennent en plus de
la parole, et qui sont le regard, la distance, la position dans
l’espace, le geste, les éventuels accessoires…
Moi je suis très sobre en racontant, j’attache beaucoup
d’importance à la lumière et à l’ambiance
pour créer, pour permettre, et cette parole et cette écoute.
Donc d’abord la relation avec moi-même pour aller
à la relation à l’autre, ça c’est
indispensable. Un conteur qui n’est pas en contact avec
son auditoire n’est pas un bon conteur. C’est ça
qui fonde le travail du conteur. On ne peut pas balancer des contes
sans tenir compte de qui écoute. Voilà comment les
choses se passent au niveau relation. Tu vois, c’est très
différent : c’est comme si ça se refermait
d’abord vers l’intérieur avant de s’ouvrir
vers l’extérieur : se rassembler d’abord avant
de pouvoir donner ; le rassembler à l’intérieur
de soi pour le transformer. Je dis ça dans mes formations
: il y a trois étapes, d’abord la réception,
l’accueil, puis la transformation, et puis seulement l’émission.
Il est évident que pour moi, un conteur n’est pas
quelqu’un qui répète ce qu’il a lu.
Il y a d’abord un profond ensemencement personnel à
vivre, à accepter de vivre.
K : Ce serait là aussi la différence
avec le comédien ? Mais il y a là aussi quelque
chose qui doit passer par rapport au public.
MM : Bien sûr, quelque chose
doit passer par lui et il doit évidemment être engagé
dans toute sa personne. Je pense que le travail est très
différent. Le conteur descend dans SES propres images et
dans ses propres manières de les mettre en mots ; alors
que le comédien, même s’il descend dans ses
images et dans ses émotions, il le rend grâce aux
mots d’un autre qui est l’auteur du texte de théâtre.
Donc - ce n’est pas un jugement de valeur au niveau de la
qualité de l’engagement - mais je pense qu’il
y a un rapport au texte très différent. Comme conteuse,
je sais que je m’engage très loin dans mon travail
dans la mesure où ce sont mes propres mots que je donne.
Le conteur a un engagement très profond. Je ne connais
pas le travail du comédien, je ne suis pas comédienne
mais j’imagine que ma liberté est probablement plus
grande par rapport au texte, puisque c’est mon texte. Donc,
à tout moment je peux me permettre de l’approfondir,
de le transformer, alors que quand on entre dans le texte de quelqu’un
d’autre, il faut respecter le travail de l’auteur.
Je me sens d’une très grande liberté par rapport
au comédien, mais en même temps d’un engagement
très profond. C’est ma manière de voir le
conte, il y en a d’autres qui ne te diront pas la même
chose, mais dans ma manière de travailler, et quand je
fais travailler des gens que le conte intéresse, je pousse
les gens à énormément d’honnêteté,
de vulnérabilité, puisqu’ils se donnent vraiment
beaucoup. C’est bien aussi que le conte utilise des héros
qui sont nommés à la troisième personne du
singulier, le conteur ne parle pas en "je". C’est
"il" ou "elle", le héros ou l’héroïne,
c’est une manière de protection. Tu vois ? Bien sûr,
c’est moi, mais en même temps, ce n’est pas
moi. Bien sûr, ce n’est pas moi! C’est tout
à fait important que tu croies que ce n’est pas moi.
Même si toi et moi, nous savons implicitement que chacun
des personnages du conte représente une part de moi-même.
Voilà.
K : J’imagine que les contes que
tu choisis prennent vraiment une place très importante
dans ta vie quotidienne ?
MM : Oui. Absolument. Je ne peux
pas envisager de faire ce travail autrement. Je pense vraiment
que le travail d’artiste, quel que soit le média
qu’on utilise - pour moi c’est le conte ou la peinture
- est nourri et nourrit, c’est exactement comme un aller-retour
incessant entre ce qui permet la production d’un objet artistique,
un spectacle de contes, et ce qui fait ma propre évolution,
avec les questions et les tentatives de réponse que j’essaie
d’amener à ces questions dans l’épaisseur
de moi-même et pas dans ma tête. Ce sont des choses
qui me font avancer vers une meilleure compréhension. J’utilise
le mot avec prudence parce que, que veut dire compréhension
? Il y a des choses qu’on peut comprendre, mais il y a aussi
plein de choses que l’on ne comprendra jamais, qui sont
de l’ordre du mystère et qu’il y a juste à
vivre. Je pense que c’est vraiment sentir sa vie du mieux
qu’on peut. J’ai l’impression que ce travail
me donne une sensibilité de plus en plus ouverte et en
même temps de plus en plus enracinée. Donc il y a
quelque chose qui est de l’ordre de l’apaisement aussi.
Ca m’aide à aller vers mon propre apaisement, c’est
important de le dire. Si j’étais tout le temps tournée
dans mes angoisses et dans mes choses noires, ça pourrait
m’entraîner vers des difficultés de vivre de
plus en plus grandes, or ce n’est pas ça qui se passe.
Cet itinéraire qui a commencé il y a une vingtaine
d’années de manière consciente et structurée
m’amène vers des choses qui vont en s’ouvrant,
en s’apaisant, avec de plus en plus de confiance et de bonheur,
de joie, de sérénité. C’est quand même
important ! (rires) Parce qu’on touche à des choses
fortes, des choses qui pourraient aussi me faire basculer de l’autre
côté de la frontière… cette frontière
entre normal et anormal… L’inconscient, ce n’est
pas rien. Ca m’a fait me poser beaucoup de questions sur
"qu’est-ce que la folie" et "qu’est-ce
que la normalité", "où est la différence
entre un fou et un artiste". C’est à partir
de là que j’ai rejoint toutes ces questions "art
et thérapie". C’est parce que je l’ai
vécu et que je le vis toujours, et que je sais pour moi,
comment le travail se structure de telle manière que je
vais vers plus d’approfondissement et pas vers plus de folie.
Ou une folie qui est calculée… Je pense que pour
être artiste, il faut être profondément porteur
de certaines folies, mais en regard de cette folie, avoir des
outils pour construire quelque chose avec ça qui soit constructif
plutôt que stérile. C’est très passionnant
ce chemin entre art et thérapie. Pour moi, c’est
même plus "art et réalisation de soi-même,
construction de soi-même". Thérapie, c’est
quand on s’est éloigné trop de soi-même,
alors on a besoin de thérapie. Ca se passe après
l’enfance. Pour moi, le travail du conte est éminemment
structurant.
K : Quel a été le plus beau
témoignage d’une personne du public qui t’avait
entendue conter ?
MM : Je pense qu’un
des plus beaux témoignages que j’aie entendu c’était
après Gilgamesh, je racontais à l’Espace Senghor
à Bruxelles et il y a une dame de l’auditoire qui
est venue me trouver pour me dire, je ne sais plus exactement
les mots qu’elle a utilisés, mais elle m’a
dit en substance : "c’est la première fois que
je sens à quel point les silences peuvent être habités"…
Féliciter une conteuse sur ses silences plutôt que
sur sa parole, je pense que c’est un des plus beaux retours
que j’ai jamais eus… Ca m’a comblée car,
pour moi, effectivement, c’est essentiel…
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