Dents blanches pour pellicule rouge

Le vampire dans le cinéma fantastique

Eine Symphonie des Grauens

Il y a près de 80 ans, alors que l'Allemagne se remet difficilement d'une guerre perdue, le cinéma s'extrait des studios dans lesquels il était confiné, afin de cacher la créativité de certains réalisateurs des yeux d'un monde sanglant et agonisant. C'est pourtant ce pays qui sera le cadre des agissements de Nosferatu, vampire dont la quête de sang n'a d'égale que l'amour interdit qu'il veut vivre avec Ellen, l'épouse de Hutter qui doit permettre la concrétisation de vente d'une demeure à un certain docteur Orlok. Réalisé par Friefrich Wilhelm Plumpe, mieux connu sous le nom de Murnau, Nosferatu, une symphonie de l'horreur (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, Allemagne, 1922), mêlera habilement l'expressionnisme allemand (qui prônait l'expression des acteurs et les contrastes violents) et romantisme au sein d'une histoire qui n'a pas pris une ride.

Première incursion du vampire dans le monde cinématographique, Nosferatu sera enveloppé d'une aura diabolique, alimentée par les délires d'un cinéaste exigeant et d'une star tellement ancrée dans son rôle qu'elle finira par croire qu'elle est un vampire. Un tournage épuisant qui sera l'objet d'un film à part entière, L'ombre du vampire (Shadow of a vampire, Elias Merhige, 1999), un semi-documentaire, basé sur des faits réels ainsi que sur les rumeurs. Difficile, dès lors, de faire la part des choses, mais la reconstitution de l'époque et les folies des cateurs et réalisateurs mérite que l'on s'y attarde quelque peu.

Cinéma parlant pour vampire assoiffé

Le cinéma émerveille le public en devenant parlant. Le piano est mis de côté et les bouches des acteurs sont suivies par leur propre voix : une révolution venait de naître. Carl Theodor Dreyer, alors fatigué du tournage de son dernier film, La Passion de Jeanne d'Arc, décide d'adapter un roman de Sheridan Le Fanu, Vampyr. David Gray rentre à son auberge où un vieil homme lui confie un paquet à n'ouvrir qu'en cas de décès. Se rendant dans un château étrange, noyé dans la brume, Gray découvre la fille du châtelain, Léone, qui semble possédée. Le livre contenu dans le paquet révèle qu'elle est vampirisée par une certaine Marguerite Chopin avec la complicité du médecin qui la soigne… L'échec du film, qui déprima Dreyer au point d'arrêter sa carrière cinématographique durant 10 ans, tient essentiellement dans une réalisation, certes novatrice pour l'époque, composée de flous artistiques et de plans aux angles indécents.

Lugosi et les vampires

Un courant artistique ne vit que jusqu'au moment où un autre vient le remplacer. L'expressionnisme allemand fait donc place à ce que les spécialistes appèleront l'Age d'Or du Fantastique. Tod Browning en sera l'un des piliers, lui qui choquera les mentalités, en 1933, avec Freaks. Mais l'année précédente, Browning doit faire face à des désistements majeurs pour son Dracula. Tout d'abord, c'est Conrad Veigt (inoubliable dans le Cabinet du Dr Caligari), qui refuse le rôle, suivi de peu par Lon Chaney, l'une des figures mythiques du cinéma fantastique (devenu célèbre par ses maquillages qu'il s'impose lui-même sur le visage et le corps !), qui est rattrapé par la mort et un cancer du larynx.

Bela Lugosi, qui vient d'interpréter Dracula à Broadway, se voit donc accorder le rôle. Une interprétation qui fera de lui, à l'image de Christopher Lee, l'un des suceurs de sang les plus célèbres de l'histoire du cinéma fantastique, un rôle qui lui collera à la peau, jusqu'à sa dernière interprétation dans le fameux Plan 9 from Outer Space, de Ed Wood. Lugosi apportera son expérience théâtrale à ce Dracula, très posé et sobre et raffiné, et laissera tomber le masque du vampire utilisé dans Nosferatu pour se concentrer sur son rôle.

Lugosi et Browning se retrouveront quatre ans plus tard, pour le tournage de La Marque du Vampire (Mark of the vampire, 1935). Un petit village de Tchécoslovaquie vit dans l'angoisse depuis de nombreux mois. Un couple de vapires, le comte Mora et sa fille, hantent effectivement le château des Borotyn, dont Fedor, mordu, porte la marque du vampire. Comme à son accoutumée, le Dracula de Lugosi est tout en sobriété : pas de sang, peu de monstration de canines aiguisées et pas de maquillage. La souffrance est intérieure, tout comme le combat contre la mort et la recherche de l'amour. L'intériorisation de son rôle valut de provoquer une véritable terreur chez le spectateur, alimenté par les rumeurs selon lesquelles Lugosi dormait dans un cercueil et se déplaçait en corbillard !

 
 
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