|
Poe et Lovecraft sur grand écran
Par Olivier
Ruol (paru dans Khimaira
8)
Transposer les écrits d'Edgar
Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft pour le grand écran
s'avère pour le réalisateur une tâche insurmontable.
Comment retranscrire à la perfection les méandres
sinueuses des esprits de ces deux écrivains torturés
? Poe et Lovecraft ont donc défié, durant près
d'un demisiècle, certains metteurs en scène désireux
de réussir dans cette délicate opération.
Le résultat est sans appel : la littérature a encore
de beaux jours devant elle. Car, et c'est une règle pour
les deux, très peu de films sont dignes de leur mémoire.
Poe et le cinéma
Si l'on regarde attentivement les
films ayant pour inspiration Poe et Lovecraft, un nom revient
à chaque fois: Roger Corman. Vieux fusil du cinéma
fantastique et d'horreur, catalogué "spécialiste
du film de série B à petit budget", Corman
a consacré quelques années de sa vie à transposer
les oeuvres des deux auteurs à l'écran. Certes,
pas toujours avec la réussite que l'on aurait été
en mesure d'attendre. Mais la volonté de l'auteur suffit
à lui donner toute l'attention nécessaire. Et, en
ce qui concerne Poe, c'est avec une certaine verve qu'il a permis
à l'auteur de connaître une vie sur l'écran
géant des salles obscures.
Son
cycle de films consacrés à Poe débute en
1960, avec La Chute de la Maison Usher
(déjà porté à l'écran par Jean
Epstein en 1928), qui marque le début des relations entre
le réalisateur et l'écrivain Richard Matheson, chargé
d'en écrire le scénario. L'intrigue est assez classique
mais reflète déjà l'esprit ténébreux
de Poe : "un jeune homme vient demander la main de sa future
promise mais les portes du manoir se referment derrière
lui pour laisser la place à des fantômes désireux
de jouer avec les humains". La même équipe sera
derrière La Chambre des tortures
(The Pit and the Pendulum).
La qualité de l'histoire
est toujours aussi présente, associée à une
performance d'acteurs impressionnante. Combien de personnes Vincent
Price n'a-t-il pas horrifié à l'époque (et
encore maintenant !) avec ce personnage de Nicholas Medina, dont
la femme vient de mourir. A l'annonce de cette dernière,
Francis Barnard, son frère, arrive en Espagne. Medina parlera
de maladie du sang, mais Francis découvrira que ce dernier
n'est autre que le fils du plus horrible bourreau de l'Inquisition
Espagnole et que sa femme a péri brûlée vive
! Ce film fera les frais de deux adaptations, l'une en 1963, par
le Français Alexandre Astuc et l'autre, plus tardive (1990)
par Stuart Gordon avec Lance Henricksen dans le rôle de
Torquemada !
Avec
l'année 1962, Corman livrera deux autres films : L'enterré
vivant (Premature burial) et L'empire
de la terreur (Poes tales of terror), le premier réunissant
trois histoires de Poe et l'autre traitant de la peur d'être
enterré vivant. Pour éviter que cela ne lui arrive,
le héros, interprété par Ray Milland, placera
dans une crypte tout ce qui devrait lui permettre de survivre
si cela devait lui arriver. Tous ceux qui ont vu le film se souviendront
de cette scène insoutenable où Ray Milland rêve
qu'il est enterré vivant et sent la folie l'envahir. Un
moment de terreur propre que Poe n'aurait en aucun cas renié.
Terminons enfin le chapitre Corman
avec deux derniers films : Le Corbeau
(The raven, 1963) et l'inoubliable Le masque
de la mort rouge (The mask of the red death, 1964). Ce
dernier, qui contait l'arrivée de la Mort dans un château
où les châtelains se livraient à une orgie,
faisait référence, outre à un poème
de Poe, au Sixième Sceau
d'Ingmar Bergman. Très bien photographié, Le
Masque de la Mort Rouge sera l'interprétation la
plus célèbre de Poe par Corman.
Comme on peut le constater à
la vision de ces ceuvres, tous ces films tournent autour d'un
même élément, à savoir que tout le
fantastique contenu dans les ceuvres de Poe est délibérément
abandonné pour faire place à l'horreur., plus propice
à faire venir les spectateurs dans les salles. Egalement,
Corman préférera bien souvent privilégier
l'aspect "intrigue policière" de l'oeuvre, au
détriment du caractère surnaturel. Mais force est
de constater que le réalisateur s'appliquera, à
chaque fois, à expliquer les motivations, pour la plupart
du temps psychologiques, de chaque personnage de l'histoire. C'est
plus que probablement par cet attachement des héros de
l'oeuvre originelle que Corman restera l'un des seuls réalisateurs
à avoir réussi la transposition des ceuvres d'Edgar
Allan Poe à l'écran.
D'autres adaptations tenteront
d'émerveiller le grand écran mais sans jamais atteindre
la qualité des films de Corman. L'Italie et la France s'associeront
pour réaliser Tre Passi net delirio,
adapté de trois contes de Poe, dont l'un des réalisateurs
n'est autre que Federico Fellini. Louis Malle adaptera le conte
William Wilson dont les traits d'un jeune noble cynique et pervers
iront à merveille à Alain Delon.
Des nouvelles également,
comme Meurtres dans la rue Morgue, ou encore Le
Chat noir, seront utilisées pour des longs comme
des courts métrages, mais non inoubliables. Sans compter,
également sur les sempiternelles redites de La
Chute de la Maison Usher et autres films de Corman qui,
pour une fois, sera copié par d'autres mais sans succès.
Il semble que la carrière
d'Edgar Allan Poe au cinéma n'ait connu qu'une courte durée.
Et elle doit tout à un Roger Corman avide de qualité
qui, en l'espace de quelques années, parviendra à
établir un schéma type de l'horreur des années
1960.
|