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Fritz Lang, le visionnaire

Par Olivier Ruol

Du Dr Mabuse à M. le Maudit, en passant par Metropolis, Fritz Lang aura réussi à devenir le plus américain des réalisateurs allemands. Et l'initiateur de chefs-d'œuvre jamais égalés…

Né en 1890 à Vienne, Friedrich Christian Anton Lang ne se sent pas immédiatement attiré par le cinéma, bien que sa passion artistique se déploie déjà. Il s'inscrit à l'Ecole des Arts et Métiers de Munich et se destine à devenir architecte. Malheureusement, il doit mettre ses ambitions de côté, perdant un œil pendant la Première Guerre mondiale. Mais, ironie du sort, c'est interné dans un hôpital de guerre qu'il se lie d'amitié avec Joe May, réalisateur allemand qui, dès la sortie de la guerre, réalisera plusieurs films basés sur des scénarios écrits par Lang.

La fin de la guerre signifie également le début d'un amour certain, celui de Théa Von Harbou, qui co-écrira régulièrement les scénarios de son mari. En 1919, Lang décide de passer à la vitesse supérieure et, à côté de l'écriture scénaristique, de réaliser son premier film. Les araignées (Die Spinner, 1919) n'a aucun élément fantastique, et il faut attendre deux ans pour voir Les Trois Lumière (Der Müde Tod, 1921) pour rencontrer une histoire d'amour sur fond de Fantastique. Décomposée en trois épisodes (Lang adorera, plus tard, réaliser des films "à suite"), Les Trois Lumières raconte l'histoire d'une jeune femme devant relever trois épreuves, afin que la Mort laisse vivant son fiancé. Un romantisme fantastique très beau et qui dénote sensiblement avec l'œuvre suivante de Fritz Lang.

La création d'un criminel

Le fameux Docteur Mabuse envahit les écrans allemands en 1922. Incarné par Rudolph Klein-Rogge, cette incarnation du Mal échappera toujours à la justice, en mettant en pratique ses pouvoirs hypnotiques qui feront de cet homme un marionnettiste hors pair. Le Docteur Mabuse récidivera plus tard dans la carrière de Fritz Lang, lorsque ce dernier sera en mauvaise posture et devra revenir à des valeurs sûres.

Mais après ce Docteur Mabuse, Lang décide, avant de partir aux Etats-Unis, de réaliser l'un des péplums les plus mémorables de l'histoire du cinéma muet : Die Niebelungen (1924) où il filme avec démesure cette légende allemande qui voit se côtoyer Attila, Siegfried et autres héros de la mythologie nordique, aux prises avec des monstres divers. Un morceau d'anthologie dans la filmographie de Lang, prédisposant déjà ce dernier à son film culte qu'il imagine déjà à son retour des Etats-Unis.

De retour à la terre ferme

C'est l'esprit rempli de rêves et de visions que Lang revient des Amériques. Les gratte-ciels touchant le plafond, le travail à la chaîne dominé par le taylorisme, il n'en faut pas plus à ce réalisateur pour trouver les fondements de son prochain film. Coécrit avec son épouse, le script de Metropolis décrit le monde tel que Lang le voit au XXIe siècle, dominé par les Maîtres vivant à la surface de la planète, dans des décors opulents. Les travailleurs, ouvriers soumis, oeuvrent dans les souterrains. Mais une jeune fille, Maria, va les pousser à la révolte, tandis que les Maîtres commandent à un savant fou la création d'un robot à l'image de Maria afin de combattre la mutinerie.

Lang ne se rend pas compte qu'il signe là son chef-d'œuvre. Car son film va bien au-delà d'un simple long métrage d'anticipation et s'avoue une critique sévère de la société américaine, qu'il voit déjà investir son Allemagne originelle. Bien des années plus tard, Metropolis ressortira dans une version restaurée et sous la musique de Giorgio Moroder. Une hérésie pour certains, un renouveau pour d'autres…

En attendant la parole

Lang consacre encore deux longs métrages avant de s'attaquer à cette révolution que connaît le cinéma de l'époque : l'arrivée de la voix. Ce sont Les espions (Spione, 1926) et La femme de la Lune (Frau Im Mond, 1929), dans lequel une expédition spatiale est mise sur pied car un scientifique est certain, selon ses théories, qu'il y a de l'or sur Mars. Une aubaine que nos cosmonautes aimeraient bien rencontrer, à la place de vulgaire eau!

Le Vampire de Düsseldorf défraya la chronique au début des années 30. La ville allemande est en proie à une série de meurtres, de viols et l'image d'un vampire plane, menaçante. Cette histoire véridique, qui verra l'arrestation du tueur qui invoquera une volonté démoniaque à l'origine de ses actes, éveillera en Lang une envie irrésistible de la porter à l'écran. Son premier film parlant sort donc, en 1931. M le maudit remporte un succès inestimable, principalement grâce à sa star, Peter Lorre, dont la prestation restera dans les annales des performances cinématographiques.

Un an plus tard, Lang décide de faire revenir le Dr Mabuse sur le devant de la scène, avec Le testament du Dr Mabuse (Das Testament Von Dr. Mabuse). En 1961, Lang donnera un dernier tour de caméra pour ce héros avec Le diabolique Dr Mabuse (Die Tausend Augen des Dr. Mabuse). Et ce film constitue un tournant dans la carrière de Lang car ce sera son véritable dernier film. En effet, l'Allemagne fait appel à lui pour être le réalisateur du IIIe Reich. Il décide immédiatement de s'exiler et atterrit en France où il réalise Liliom, sublime film où un homme revient de l'au-delà pour rehausser l'estime qu'elle a de lui.

Une carrière exemplaire

Lang s'en ira ensuite aux Etats-Unis où ses films ne possèderont malheureusement plus l'aura de ses productions allemandes. Le Fantastique n'y aura plus sa place et sera remplacé par des films de suspens, noirs ou encore sociaux. En 1976, il s'éteint après avoir tourné dans un film de Godard, Le mépris. Il laisse derrière lui une œuvre rarement égalée, une production de films qui auront marqué le cinéma d'une grande pierre.

Olivier Ruol
1er février 2004

 

 
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