C. S. Lewis et Les Chroniques de Narnia

Inspirée par la propre expérience de Lewis, professeur d’université, vieux garçon habitant avec son frère dans une maison retirée qui lui permit d’abriter de nombreux enfants durant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire du Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique prend place durant les raids aériens sur Londres en 1940. Curieux mélange que ce début de conte, qui mêle petite et grande histoire, du "Il était une fois" traditionnel aux événements tragiques et bien réels de la guerre: cette hybridation sera symptomatique du va-et-vient fréquent, dans l’ensemble des Chroniques, entre notre monde et celui de Narnia, par le biais de la fameuse armoire, mais également grâce à des bagues magiques, des flaques d’eau, et encore d’autres moyens inattendus et miraculeux. Cette notion d’univers parallèle, fondamentalement distinct du nôtre, et que l’on ne pourra jamais atteindre par les voies "normales", même en traversant toute la galaxie, constitue une première particularité qui oppose Narnia à l’univers entièrement imaginaire, "secondaire" dirait Tolkien, de la Terre du Milieu.

Sans doute faut-il éclaircir d’emblée le problème épineux des relations entre les œuvres de C. S. Lewis et de J. R. R. Tolkien, qui ont trop souvent amené à considérer Narnia comme un sous-Seigneur des Anneaux ou simplement comme un Seigneur des Anneaux pour les enfants. Certes, les deux auteurs ont de nombreux points communs: leur enfance, très tôt marquée par le deuil d’un parent et sauvée par la proximité d’un frère ami et confident, leur parcours scolaire et universitaire, très brillant, qui les amènera à occuper un poste assez similaire, leur expérience de la Première Guerre mondiale et des tranchées, leur conception de l’amitié masculine, leurs goûts littéraires, leur passion pour les mythologies nordiques et germaniques, et finalement, leur foi, bien que celle-ci se manifeste de façon différente chez chacun d’eux. Tolkien et Lewis faisaient tous deux partie des Inklings, un groupe d’amis, souvent professeurs d’université, réunis par une même passion pour la littérature et les langues, partageant idées et critiques, se lisant mutuellement des extraits de leurs manuscrits: il est donc probable qu’il y ait eu des influences mutuelles, mais celles-ci s’avèrent relativement limitées, tout au plus à quelques créatures et quelques descriptions résultant de goûts et d’aspirations semblables, tels une adoration manifeste de la nature et une méfiance prononcée envers les méfaits de l’ère industrielle et technologique.

Les Chroniques de Narnia, rédigées entre 1949 et 1953, ont été publiées de 1950 à 1956, donc en grande partie avant Le Seigneur des Anneaux (1954-1955), ce qui exclut absolument le préjugé selon lequel Lewis aurait construit son univers d’après celui de Tolkien. Ce préjugé est uniquement dû au processus d’adaptation cinématographique et surtout à sa médiatisation, qui laisse entendre que Narnia est un succédané du Seigneur des Anneaux créé pour des raisons uniquement commerciales ; pour augmenter encore la confusion, les équipes chargées des effets spéciaux sont quasiment les mêmes, Peter Jackson semblant avoir "loué" les services de l’excellent Richard Taylor à Andrew Adamson et à ses producteurs, ce qui pourrait occasionner des ressemblances troublantes entre les créatures de l’un et l’autre univers, ou bien entre les diverses scènes de batailles. Une fois encore, un retour aux œuvres d’origine paraît nécessaire pour rétablir une sorte d’équilibre.

Bien plus qu’un ouvrage annonçant l’heroic fantasy ou la high fantasy (vertu que le cycle de Narnia acquerra par la suite, sans doute en raison de son ampleur -sept tomes- et de son lien avec les récits de chevalerie où les héros affrontent sorcières et dragons), Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique, chronique née de simples images apparues à l’esprit de l’auteur, se présente au départ comme un véritable conte de fées. Au cœur du monde merveilleux de Narnia, les animaux parlent (lors de l’épisode des castors, on se croirait presque dans une histoire de Peter Rabbit), les créatures surnaturelles et mythiques abondent, des centaures aux faunes, des naïades aux dryades en passant par les cyclopes et les minotaures, les "bons", réunies sous l’égide d’un lion majestueux et de quelques enfants héroïques, s’opposent aux "méchants", menés par une sorcière qui répand un hiver éternel et qui règne sur une armée de loups cruels et de monstres stupides. Vaste recyclage, des mythes et légendes antiques aux contes orientaux (L’Odyssée d’Homère dans L’Odyssée du Passeur d’Aurore, Les Mille et une Nuits dans Le Cheval et son écuyer) puis aux contes de Perrault, de Grimm et d’Andersen, des romans de chevalerie médiévaux aux romans d’aventure du XIXe siècle, Narnia réunit tous les éléments destinés à séduire un jeune public avide de merveilles. Rédigées dans un style typique du conte que certains pourront juger puéril et irritant, les Chroniques permettent cependant plusieurs types de lectures et ouvrent sur divers niveaux d’interprétation, amenant des personnes parfois fort différentes à trouver leur content dans l’univers de Narnia. Au centre des préoccupations de l’auteur et au fondement de toute son œuvre, la dimension religieuse et spirituelle, perceptible à un niveau inconscient pour les enfants mais plus évident pour les adultes, constitue l’un des principaux atouts du cycle et peut susciter l’intérêt d’un lectorat plus âgé.

L’auteur a eu souvent l’occasion de s’expliquer au sujet de Narnia, avouant que les contes pouvaient constituer un vecteur idéal pour faire passer un message chrétien aux enfants: détachées de leur contexte et "libérées de tout lien avec les vitraux d’église ou le catéchisme", selon les propres mots de Lewis, les histoires saintes pourraient ainsi retrouver toute leur puissance. Les nombreux commentateurs des Chroniques ont pu montrer que depuis Le Neveu du magicien jusqu’à La Dernière bataille, le conteur revisitait la Bible de manière inédite, de la Genèse à l’Apocalypse.

Le personnage qui domine l’ensemble du cycle est évidemment le Lion Aslan, figure divine et christique par excellence. Il est à la fois le Créateur et le Sauveur de Narnia, qui éveille les créatures par son chant et fait surgir un monde lumineux du chaos originel dans Le Neveu du magicien ; c’est également lui qui, dans plusieurs tomes, lance l’appel qui permet aux héros de passer de leur monde dans celui de Narnia. Choisissant de se sacrifier pour racheter la faute du traître Edmund dans Le Lion, La Sorcière Blanche et l’Armoire magique, il est ressuscité par “la plus puissante magie venue d’avant la nuit des temps” mais aussi, semble-t-il, par l’amour de ceux qui lui sont restés fidèles, et parvient ainsi à détruire la Sorcière Blanche. Présence magique, sacrée et immortelle, Aslan, de roman en roman, éprouve la foi des divers personnages et leur indique la voie à suivre, disparaissant pour ressurgir au moment où tout semble perdu. Didactique mais jamais pontifiant ni dogmatique, le bienveillant Aslan dispense conseils et leçons, séparant, comme au jour du Jugement, les bons et les méchants. Lewis a voulu faire du Lion la vivante image de l’Incarnation, un Dieu d’une grande douceur que les enfants peuvent voir, toucher et caresser affectueusement ; de ce fait, les paroles et les actes d’Aslan acquièrent presque toujours une dimension supérieure, une beauté à la fois simple et profonde, amenant à une extase toute mystique: ainsi lorsqu’il gratifie solennellement les enfants d’un "baiser de lion", qu’il joue avec eux et les transporte sur son dos, ou lorsqu’il souffle sur les personnages changés en statues pour leur redonner vie. Il est à l’origine des visions poétiques et paradisiaques déployées dans La Dernière bataille et, par son rayonnement solaire, il confère à l’ensemble des Chroniques de Narnia une aura unique, qui fait du cycle de Lewis une œuvre à part au sein des littératures de l’imaginaire.

Grégory Bouak - Janvier 2006

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