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King Kong: grand schizophrène
S’il est une
thématique qui se dégage particulièrement
de l’œuvre riche de Peter Jackson,
il s’agit bien de celle de la schizophrénie.
King Kong n’échappe pas à
ce schéma, ce qui, à en voir les réactions
des spectateurs, n’a pas manqué de choquer
certains. Car en rejetant de manière subtile l’érotisme
de la version de 1933, Jackson développe un personnage
qui par bien des aspects se rapproche de LA créature
phare du Seigneur des anneaux: Gollum. |
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Tout
commence pendant le tournage du désormais célèbre
et cultissime Bad Taste (1987), tournage durant
lequel l’auteur-réalisateur, prétextant un
manque d’acteurs, décide de s’octroyer deux
rôles diamétralement opposés. Prétexte
qui aujourd’hui peut sembler erroné lorsque l’on
sait à quel point Jackson aime les personnages aux multiples
personnalités. Bien qu’ici le postulat soit inversé,
puisque Jackson donne le même visage à deux personnages
différents. Ainsi, pas étonnant que Gollum soit
l’un des personnages les plus réussis de sa colossale
trilogie. Mais si l’on pousse le raisonnement plus loin
alors Lionel, le héros de Braindead
(1992), Franck Bannister, celui de Fantômes
contre Fantômes (1996), Pauline et Juliette
les jeunes filles criminelles de Créatures
célestes (1994), l’hippopotame meurtrier
(!!!) de Meet the feebles (1989), Gollum
et enfin King Kong ne sont qu’un seul et
même personnage: l’expression de la schizophrénie
de Jackson. D’ailleurs ses films ne sont-ils pas des paradoxes
ambulants ? Le film le plus gore de l’histoire du cinéma,
Braindead, est aussi l’un des plus drôle.
Ainsi, si l’expression de
la schizophrénie se manifeste de façon frontale
chez un personnage comme Gollum, il n’en va pas de même
pour tous les personnages du cinéaste. De cette manière,
la schizophrénie de Franck Bannister est plus subtile,
puisque l’on a affaire a un personnage qui pense souffrir
de troubles de la personnalité (il n’a aucun souvenir
du meurtre de sa femme mais en est le principal suspect) et qui,
en conséquence, agit comme s’il l’était
(sa mise en garde à la femme qu’il aime, qu’il
prévient qu’il est un être potentiellement
dangereux et qu’il ne peut se contrôler).
Dans la même veine, Pauline et Juliette se créent
un amour réciproque si fusionnel (et bouleversant) qu’elles
ne deviennent ni plus ni moins que deux parties d’une seule
et même personne prête à tout, même à
tuer, pour ne pas être "coupée en deux".
A ce titre, la scène finale est l’une des plus violentes
qu’il m’ait été donné de voir.
Et puis, il y a cet univers imaginaire qu’elles s’inventent,
reflet de leur vie de tous les jours, sculpté dans le sable
ou dans la terre pour correspondre à leurs attentes, un
monde dans lequel elles finissent par vivre pour fuir une réalité
dans laquelle elles n’ont pas leur place (comme Gollum,
Kong,...) mais qui finit par les rattraper.
De
façon plus frontale, Lionel Cossgrove n’est ni plus
ni moins qu’une relecture du personnage de Norman Bates
(avec mère castratrice et grande maison perchée
sur la colline) qui en un changement de plan passe du stade de
jeune homme timide et réservé à celui de
psychopathe déjanté prêt à démastiquer
du zombie à la tondeuse a gazon !!! Tout comme cette femelle
hippopotame adepte des vidéos sado masochistes, (ce type
est fou je vous le disais), douce et gentille mais qui après
avoir gouté au sang et au meurtre va se transformer en
véritable tueuse sanguinaire adepte de l’empapahoutage
de castor à la mitrailleuse. Et puis de toute cette panade
ressort une profonde tendresse pour ces freaks que le monde rejette
(obsession propre au nerd). Les films de Jackson sont, à
cet égard, de véritables films de monstres dans
la lignées des film de Frankenstein.
Pas étonnant donc de le retrouver aux commandes d’un
film univers comme Le seigneur des anneaux,
univers grouillant de créatures en tous genres, créatures
parmi lesquelles rampe Gollum.
En
effet, pour la première fois, Jackson déclare frontalement
son amour pour les monstres en mettant en scène une créature
atteinte de double personnalité, mauvais et perfide gollum
l’est assurément mais il est également touchant
et drôle. Certes cette créature vient de Tolkien,
mais à la vision du film, on ne peut nier l’intérêt
particulier que lui porte Jackson. Intérêt visible
jusque dans les effets spéciaux, les équipes de
Jackson ayant du inventer un nouveau procédé pour
pouvoir lui donner vie. Sans oublier les dialogue avec lui-même
au sein de sublimes scènes dépeignant de manière
parfois drôle parfois glaçante (paradoxe encore)
la folie d’un des personnages les plus fascinant de l’histoire
du fantastique. Ainsi Jackson se rapproche des Tim Burton
et autres Todd Browning, pourtant c’est
trois ans plus tard que Jackson rendra le plus bel hommage aux
monstres en signant King Kong.
Après la vision du film,
outre le coté assez titanesque de l’œuvre, ce
qui frappe c’est l’élimination totale d’érotisme
(outre une scène sur la glace comparable à un orgasme)
qui se justifie par une intention évidente: s’approprier
le personnage de Kong. Car, comme je le disais plus haut, par
bien des aspects, Kong et Gollum ne sont qu’une seule entité
(d’ailleurs est-ce un hasard si tous deux sont joués
par le même acteur ?). Explications...
En
éliminant le coté éminemment sexuel de King
Kong (et donc une partie de sa bestialité) Jackson peut
se permettre des scènes de tendresse d’une infinie
douceur qui contrastent de manière presque choquante avec
des scènes de violence tétanisantes. Ainsi, en un
changement de plan, Kong passe d’un état de tendresse
à un état de rage pure, ce qui a pour effet d’interroger
constamment le spectateur sur ce qui va se passer par la suite.
King Kong est imprévisible, là ou dans la version
de 1933 le spectateur savait qu’il s’agissait d’un
animal sauvage, ici il est sans arrêt sur la corde raide
(la scène ou Kong brise littéralement monsieur Hayes
est significative). De la même manière, Gollum provoquait
le doute constant dans la tête de celui qui se demandait
s’il était véritablement bon ou pas.
La
réponse la voici: ni Kong ni Gollum ne sont profondément
bons. Ce sont deux créatures innocentes impliquées
dans une histoire qui les dépasse mais à laquelle
ils ne peuvent échapper (la mort dans les deux cas). L’œuvre
de Jackson nous pose alors une question, qu’est ce qui fait
d’un homme un homme ? Est-on humain par l’apparence
ou par les actes ? N’est-on plus humain sous prétexte
de nos crimes ? La réponse de Jackson est profondément
belle, car il n’oublie jamais les laissés pour compte
et les gens appelés monstres qui ont nourri tant de légendes
que nous affectionnons tant. Au contraire, il les sublime en érigeant
la différence en gloire, et en rendant le plus bel hommage
à ceux que l’on appelle monstres.
Kitano Jackson - Janvier 2006
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