James Newton Howard et King Kong :
une partition monstre !

Plus de soixante-dix ans après sa première et spectaculaire apparition à l’écran, King Kong, revu entre temps par le biais de diverses suites et remakes, est de nouveau adapté au cinéma. S’il aura évidemment fait verser beaucoup d’encre en raison de ses partis pris scénaristiques et esthétiques -mais surtout en raison de l’héritage qu’il doit assumer-, le film de Peter Jackson s’est également avéré problématique -et de ce fait attendu avec impatience- sur le plan musical. Dans un film de l’envergure de King Kong, qui mêle aventure et romance, drame et satire "historico-politico-sociale", ou encore dépaysement et grand spectacle, il va de soi que la musique joue un rôle primordial: cela était vrai du film de 1933, dont la musique désormais célèbre a été composée par Max Steiner, connu pour sa partition de Gone with the Wind, et cela est vrai également du nouveau film de Peter Jackson.

Deux fois oscarisé pour The Lord of the Rings, le compositeur Howard Shore, par ailleurs comparse musical de David Cronenberg, a été logiquement engagé pour composer la musique de King Kong. Ses fans de la première heure, ainsi que de nombreux béophiles conquis par ses derniers travaux, n’attendaient plus qu’une seule chose: la date de parution de l’album. À quelques semaines de la sortie du film, la nouvelle tombe: le score d’Howard Shore, pourtant intégralement enregistré, a été rejeté. Les raisons de ce rejet semblent incompréhensibles: comment Peter Jackson n’a-t-il pas pu se rendre compte plus tôt que les choix de Shore ne lui convenaient pas, si toutefois c’était le cas ? Comment alléguer un problème de communication, quand on sait que les deux hommes se connaissaient tout de même fort bien après plus de trois ans de collaboration sur The Lord of the Rings ? La réponse restera un mystère. Peter Jackson évoque un différend artistique, tout en précisant que lui et Shore demeurent en bons termes, ce qui de toute façon ne change rien à l’affaire !

Les précédents font froid dans le dos: rejet d’Alan Silvestri au profit de Klaus Badelt sur Pirates of the Caribbean, de Gabriel Yared au profit de James Horner sur Troy... Les rumeurs vont bon train sur le net et beaucoup appréhendent le choix des producteurs. Mais les craintes s’apaisent rapidement à l’annonce du nom du compositeur "remplaçant": il s’agit de James Newton Howard, artiste et professionnel émérite, collaborateur attitré de M. Night Shyamalan, qui avait déjà sauvé Waterworld du naufrage -musical, en tout cas- en à peine dix jours, livrant au passage l’une de ses meilleures partitions. Dix ans plus tard (le film de Kevin Reynolds datait de 1995), Howard récidive, et, accompagné d’une armée d’orchestrateurs, abat en moins de trois semaines un travail absolument colossal, digne de la créature à laquelle il rend hommage: littéralement enchaîné à ses claviers, le compositeur travaille chaque jour de neuf heures du matin jusqu’à deux heures de la nuit suivante pour achever à temps les sessions d’enregistrement ; et tandis que les affiches placardées un peu partout dans le monde continuent d’arborer fièrement -quelle ironie !- le nom d’Howard Shore, l’album contenant le nouveau score est sur le point d’être édité. Pour l’écran, James Newton Howard a composé rien moins que deux heures quarante de musique, ce qui est énorme ; l’album en retiendra une heure et quart, ce qui est tout à fait honnête pour rendre compte de l’essentiel. Peter Jackson semble satisfait, lui qui en a profité pour déclarer, un brin opportuniste, qu’il avait depuis longtemps le désir de travailler avec Howard.

À la vision du film, le score ressemble parfaitement à ce qu’on pouvait en attendre, et cette impression ne fait que se renforcer lors de l’écoute isolée. Massive et puissante, portée par un orchestre imposant et des chœurs qui ne le sont pas moins, la musique confère immédiatement une identité forte à la créature: un thème mystérieux fait de volutes de cordes s’enroulant en crescendo et d’appels de cuivres solennels est associé à la quête de Skull Island, tandis que quatre grands accords plaqués de façon magistrale, entre cors et timbales, constituent le motif de Kong, que l’on réentendra plusieurs fois dans le film.

La première demi-heure, située dans le New York des années 30, bénéficie d’une musique sautillante et enlevée, dans le registre malicieux qui est celui de Howard pour les comédies: le morceau "Defeat is always momentary" rappelle notamment Junior. Cette musique aux accents jazzy, nerveuse, saccadée et parfois tonitruante, prend sa pleine mesure dans "Two Grand" et reflète la personnalité du réalisateur interprété par Jack Black, mégalomane, opportuniste et jamais à court de ressource. Dès "It’s in the subtext" cependant, le thème mystérieux de l’introduction refait son apparition et annonce le voyage. Plus les personnages approcheront du but, plus les envolées orchestrales se feront poignantes et magnifiques : au cœur de "It’s deserted", la solennité se mue magie, avec une noblesse mystique qui rappelle les meilleurs moments de Waterworld.

Lors du voyage pour Skull Island -moment un peu trop long dans le film-, le mystère fait place aux premiers déchaînements tribaux qui caractériseront les indigènes rencontrés sur l’île: la tempête qui semble empêcher les personnages d’accoster est marquée par des passages d’action dissonants et menaçants, d’une ampleur rarement également auparavant chez Howard. Lourdement scandée, soutenue par des chœurs apocalyptiques, la musique recycle alors tout le registre action du compositeur, de Vertical Limit à Dinosaur, en passant par The Postman et Dreamcatcher. Les morceaux consacrés aux attaques des dinosaures ("Head toward the animals" et "Tooth and claw") sont tout aussi virtuoses et vertigineux, bien que sans doute un peu plus fonctionnels, et parfois assez éprouvants. Les amateurs d’ouragans symphoniques auront largement de quoi se satisfaire: après les percussions exotiques et les chœurs dantesques qui accompagnent les premières apparitions de King Kong, l’orchestre reprend le dessus avec la capture du grand singe et les scènes finales au sommet de l’Empire State Building.

Si Howard a su capturer avec brio l’esprit aventureux et mystérieux du film, sa majesté et sa violence, la confrontation d’un monde sombre et primitif avec l’univers moderne et rutilant de la Côte Est, c’est peut-être néanmoins lors des moments plus intimistes et discrètement lyriques qu’il trouvera le plus de force et de justesse. Cela ne surprendra pas vraiment pour qui connaît les partitions composées pour les films de Shyamalan, de Unbreakable à The Village. La relation étrange, attirance et curiosité, tendresse et désir de protection, qui unit l’héroïne du film à King Kong, donne lieu à des morceaux d’une radieuse beauté, complaintes pour piano et cordes aériennes qui envoûtent le spectateur jusqu’aux larmes, conférant une intensité dramatique surprenante à des moments tels que la découverte pour Naomi Watts d’un coucher de soleil dans les bras de Kong, ou encore une nuit passée sur un lac gelé en plein New York. Ainsi "Beautiful", "Central Park" ou encore "A fateful meeting", correspondant à la romance avortée entre Naomi Watts et Adrien Brody, comptent-ils parmi les plus beaux de l’album, proches du Love Theme de Batman Begins. C’est avec la voix poignante d’un jeune soprano, procédé déjà employé avec succès dans Devil’s Advocate, que Howard conclut sa partition, pour un dénouement véritablement tragique ("Beauty killed the Beast IV"), à la mesure de la gigantesque créature, luttant bravement contre les humains au sommet de New York mais finalement aussi perdue et apeurée qu’un enfant qui aurait perdu sa mère.

Au final, la musique de James Newton Howard pour King Kong s’avère tout à fait à la hauteur du film et de ce qu’on pouvait attendre du compositeur. Peut-être ne saura-t-on jamais ce qu’Howard Shore avait composé, et il serait injuste de considérer que sa partition était forcément meilleure que celle que son successeur, en véritable professionnel, a magistralement composée dans l’urgence. Sans doute n’a-t-on pas affaire ici au meilleur travail de Howard ni au plus original, mais en tout cas à une très bonne musique, à la fois lyrique et épique, mystérieuse et émouvante, agressive et poignante. Chacun sera alors libre de parler, s’il le veut, de chef-d’œuvre ; sans hésitation, nous pouvons parler d’étape importante dans la carrière du compositeur.

Grégory Bouak - Janvier 2006

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