King Kong

(John Guillermin, 1976)

Le producteur italien Dino de Laurentiis investit 24 millions de dollars pour produire ce premier remake du chef-d'œuvre de Cooper et Schoedsack. Le film fut un des gros cartons de l'année 1976.

Mettons les choses au point: la mise en chantier de ce projet obéit autant que Le Fils de Kong à des fins mercantiles. À la différence de Peter Jackson, qui a signé le dernier remake et voue une admiration sincère au film de Cooper & Schoedsack, De Laurentiis est avant tout un financier mégalo conscient du bon coup à jouer, et il n'entretenait aucun lien affectif avec le King Kong original. Cette nouvelle mouture ne s'imposait donc pas, mais le résultat est là: le film ne soutient pas la comparaison avec le modèle, mais il n'est pas si mal et, malgré un Kong joué par un type en costume et des décors minables (la jungle de studio est à peine digne d’un parc d’attractions !), il se laisse voir avec plaisir. Le spectacle s'avère même intellectuellement stimulant, pour peu qu'on s'amuse à recenser les points de divergence de son scénario avec le script d'origine de Cooper, Wallace, Rose et Creelman.

Dans ses grandes lignes, l'histoire est identique, à ceci près qu'on a changé de crise économique (à la dépression de 1929 succède le choc pétrolier de 1974 !). Tout comme Ann Darrow, Dwan (Jessica Lange), l'héroïne blonde, est une aspirante comédienne, et elle se retrouve seule femme au milieu de l'équipage masculin d'un navire (cette fois un super-tanker en quête de nouveaux gisements).

Si la promiscuité pouvait faire tiquer les ligues de vertu de 1933, il n'en était plus de même en pleines seventies, période de libération sexuelle et d'explosion du cinéma porno (le classique Gorge profonde est d'ailleurs nommément cité dans le dialogue). Une fois recueillie sur le bateau (il s'agit d'une naufragée), Dwan vadrouille donc en tenue légère sur le pont et occupe ses journées à recevoir l'attention des matelots, qui lui vouent une véritable adoration et lui offrent des cadeaux. Elle ne manque pas non plus de flirter avec Jack Prescott (Jeff Bridges), un universitaire et militant écolo introduit clandestinement à bord. Bref, l'ambiance est chaude à souhait sous le soleil de Polynésie.

L'atmosphère sur l'île de Kong ne sera pas moins chargée d'érotisme. Après avoir été enlevée par les indigènes, Dwan est droguée, et c'est dans un état de semi-inconscience qu'elle voit le sorcier du village, affublé d'un masque de singe, se déhancher face à elle de façon super suggestive, comme s'il faisait miroiter à la Belle (aux spectateurs ?) la promesse d'un coït bestial avec le mastodonte poilu.

Évidemment, le film ne plonge pas en plein délire zoophile, mais quand même, on ne peut s'empêcher de mater ce qui vient d'un œil torve: sitôt entre les mains de Kong, Dwan se fait chahuter. À l'inverse de Fay Wray, qui ne faisait que s'évanouir et crier, elle se rebiffe et gueule après le gorille, ce qui a le don de l'attendrir et de lui faire lancer des regards énamourés. L'affaire se corse quand la Belle essaie de s'enfuir: elle court à travers bois puis – splash ! – s'étale dans une flaque de boue. La voilà toute maculée. Le gorille la ramasse, la plonge dans un bassin d'eau claire et la récupère toute ruisselante. S'ensuit un baiser symbolique – Kong souffle son haleine chaude sur Dwan pour la sécher – puis ne se gène pas pour la tripoter et même tenter de la désaper.

Cette avalanche de connotations sexuelles pimente le spectacle et cependant impose des limites au film qui, tout amusant qu’il soit, tourne le dos à l'aventure poétique et à la féerie visuelle du premier Kong. Fort heureusement, le réalisateur John Guillermin parvient ensuite à élever le niveau et à livrer un dernier acte sensible et émouvant.

Contrairement au film d’origine, le scénario n’occulte pas le transport de Kong jusqu’en Amérique et montre l’animal croupissant dans une cale profonde du super-tanker (on ne sait toujours pas comment l’équipage se débrouille pour l’amener à bord du navire, qui mouille à des centaines de mètres du rivage, mais ne chipotons pas…).
Ce nouvel épisode à bord n’est pas sans importance car il permet de marquer le lien qui unit Kong à Dwan. La scène la plus marquante du passage est celle où la jeune femme tente d’apaiser la bête en cage soudain en proie à une fureur dévastatrice. Dwan fait une chute dans la cale et est sauvée par Kong, qui la rattrape et se retrouve réduit à l’impuissance, plongé dans une torpeur contemplative face à la beauté blonde. En martelant les parois de sa prison, Kong mettait en péril l’intégrité du navire et aurait pu s’échapper mais, comme dans le film de Cooper et Schoedsack, en présence de la Belle, "la Bête oublie tout et se fait rouler".

Tous les éléments sont en place pour acheminer l’histoire vers sa conclusion, conforme au film d’origine à une différence près, qui est de taille: en exerçant sur Kong son pouvoir de séduction (pouvoir dont elle parfaitement consciente pour l’avoir sans doute employé sur tous les hommes qui ont croisé son chemin), Dwan s’est trouvée charmée par la puissance domptée du colosse et ressent elle aussi un attachement, doublé de pitié. En cela, elle s’éloigne du personnage joué par Fay Wray dans le premier film, qui se comportait toujours en victime prisonnière du singe. Lorsqu’à New York, Kong, évadé, s’empare à nouveau d’elle, elle frissonne mais ne hurle pas de terreur et se laisse emporter.

Le final ne se déroule pas sur l’Empire State Building mais au sommet du World Trade Center, à l’époque édifice tout neuf et fierté de Manhattan. Lorsqu’arrivent les hélicoptères armés, Dwan comprend que l’issue de la confrontation sera fatale pour Kong et lui crie de la porter pour empêcher les tirs. Aux suppliques de Dwan répond le regard douloureux de l’animal dont les sentiments, à l’égal du film original, sont parfaitement rendus et confèrent à nouveau à cette ultime séquence les atours d’une tragédie.
Les derniers plans ont une intensité dramatique un peu pompeuse mais remarquable: mortellement blessé, Kong gît au pied du gratte-ciel mais n’a pas encore rendu son dernier souffle. Dwan se tient à ses côtés. Dans la bande-son, rien d’autre que les sanglots de la jeune femme et – belle idée ! – les battements, de plus en faibles, du cœur de l’animal.

L’efficacité de cette conclusion n’est pas surprenante de la part du réalisateur John Guillermin. Le bonhomme s’était illustré deux ans plus tôt en filmant l’incendie de la célèbre Tour infernale, une référence du film-catastrophe. Il s’y connaissait donc pour mettre en scène les drames qui se jouent au sommet des buildings, et il s’en serait tiré avec les honneurs si, dix ans plus tard, il n’avait accepté de tourner, toujours pour le compte de De Laurentiis, un King Kong 2 inutile, pathétique et honteux.

Julien Fleury - Janvier 2006

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