La parade des monstres

par Olivier Ruol

Dans les grands thèmes fantastiques qui ont fait (et font encore) le fleuron du cinéma mondial, celui du reclus abandonné de tous mais bienfaisant de l'humanité s'impose, à l'égal des vampires et autres monstres. La Bête de Jean Cocteau (1946), Peyton Westlake, alias Darkman (Sam Raimi, 1990), ... Tous, à l'image d'un Quasimodo obligé de se terrer pour ne pas être vu, nous ont émus et attristés par leur horrible sort. Edward aux mains d'argent est de cette famille. Né de l'imagination fertile de Tim Burton (Batman, Batman returns, Beetlejuice, Ed Wood, Mars Attacks !, etc.) en 1990, interprété par Johnny Depp, ce film nous narrait les aventures de ce garçon hors du commun, marionnette au coeur tendre et aux mains en forme de ciseaux, dues à la mort prématurée de son géniteur et père. Pourtant, sorti de son repère par une vendeuse de produits de beauté, Edward va connaître le monde extérieur, être le jouet d'un milieu arrogant et égoïste, susciter de la haine, malgré sourires et attentions, jusqu'au dénouement tragique et inévitable.

Véritable symbiose entre création et destruction, Edward souffre de ne pouvoir toucher sans blesser, dilemme qu'il semble à même impossible de résoudre. Ne voulant que faire le bien, il se retrouve pourchassé par ceux qui semblaient l'aimer. Trahi, il devra retourner d'où il venait, incompris, continuer ses superbes sculptures de verre. Véritable chef-d'oeuvre de la part d'un réalisateur qui n'a plus rien à prouver, Edward aux mains d'argent restera le plaidoyer pour une meilleure compréhension de l'autre par excellence. Et lorsqu'une telle demande est si bien formulée, on ne peut qu'y adhérer.

Egalement rejetons de ce monde abject, mais obligés de s'afficher pour vivre, les monstres de foire de Freaks, la monstrueuse parade (Tod Browning, 1932, U.S.A.), métaphore sur la beauté et la laideur, horrifièrent le public américain lors de sa sortie, si bien qu'il fut interdit de projection. L'histoire nous narrait les aventures du nain Hans, amoureux de Cléopatra, trapéziste dure et avare. Celle-ci encourage les avances de ce dernier, surtout depuis qu'elle a appris que Hans a reçu un gros héritage.

Avec l'aide d'Hercules, elle tente de tuer le pauvre nain. Mais ce dernier survit et, avec l'aide des autres monstres du cirque, élabore une vengeance sur les vils personnages. Rejeté d'un bloc, ce film ne montrait que des êtres pas moins humains que Clark Gable ou Grace Kelly à leur époque. Malgré tout, c'est cette peur de l'autre, cette laideur incomprise, qui révulsera les spectateurs devant cette débauche d'erreurs naturelles, brillamment mise en scène par un réalisateur courageux. La vérité, quelle que soit la forme qu'elle prend, sera toujours difficile à accepter.

La mentalité actuelle veut que le monstre soit plus humain qu'avant. Edward aux mains d'argent en fut l'investigateur. Suivirent la créature de Frankenstein (Kenneth Branagh, 1994, U.S.A.) dont les motivations et la souffrance étaient mieux comprises, et par-là légitimées, ou encore Dracula (Francis Ford Coppola, 1992, U.S.A.), dont la recherche de l'amour éternel rythmait la vie. Cette volonté de rendre le monstre "moins monstrueux" provient peut-être d'une excuse générale du cinéma envers ceux qu'il a si durement traité. Et si les vampires continuent toujours à sucer le sang de leurs victimes, si les loups-garous hantent encore et encore les nuits futures et si les créatures étranges de quelque géniteur en mal d'absence se vengent de nouveau des atrocités subies, ils ne nous font plus oublier qu'eux aussi, un jour, furent... humains.

Olivier Ruol

 
 
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