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Jean-Pierre Dionnet
Est-il encore besoin de
présenter Jean-Pierre Dionnet ?
Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, revenons sur
son parcours hétéroclite: scénariste
de BD et secrétaire à l’écho
des savanes dans les années 60, fondateur du magazine
mythique Métal Hurlant
et de la maison d’édition Les Humanoïdes
Associés dans les années 70,
créateur des Enfants du Rock
sur Antenne 2 dans les années 80. Depuis les années
90, il est aussi le présentateur de Cinéma
de Quartier sur Canal +, producteur et distributeur
de films, directeur des collections de DVD Cinéma
de Quartier et Asian Classic...
Nous avons eu le privilège de le rencontrer lors
des Utopiales de Nantes et de lui poser une seule question.
Pourquoi une seule ? Parce qu’une fois lancé,
Jean-Pierre Dionnet ne s’arrête plus, il est
intarissable. Alors on se tait et on l’écoute. |
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Lefantastique.net:
Que pensez-vous de Khimaira ?
Jean-Pierre
Dionnet: Je vais être très très sévère.
La mise en page est trop classique. Je reproche ça à
tous les journaux. Il y a un manque de lisibilité, tout
est de même valeur (titre, etc). Je suis de l'école
des grands magazines américains d'avant-guerre, avec de
gros encadrés lisibles (pas gris sur gris). Par contre,
dans Khimaira je trouve de l'info, le magazine
couvre un champ qui n'est pas couvert par d'autres. Trop souvent
on a des titres très spécialisés dans l'imaginaire.
Khimaira n'est pas bloqué dans un champ, ne reste pas sur
la période ancienne ou moderne. J'ai beaucoup aimé
le numéro ayant un encadré sur la SF belge, j'ai
appris un truc.
Je
lis pour apprendre de l'information, les interprétations
ne m'intéressent pas trop. On vit dans une époque
où on réinterprète tout, on ne creuse pas
assez l'histoire, on ne cherche plus le chaînon manquant.
Par exemple, il y a une centaine de livres sur François
Truffaut. C'est vrai, ça se vend, mais ça
devient ridicule. En Italie c'est Fellini. Quand
récemment j'ai vu un livre sur Dario Argento,
j'ai réalisé que c'était le premier. Les
deux autres sont américains. La littérature de cinéma
italienne est très pauvre. Il reste Fellini, un peu de
Visconti, il n'y a plus rien sur le néoréalisme.
C'est aussi un désert culturel concernant les DVD. On trouve
beaucoup de DVD américains, peu de films italiens. Paradoxalement,
comme au Japon, on trouve beaucoup de musiques de films. L'Italie
est un pays malade culturellement. Son cinéma a été
défait, sa télévision est hégémonique,
les éditeurs comme Rizzoli sont de moins en moins aventuriers.
Linus (ndlr: http://www.linus.net)
était une revue où écrivait Umberto
Ecco. Dans Linus on faisait des articles de fond sur
tout: BD, ciné, littérature.
Notons
que c'est le même cas en France. Les gens comme Jacques
Goimard sont rares. Ce sont de vrais bénédictins,
qui creusent toutes les pistes. C'est un travail long, aride,
ardu, presque contemplatif. Ce sont des gens qui ont eu une formation
de curieux, de chercheurs érudits du 19e siècle.
On était éduqué par les Bons pères
(ndlr: les Jésuites), qui avaient une vision ancienne mais
le souci du détail.
Quand je lis un ouvrage sur le
fantastique, à part les colloques
de Cérisy, je trouve que les gens oublient des chaînons.
Par exemple, un livre sur les loups garous doit comporter le film
La fureur blanche. Eh bien, c'est toujours
oublié en France, alors qu'on le trouve dans tous les bons
ouvrages de référence anglo-saxons. L'ancienne formation
classique scolaire, qui était dure, presque pré-universitaire,
vous apprenait une méthodologie.
C'est
très important. Nous ne sommes plus dans une période
de découverte ou de redécouverte d'auteurs, mais
on glose sur les auteurs déjà connus. On répète.
Par exemple, le roman graphique est à la mode. Bon très
bien. Comme Maus (d’Art
Spiegelman). Pour moi, ça a commencé avec
Will Eisner (1917-2005), bien avant Maus. J'ai
rencontré Will Eisner, eh bien pour lui l'inventeur du
roman graphique c'est Lynd Ward (ndlr: article
J-P Dionnet in Métal hurlant, N°116). Il a inventé
et presque fermé la porte du roman graphique. C'est comme
si on disait qu'après Francis Scott Fitzgerald
on peut inventer une autre façon d'écrire des nouvelles.
Ce n’est pas vrai, il a tout fait. Lynd Ward, c'était
ça. Je n'ai rien lu sur lui dans les livres sur les romans
graphiques. J'en ai parlé à Angoulême (ndlr:
festival de la bande dessinée), on m'a dit de faire l'article.
Je leur ai dit, ce n'est pas mon boulot. Je trouve que les historiens
sont de moins en moins historiens. Jacques Sadoul
avait des collections complètes de Wonder stories, etc.
Quand il travaillait, il relisait des numéros entiers pour
trouver la perle rare. Je ne dis pas que c'est obligatoire, mais
je pense qu'actuellement on ne se casse plus les pieds à
faire la recherche, pire encore, on pense qu'elle existe sur cet
outil absolument pas fiable qu'est Internet. N'importe qui raconte
n'importe quoi. Parfois le bruit de couloir se vérifie,
des fois il est complètement faux. C'est la supériorité
de la presse écrite, qui se perd, de pouvoir traiter des
dossiers de fond, pas forcément longs, mais denses. Je
suis sidéré de voir un quotidien dont c'était
la spécialité, le Monde, avec sa
nouvelle formule, qui abandonne presque les dossiers. Alors que
je tombe récemment sur un New-York Times
avec quatre pages sur les rapports entre la Corée et le
Japon. J'ai appris des trucs, moi qui vais souvent là-bas.
On
croule sous les formules diverses et variées maintenant.
Par contre, dans Khimaira, je trouve des dossiers intéressants,
mais pas assez denses. Moi, je trouve qu'on ne donne jamais assez
d'infos. Pour moi, le dossier doit continuer à vivre. J'ai
une quarantaine de dossiers que j'ai gardés toute ma vie,
et ils ne sont pas forcément longs. Un dossier bien fait
peut être révélateur pour quelqu'un. Comme
je suis d'une obédience fantastique, je garde surtout des
dossiers sur ce genre. Ce qui serait bien dans une revue comme
Khimaira, qui devrait être plus épaisse, c'est qu'elle
devrait continuer à tracer cette voie de recherche. Je
pense que les brèves, toutes ces petites infos, doivent
être très très brèves.
Par
contre, moi, je travaille actuellement sur les sirènes,
j'ai un projet de film de sirènes avec Marc Caro.
J'ai acheté tout ce qui existe sur les sirènes dans
le monde entier, également sur les dragons, car je travaille
aussi sur un film de dragons. Je suis par exemple sidéré
par la manière inverse dont le dragon est vu en Orient:
source de vie, positif, bénéfique, jamais méchant.
Chez nous, c'est le contraire. Mais il y a des points communs,
comme celui des 3 vœux. C'est un mystère jungien.
J'ai lu d'excellents dossiers sur les dragons, comme celui de
Terre de brume sur les Dragons occidentaux (ndlr: vraisemblablement
l’Histoire naturelle des dragons
de Michel Meurger), d'autres sur les dragons
asiatiques, mais jamais de dossier sur tous les dragons. J'ai
lu d'excellents livres en anglais sur les sirènes japonaises,
et sur les sirènes anglo-saxonnes. J'aurais aimé
qu'on réunisse les deux, car shintoïsme et amour de
la nature d'un côté, et celtisme et amour de la nature
de l'autre, donnent pratiquement les mêmes sirènes.
Mon envie, ce serait d'avoir un dossier traitant d'un sujet qui
intéresse tout le monde et qui donne envie d'en savoir
plus. C'est un travail de titan. Mais si on fait ce boulot c'est
aussi pour ça.
J'espère que le prochain
Khimaira et son dossier sur les dragons envisagera bien tous les
dragons.
Propos recueillis par Gabriel Féraud
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