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Yannick Dahan
| Animateur de l'émission
Opération Frisson sur
la chaîne par satellite CinéCinéma Frisson,
Yannick Dahan a apporté un ton nouveau
dans la critique cinématographique, mélange
de compétence, de passion et d'impertinence sans
langue de bois qui confère à son émission
un statut à part dans le paysage audiovisuel adepte
de la pensée unique. Amoureux du cinéma de
genre et du cinéma en règle générale,
Yannick Dahan a répondu à notre interview
avec sa verve habituelle, nous expliquant par la même
occasion ce qu'est un "geek", terme à la
mode qui regroupe une grande partie de nos lecteurs. |
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LeFantastique.Net:
Avant d'entrer dans le vif du sujet, quel a été
votre cursus avant d'entrer dans le monde de la critique cinématographique
?
Yannick Dahan: Oula, un cursus bien
débile. J’ai écrit une maîtrise d’histoire
du cinéma sur les frères Coen et j’ai entamé
un doctorat d’histoire (que je n’ai jamais achevé).
J’ai commencé en même temps dans la presse
ciné et jeu vidéo, en envoyant des articles au hasard,
tout bêtement.
Qu'est-ce
qui vous a amené à vous intéresser au cinéma
de genre ? Est-ce que vous avez eu un coup de cœur, un coup
à l'estomac en découvrant un film? Quel était-il
?
Je crois que c’est simplement la période durant laquelle
j’ai grandi qui m’a beaucoup influencé. Quand
vous êtes un ado et que les films qui cartonnent au cinoche
sont les Stallone, les Schwarzy
et les Van Damme, ca marque. Mais pour aller
plus en amont, disons que la première fois que mon père
m’a amené voir très jeune Les
Dix Commandements, j’étais d’emblée
conquis par le cinoche de genre. A suivi Flash Gordon...
d’où mon goût immodéré pour les
nanars qui tachent.
Est-ce que
vous vous intéressez à la littérature de
genre ?
Il y a quelques années, j’en lisais pas mal oui,
mais je n’ai plus trop le temps. J’ai bouffé
du Gibson, du K. Dick, du Asimov,
Bradbury etc. et aussi pas mal d’heroic
fantasy: Tolkien, Jordan, Zelazny,
Moorcock et j’en passe. Après, ça
veut pas dire grand-chose, la littérature de genre. Quand
je lis L’Idiot de Dostoïevski,
pour moi, c’est du genre.
Le cinéma
de genre est considéré, par une certaine critique
bien-pensante comme du sous-cinéma, comme la littérature
de genre serait de la sous-littérature. Pourtant, des cinéastes
tels qu'Alfred Hitchcock, Kubrick, Fritz Lang… semblent
avoir donné ses lettres de noblesse au genre. Pourquoi
ce rejet ?
D’abord parce que c’est un cinéma populaire,
d’exploitation donc commercial. Et l’élite
intellectuelle regarde toujours ce qui est populaire et commercial
avec mépris, sans quoi elle ne pourrait plus se considérer
comme une élite. Ensuite, l’intérêt
est de travailler des codes et des structures galvaudées,
uniquement avec les moyens du cinéma (image, montage) là
où les cerbères de la culture ne veulent pas fournir
d’efforts et attendent qu’on leur serve un discours
préfabriqué sur un plateau d’argent. Enfin,
parce que cela fait toujours appel à un imaginaire populaire,
parfois violent et cauchemardesque. Et l’élite bien-pensante,
malgré ses dires, n’aime pas la transgression…
Quels sont les jeunes cinéastes
qui méritent que l'on s'y intéresse ?
Oula, y’en a plein, dans tous les domaines et dans de nombreux
pays. Soi cheung à Hong-Kong par exemple,
ou Siri, Gens et Aa
en France. Wayne Kramer, Craig Brewer
aux Etats-Unis. Mais il y en a vraiment beaucoup d’autres...
En
France, le cinéma de genre semble sous représenté.
A quoi est-ce dû ? Pouvons-nous espérer que cela
change alors que les grands studios américains nous empruntent
nos jeunes cinéastes pour les faire tourner chez eux ?
Nous qui sommes en phase de financement de notre long métrage,
je peux te dire que les raisons de ce problème sont nombreuses
et hallucinantes: incompréhension des producteurs et distributeurs,
censure morale des exploitants, financement du cinéma par
des chaines de télé frileuses en sont les principales
raisons.
Vous animez
sur Ciné Cinéma Frisson une émission qui
est en passe de devenir culte "Opération Frisson".
Comment avez vous été engagé ?
Longue histoire. J’ai débuté par une erreur
de casting absurde sur la chaine Ciné info, il y a quelques
années, où j’ai présenté pendant
deux ans une émission quasi identique à Opération
Frisson, mais plus minimaliste. Ca s’appelait "DVD
extra", puis "DVD amor". Quand la chaîne
a mis la clé sous la porte, Raphael Rocher
(directeur des programmes de ciné info) et son frère
Benjamin ont monté une boîte. Et ils m’ont
proposé de présenter le concept à CinéCinéma.
Là, on a rencontré le responsable des chaînes,
Manuel Alduy (un grand passionné de genre)
qui nous a donné carte blanche.
Il semblerait
qu'on vous laisse dire ce que vous voulez et présenter
les films (et les jeux) que vous souhaitez. Y a-t-il une quelconque
censure de la chaîne? Une autocensure ?
Autocensure non. Après, j’ai simplement deux
contraintes: ne pas montrer des scènes gore avec des enfants
(ce qui paraît logique pour une diffusion à 20H30)
et essayer, tant bien que mal, de privilégier les films
de genre puisque l’émission passe sur Frisson, chaîne
spécialisée dans ce domaine. Mais quand je tiens
particulièrement à un film qui n’est pas du
genre, j’en parle quand même. En fait, je fais vraiment
ce que je veux.
Vous apportez
un ton différent, mélange d'analyse pointue de la
structure narrative, des thèmes et motifs, des idées
et d'envolées lyriques qui montrent votre passion pour
le cinéma. Est-ce que cela ne gêne pas certains journalistes
ou critiques qui préfèrent en général
des "papiers" plus posés ?
Je vais te dire: la raison de la gène que je peux
provoquer à certains est purement psychologique. Certains,
qui bossent à la télé, sont frustrés,
parce qu’on leur demande de faire de la promo. D’autres
sont jaloux parce qu’ils se verraient bien gardiens du temple
du genre et n’ont pas forcement la même liberté
que moi. Donc ça peut éventuellement en énerver
quelques-uns. Quant à ceux qui écrivent dans la
presse et qui ne m’aiment pas: c’est d’abord
parce qu’ils ne sont pas d’accord avec moi sur le
cinéma et qu’ils n’acceptent pas qu’on
puisse avoir un jugement différent du leur. Mais franchement,
dans l’ensemble, je m’entends très bien avec
les critiques. Ils savent que la télé est un exercice
très particulier, et en général, ils aiment
bien l’émission. Et si je disais des textes "posés",
ce serait chiant comme la mort, non ?
Cela
ne vous dérange pas de dégommer des films ou des
réalisateurs même lorsqu'ils sont reconnus (je pense
à David Lynch ou Cronenberg notamment que vous écornez
de temps en temps) et d'inventer par la suite ces mêmes
réalisateurs sur le plateau pour en discuter. Vous n'avez
jamais eu de problèmes avec des réalisateurs ou
des attachées de presse des distributeurs ?
Franchement, le seul réalisateur que j’ai invité
et dont j’ai critiqué le film devant lui, c’est
Louis Letterrier. C’est un mec adorable
et intelligent qui a parfaitement compris qu’on pouvait
avoir des points de vue divergents sans se foutre sur la gueule.
Il accepte la critique avec humilité, et en cela, je le
respecte beaucoup. Quant aux problèmes avec d’autres
real et des distributeurs, oui, j’en ai plein. Il ne se
passe pas un mois sans qu’un éditeur me mette sur
liste noire. Mais je m’en balance. Ca ne m’empêchera
jamais de dire ce que je pense.
Est-ce que
vous êtes plus dur avec les réalisateurs que vous
aimez ?
Plus dur non. Plus exigeant, oui sans doute. Ca me fait toujours
chier quand je vois les Coen, Carpenter
ou Verhoeven réaliser un film mineur.
Mais ca leur arrive très rarement.
Vous vous
emportez souvent contre certaines formes d'impérialisme,
de racisme et de colonialisme inhérents à des films
américains (La Chute du Faucon noir, Primeval…).
Comment se traduisent ces débordements cinématographiques
? Votre dernier emportement (assez remarquable d'ailleurs) était
contre Primeval, si je ne m'abuse, un film sur le crocodile Gustave
qui aurait tué 300 personnes.
Je ne supporte pas toute forme de xénophobie, d’intolérance
ou de sectarisme. Ces débordements sont juste le produit
de la bêtise de certains producteurs et réalisateurs,
c’est tout. Il y a des idiots ou des gens dangereux dans
le monde, surtout idéologiquement parlant...
Le montage
de l'émission est très dynamique, on y trouve même
des chutes, des bêtisiers, des erreurs, des dialogues avec
le caméraman, la script... Qui se charge du montage? Comment
préparez-vous les émissions ? Comment les écrivez-vous
?
Plusieurs monteurs s’occupent de l’émission.
Mais celui qui a eu l’idée de mélanger chutes,
bêtisiers etc, c’est Dimitri Amar,
un vrai génie du montage. L’émission se prépare
simplement: je reçois des films, je fais une sélection
en fonction de divers paramètres (coups de cœur ou
de gueule, date de sortie etc), je sélectionne plein d’extraits
dans chaque film, j’écris les textes, je choisis
l’endroit où mettre les extraits. Ensuite je tourne
deux émissions tous les 15 jours avec le real Thierry Tripod
et l’assistante real Laure Donnadieu. C’est avec eux
que je discute cinéma pendant l’émission.
Et après les monteurs se chargent du reste, puis je reviens
au final pour la validation. Mais si je choisis les extraits,
les monteurs sont libres de faire ce qu’ils veulent. Je
leur fais totalement confiance et ils apportent chacun leur patte
à l’émission. Sans eux, opé frisson
n’existerait pas.
Pendant
un moment vous présentiez les films du vendredi soir sur
Canal+ et des films sur Ciné Cinéma Frisson. Pourquoi
avez-vous arrêté ? Est-ce que vous aviez un droit
de regard sur les choix ? Y étiez-vous libre de dire ce
que vous en pensiez réellement car tous les films n'étaient
pas excellents ?
Concernant les films de Ciné Cinéma, c’est
moi qui ai demandé d’arrêter. Je préférais
chroniquer les sorties salles et je n’avais pas la place
pour faire les deux. Quant à Canal +, La séance
interdite ne s’arrête pas, mais ca ne dure jamais
une année entière. C’est par session de dix
films diffusés le vendredi soir. Donc, l’émission
n’apparaît qu’une ou deux fois par an. D’ailleurs
j’en tourne d’autres en décembre. Mais c’est
évident que sur Canal +, je n’ai pas la même
liberté. Comme je chronique des films qui sont diffusés
juste après, je ne peux quand même pas les défoncer.
Donc, quand il s’agit d’un film que je n’aime
pas, je me contente de le resituer mais je n’émets
pas de jugements. Si tu regardes bien, on comprend vite les films
que j’aime et ceux que je me contente d’exposer.
Certains
intellectuels et pseudos connaisseurs de l'œuvre de Tolkien
se sont amusés, dans des conventions ou sur des forums
auxquels nous participions, à descendre la trilogie du
Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. Ce que je trouve aberrant.
Il me semble que vous avez fait l'éloge du premier à
sa sortie. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs en quoi
ces films sont réussis ?
Ces pseudos intellos sont des abrutis qui ne comprennent rien
au cinéma de l’évocation pure. Ils font ça
soit pour faire les malins et se donner une consistance intellectuelle
(qu’ils n’auront jamais), soit parce que ce sont des
fanatiques du livre qui ne supportent pas le concept d’adaptation.
Dans les deux cas, ce n’est pas très compliqué
de démonter leurs arguments. Par contre, t’expliquer
pourquoi ces films sont réussis, ce serait beaucoup trop
long à faire dans une interview. On peut aisément
relire ce que j’ai écrit dessus dans les numéros
de la revue Positif ou je consacrais bien 3 pages à chaque
film.
Autre
film incompris (beaucoup plus encore alors que je le trouve génial)
Starship Troopers de Paul Verhoeven. Si je vous laisse
ces lignes pour le réhabiliter, que pouvez-vous nous en
dire ?
Là encore, je vais ne pas te faire des critiques
dans une interview, ce serait beaucoup trop long. Mais ce film
est un monument de subversion salutaire, couplé à
un film de SF puissamment jouissif, ironique, et transgressif.
Le cinéma de genre intelligent et rentre-dans-le lard dans
toute sa splendeur. Un chef d’œuvre ! Et puis, ce n’est
pas nécessaire de réhabiliter Starship
Troopers. Tous les fans de genre, et ceux qui n’ontpas
de la merde dans les yeux, savent que c’est une œuvre
puissamment iconoclaste !
Depuis quelques
années, les héros de comics (notamment ceux de Marvel)
sont adaptés au cinéma. Il y a à boire et
à manger dans ces films. Lesquels conseilleriez-vous et
pourquoi ? Et ceux qu'ils ne faut pas voir ?
Les seules adaptations réussies le sont parce qu’elles
ont de grands metteurs en scène derrière la caméra.
Tout d’abord rendons à césar ce qui lui appartient:
Superman de Richard Donner
puis les Spiderman de Sam Raimi,
Hellboy de Del Toro,
Blade 1 et 2, et éventuellement
Batman Begins (j’aime pas tout
mais c'est très honnête). Les autres sont irregardables
parce que leurs réalisateurs ne comprennent rien à
l’univers des comics...
Les effets
spéciaux ont apporté un souffle nouveau aux films
de genre et une évolution sensible depuis Ray Harryhausen.
Pensez-vous que sans eux on aurait pu voir des films tels que
Le Seigneur des Anneaux, Le Labyrinthe de Pan,
Starship Troopers... ?
Certains effets nouveaux ont permis d’enfin envisager des
adaptations, comme Le Seigneur des Anneaux en effet.
Mais ce ne sont pas eux qui font qu’un film est réussi.
Tout dépend de la façon dont le real les utilise.
Cela étant dit, le cinéma a toujours fonctionné
sur une dialectique où la technologie influence la création
qui, à son tour, influence la technologie...
Robert
Howard, le père de Conan, est mort il y a 70 ans l'année
dernière. Que pensez-vous des adaptations cinématographiques
de ses nouvelles ?
Il n’y a que le Conan de John Milius
qui est valable (c'est même mon film de chevet !), traduisant
avec brio la sauvagerie et l’atmosphère de l’univers
imaginé par Howard. Mais le reste... Red
Sonja, Kull, Conan the Destroyer,
c’est de la daube.
On voit de plus en plus de films sortir en utilisant la numérisation
ou des esthétiques nouvelles liées aux jeux vidéos,
à la BD ("300", "Sin City"). Qu'en
pensez-vous? Est-ce une voie possible pour les films de genre
ou est-ce que ce ne sont que des gadgets ?
Si c’est utilisé comme le font Rodriguez
et Snyder, c’est juste de l’esbroufe
inoffensive. Dans les mains d’un réalisateur concerné,
ça pourrait devenir intéressant. Mais en termes
d’innovations technologiques, c’est moins la palette
graphique qu’il faut regarder, et plutôt la performance
capture que développe Zemeckis et qui
va être reprise dans les prochains films de Cameron,
Jackson et Spielberg.
Vous êtes
en train de préparer un documentaire sur les Geeks. Qu'est-ce
qu'un geek ? De quoi va parler ce documentaire ? Quels sont les
angles que vous allez aborder ?
Je produis juste le documentaire, et j’apparais un peu dedans.
C’est un projet avant tout mené par ses deux réalisateurs:
Tristan Schulman (le fils du réal de P.R.O.F.S.
avec Bruel, ca ne s’invente pas !) et Xavier
Sayanoff qui ont fait un excellent boulot. Ce sont de
vrais passionnés qui voulaient présenter le phénomène
geek au grand public tout en rendant hommage à ceux qui
composent cette communauté. Le documentaire suit quelques
geeks différents (un féru d’informatique,
un fan de genre, un adepte du cosplaying, un amateur de jeux de
rôle grandeur nature, une nolife, etc) qui parlent de leur
enfance et de leur vie. Et puis on glisse progressivement vers
les geeks qui ont réussi (Kevin Smith,
Alexandre Astier, la team de Shaun
of the Dead et Hot Fuzz)
pour comprendre l’ampleur du phénomène à
l’échelle économique et idéologique.
Mais il n’y a pas une définition du geek précise.
Chacun a la sienne. Disons que cela regroupe un grand nombre de
gens passionnés, néophiles, amateurs d’univers
imaginaires, jeu, manga, films ou littérature, qui ont
pour point commun de vivre à fond leur passion et de développer
un point de vue alternatif sur le monde et la création.
Ce sont des gens fascinants. Avec ce docu, on voudrait que les
geeks soient fiers de ce que l’on dit d’eux, et que
ceux qui ne connaissent pas les geeks aient finalement envie de
le devenir.
Propos recueillis par Denis Labbé
Le
blog de Yannick Dahan
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