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Cultissimo
Monstruosités et abominations
Au
rayon des amours les plus crapoteuses, impossible de manquer Nekromantik
(Jörg Buttgereit, Allemagne, 1987), dont le visionnement
pénible relève de l'expérience limite.
Robert bosse dans une entreprise d'enlèvement des cadavres
sur les scènes d'accidents (ils ont de drôles de
métiers, outre-Rhin…). Un jour, il subtilise un corps,
faisandé à point, et le ramène à la
maison pour la plus grande joie nécrophile de sa copine
Betty. Et le couple de se frotter avec l'invité suintant
dans le lit conjugal. La suite tourne au boulevard, puisque la
nénette finit par préférer le mort au vivant
et se fait la malle avec le cadavre…
Vous l'aurez compris, on n'est pas dans la collection Harlequin.
En fait, c'est l'horreur à tous les niveaux : hormis le
scénar gerbi-gerba, on a aussi droit à une interprétation
amateur, à des décors minimalistes et à une
photo immonde. L'effet produit est peut-être celui recherché:
on a bien l'impression, à la vue du spectacle, de la promiscuité
avec un macchabée, comme si l'écran se mettait à
exhaler des relents putrides, et que vous aviez sur la langue
un drôle de goût de carpaccio avarié.
Tout
cela est-il encore du cinéma ? On se retrouve plutôt
le nez dans un éjaculat underground, prétentieux
et vain, qui n'est pas sans rappeler de nombreuses installations
et autres fumisteries de la création contemporaine. Dans
la démarche (pour qui s'est déjà penché
sur la question), on peut même rapprocher Nekromantik
de nombreuses tentatives fumeuses d'art vidéo, l'impact
physiologique en plus…
Maintenant, si le traitement de Buttgereit est tout sauf convaincant,
le choix du thème n'a rien de condamnable et peut très
bien aboutir à des œuvres étranges des plus
défendables. J'en veux pour preuve Le Nécrophile
(France, 2004), moyen métrage morbide et beau de Philippe
Barassat.
Crâne chauve, pâleur
de cadavre et poches sous les yeux, Monsieur Montaldo vit dans
un petit appartement à l'écart de ses congénères.
La faute à son apparence rebutante: outre ses traits peu
engageants, il est contraint de porter d'énormes chaussures
orthopédiques qui lui donnent une démarche lourde
et claudicante. Montaldo a malgré tout besoin d'amour.
Alors, dès qu'une belle, endormie à jamais, est
inhumée, il enfourche son vélo et, traînant
une petite remorque, traverse la ville déserte avec pelle
et pioche pour gagner le cimetière voisin, la nuit tombée.
Les ébats du héros (à son domicile, dans
une pièce cachée) ne sont jamais montrés,
ce qui n'empêche pas Barassat d'outrepasser des limites
que peu de cinéastes auraient à cœur de franchir:
un jour, les services sociaux confient à la garde de Montaldo
une blondinette dont il est l'unique parent très éloigné.
La petite orpheline affiche une maturité héritée
de ses malheurs, et voit clair dans le petit manège nocturne
de son tuteur. Sachant l'homme recherché pour ses profanations,
elle lui propose l'impensable et s'allonge face à lui,
dénudée et les yeux fermés…
Le propos du film n'est pourtant pas de choquer ou de révulser.
Il s'agit plutôt d'une œuvre jusqu'au-boutiste sur
le rejet des freaks, condamnés par leurs "semblables"
à l'isolement et à la déviance. Effet pervers:
le film lui-même devient un monstre, et sa vision ne sera
tolérée que par des curieux à l'esprit ouvert
et l'âme bien trempée.
Dommage, car, indépendamment de son sujet, Le Nécrophile
est un régal pour les yeux. Certes, la photo nocturne et
le paysage urbain vieillot confèrent au film une esthétique
qui n'est pas foncièrement originale (on sent dans de nombreux
plans l'influence des univers très graphiques de cinéastes
comme Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet). Lumières et décors
n'en sont pas moins magnifiques, et viennent appuyer une réalisation
astucieuse qui, par un effet de distanciation, permet en outre
à Barassat d'alléger le poids des séquences
les plus pesantes ou scabreuses. Les dialogues, par exemple, sont
escamotés par des cartons et accompagnés par les
arpèges d'instruments imitant le rythme et l'intensité
des propos échangés. L'on se surprend alors à
sourire, de temps à autre, en dépit de la gravité
de l'ensemble, tout en se laissant séduire par une poésie
noire qui atteint son apogée dans les derniers plans, où
l'homme et l'enfant, ayant conjuré leur solitude, mènent
une joyeuse farandole des morts dans un cimetière-refuge
baigné par le clair de lune.
Restons
sur une note de poésie pour le dernier arrêt du train
fantôme dans les catacombes de la cinéphilie... Autres
cieux, autre cimetière dans Dellamorte Dellamore
(Italie, 1994), quatrième long métrage de Michele
Soavi. Joyau érotique et noir, cette adaptation
d'un roman de Tiziano Sclavi est une des plus grandes réussites
du fantastique italien (et du cinéma italien tout court,
allez, et du cinéma mondial, et de l'art moderne, fichtre
! Oui, j'adore Dellamorte Dellamore, je pourrais le revoir tous
les matins au petit déjeuner et je veux que ça se
sache…).
Francesco Dellamorte (Rupert Everett, impec'
dans un de ses meilleurs rôles) est le gardien du cimetière
de Buffalora, où, pour on ne sait quelle raison, les morts
s'extirpent de leur sépulture sept jours après inhumation.
Rien de fâcheux : une balle en plein front, et le cadavre
est renvoyé ad patres pour de bon. Mais Francesco est fatigué
de vivre parmi les morts. Si seulement il rencontrait l'amour
et pouvait partir loin de Buffalora…
Mais
rien n'est aussi simple, car l'amour, le sexe, la vie marchent
main dans la main avec la Dame noire. Francesco effleure ainsi,
à trois reprises, son idéal (incarné triplement
par Anna Falchi – bellissima, pre- et post-mortem
!), et c'est à chaque fois en pure perte: qu'importe l'amour,
il n'y a pas d'ailleurs, pas d'existence autre que celle de simple
mortel, et l'horrible Camarde sera toujours notre ultime compagne.
Pour tenir le coup, il ne reste que l'humour: Dellamorte Dellamore
a beau être macabre, c’est un film où l'on
rit beaucoup, grâce à un comique très premier
degré, parfois carrément slapstick, qui surgit en
contrepoint de l'existentialisme noir du propos. L'association
est un peu casse-gueule, c'est sûr, mais elle fonctionne
de bout en bout, à l'image du duo Loyal/Auguste formé
par Francesco (de noir vêtu, sérieux comme un pape)
et son assistant simplet Gnaghi (François Hadji-Lazzaro,
très marrant, très attachant).
Trop insolite pour le commun des mortels, ce film n'obtint pas
le succès ni la couverture médiatique qu'il méritait
lors de sa sortie en salles. Comble de l'horreur, Soavi n'a plus
travaillé, depuis, que dans l'enfer berlusconien de la
télé italienne, cimetière de l'esprit et
vrai purgatoire pour tout créateur et artiste qui se respecte.
Grrr...
Julien Fleury
À suivre prochainement,
"Monstruosités et abominations", troisième
et dernier volet…
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