Cultissimo
Monstruosités et abominations

 

Pulsions de sexe et de mort se trouvent aussi au cœur de La Dernière Maison sur la Gauche (The Last House on the Left, USA, 1972), premier long métrage de fiction de Wes Craven.
Avant un concert de rock, deux jeunettes en mal de sensations improvisent une expédition haschich dans les bas quartiers. Elles échouent illico dans l'antre d'un grand méchant loup, Krug, flanqué de sa bande de crapules en cavale...
Wes Craven a fait du Croquemitaine la figure centrale de son œuvre. Après l'ignoble Krug, notre ami à barbichette de Méphisto créera donc le célèbre et très rentable Freddy (...Kruger !), et épaissira encore son matelas de billets verts grâce au tueur masqué façon Cri de Munch des trois Scream. Ces derniers films ont aussi fait la renommée du bonhomme auprès du grand public, hélas au prix d'une horreur diluée dans un brouet semi-parodique. Découvrir aujourd'hui La Dernière Maison... fait donc très, très mal, pour peu qu'on ait été sevré aux aimables cavalcades entre living-room et piscine de la célèbre trilogie.
Car les monstres de Last House... n'ont rien de figures de carnaval, bien au contraire. Ce sont les pires ordures jamais imaginées par Craven: Krug et ses comparses ne sont que brutalité et appétits... Appétits de sang, de sexe, de bouffe, que leur intelligence de bipèdes ne sert qu'à satisfaire. Civilisées, les deux gazelles qui tombent entre leurs griffes n'ont pas d'armes pour lutter. Leur destin est scellé, et la suite du film est le récit éprouvant de leur calvaire et de leur fin.
À la vue de ces horreurs, on pourrait accuser Craven de donner dans le sordide et la violence gratuite, mais il est sage de replacer le film dans son contexte social et historique. En 1972, les États-Unis étaient embourbés depuis des années dans les horreurs du conflit vietnamien, et les massacres perpétrés par les forces US soulevèrent des vagues d'indignation et de protestation sur le sol américain. Le retour de l'homme à l'animalité et le rapport à la barbarie furent donc au centre des préoccupations de pas mal de jeunes cinéastes, notamment Craven, et la morale de Last House... est sans appel: la nature de l'homme n'est pas bonne, et, par pure volonté de nuire ou par esprit de vengeance, n'importe quel individu est prêt à faire une croix sur son éducation et ses principes pour se livrer aux pires exactions.
Pour la petite histoire, sachez que ce film fut, trois ans plus tard, l'objet d'un plagiat éhonté. Le Train de l'Enfer (L'ultimo treno della notte, Aldo Lado, Italie) narre ainsi les déboires de deux étudiantes maltraitées par un duo de loubards et une complice de circonstance (Macha Méril, toute en froideur perverse). Lado tente bien de se justifier par un arrière-plan social à base de lutte des classes, mais ça ne prend pas, et son métrage n'est qu'un naveton obscène et déplaisant. Passée l'horrible chanson du générique, miaulée par Demis Roussos, les mélomanes apprécieront quand même la bande originale, signée par un Ennio Morricone aux habiles talents de recycleur (l'angoisse monte au son de l'harmonica lancinant d'Il était une fois dans l'Ouest !).

Énorme succès critique et public, en 1992, pour Dracula (Bram Stoker's Dracula, USA) de Francis Ford Coppola. Le titre original laissait entendre une adaptation à la virgule près du roman, ce qui n'est pas le cas: les péripéties de l'œuvre littéraire sont respectées, mais Coppola s'est permis de relifter Monsieur le Comte pour en faire un personnage au fort potentiel érotique. Froid et repoussant chez Stoker, le vampire devient ici l'incarnation du désir libre et de l'amour fou, vainqueur des conventions sociales.
En débarquant du Demeter pour fouler le sol anglais, Dracula fait irruption dans une société corsetée par la morale victorienne. Les jeunes hommes sont droits et vertueux, et les demoiselles prudes et chastes. "Jonathan et moi nous sommes juste embrassés", reconnaît Mina face à sa confidente Lucy. Cette dernière, qui n'est pas avare de ses décolletés et s'amuse d'être courtisée par trois hommes, pourrait au contraire faire figure de débauchée, mais il n'en est rien, et elle est aussi vierge que son amie : "Lucy, un homme et une femme peuvent-ils vraiment faire cela ?", s'enquiert Mina à la vue d'une page du Kama-Sutra. "Je l'ai fait moi-même la nuit dernière... dans mes rêves !", avoue la donzelle dans un éclat de rire.
Les discussions privées des jeunes femmes (elles ne parlent que de "ça") et la présence d'un ouvrage licencieux sur le bureau de Mina (au demeurant institutrice, et donc vecteur de la morale sociale) indiquent pourtant que le vernis des convenances est fragile et prêt à s'écailler. À l'arrivée de Dracula, les éléments se déchaînent et les barrières s'effondrent : dans un parc noyé sous l'orage, et sous le regard bestial du Comte apparaissant en surimpression, Mina et Lucy donnent libre cours à leur libido et se livrent à des amours lesbiennes. Plus tard, Lucy recevra à maintes reprises la visite nocturne de l'Inconnu et, bien que fiancée à un Lord des plus respectables, s'adonnera au plaisir jusque sur les bancs du jardin.
Évidemment, la rouquine finit par succomber, mais ces étreintes sont-elles la cause de son décès ? En accueillant Dracula le "non-mort", Lucy glisse de son monde vers un autre, mais ne meurt pas. En revanche, dans ce dix-neuvième siècle qui agonise, le Dr Van Helsing, tout savant qu'il est, ignore l'existence des groupes sanguins et, s'obstinant à transfuser Lucy avec "le sang de plusieurs hommes" (diable !), la condamne aussi sûrement que n'importe quelle morsure de Nosferatu… D'où le renversement des valeurs opéré par Coppola: aberration aux yeux des humains, Dracula n'est pourtant pas un pourvoyeur de mort. Au contraire, il détient le secret de l'amour infini et de la vie éternelle, et les hommes, tous des "fous de Dieu" (dixit Van Helsing, dans un éclair final de lucidité), sont eux seuls obsédés par la destruction.
Cet opéra somptueux (la musique de Wojciech Kilar envoûte les cœurs et les oreilles) est le dernier grand film de Coppola, qui n'a signé depuis qu'un ou deux titres mineurs. Faut-il s'attendre un jour à de nouveaux chefs-d'œuvre ? Rien de moins sûr, puisque le maestro mégalo s'est reconverti dans le raisin, et gagne maintenant sa vie en vendant le nectar de son vignoble californien.


 
 
                                                                               Best view with IExplorer 5 @ 800x600.   © 2005 Anthesis. Tous droits réservés.