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Cultissimo
Monstruosités et abominations
Autre
cinéaste fêlé et fêté ces dernières
années sur la Côte d'Azur, David Lynch a bien sûr
sa place dans ce dossier en vertu de bons et loyaux services rendus
à la cause du fantastique haut de gamme dans ses deux premiers
longs métrages, Eraserhead
(USA, 1977) et Elephant Man (The
Elephant Man, USA-GB, 1980).
Sans que personne ne s'en émeuve, Mary, fiancée
d’Henry, a accouché d'un vrai petit monstre qu'on
prendrait volontiers pour un lapin écorché. Scrupuleusement
emmaillotée, la chose couine et vagit. C'est armé
d'une paire de ciseaux qu’Henry finira par ouvrir et éviscérer
le nouveau-né lors d'une énième séquence
hallucinante et hallucinée…
On ne saurait réduire Eraserhead
à cette seule scène gore et intense. Puzzle chargé
de symboles et ouvert à quantité d'interprétations,
l'œuvre est héritière en droite ligne des délires
filmiques surréalistes de Dalì et Buñuel.
Aujourd'hui, le film est surtout visible en vidéo, mais
si vous êtes un cinéphile curieux et endurci, vous
aurez à cœur de (re)découvrir sur la toile
blanche cet univers étrange et glauquissime en noir et
blanc. Une rétrospective Lynch s'annonce près de
chez vous ? Foncez ventre à terre et, outre la superbe
photo, vous profiterez également à pleines oreilles
des raffinements – ah, les râles de bébé
! – d'une bande-son extrêmement travaillée.
Trois
ans plus tard, Lynch réalise Elephant
Man, toujours en noir et blanc, et laisse de côté
le symbolisme quasi-hermétique d'Eraserhead – et
de pas mal de titres à venir – pour adopter une structure
narrative plus conventionnelle, qui a sans doute contribué
au succès public du film.
John Merrick est né dans l'Angleterre victorienne affligé
de nombreuses malformations et difformités. Surnommé
l'«homme-éléphant», il assure la subsistance
de Bytes, un sale type qui l'exhibe dans les foires à une
foule peu avare de ses pounds dès lors qu'elle peut satisfaire
sa curiosité malsaine. Heureusement, John croisera le chemin
d'âmes plus belles qui sauront l'aimer et lui rendre sa
dignité…
Merrick commence en fait par tomber de Charybde en Scylla car,
même s'il le soigne et lui offre un abri, le docteur Treves
ne manque pas d'utiliser l'homme-éléphant comme
vecteur de célébrité et, sous couvert d'intérêt
scientifique, l'expose à son tour devant un collège
de confrères à monocles et moustaches. Du point
de vue de Merrick, l'expérience est aussi humiliante que
sur les foires, sinon plus, puisque le bon docteur pousse le bouchon
jusqu'à faire dénuder entièrement son protégé.
Dans la séquence en question, un drap blanc fait écran
entre Merrick et la caméra. Ce dispositif très simple
apporte à la scène une dimension étonnante
: pour le spectateur, c'est un soulagement (on n'a pas à
souffrir la vision de la difformité), mais aussi une frustration
(on ne distingue que les contours, et on aurait quand même
aimé tout voir !). La scène est donc captivante
car elle se joue entre le film et nous, spectateurs, qui sommes
renvoyés à notre propre tendance au voyeurisme.
Cette mise en scène à deux niveaux trouvera son
prolongement dans les scènes finales, où l'acceptation
de Merrick par la société s'avère effective
et où on le verra prendre place, comme nous-mêmes,
dans les rangs d'une salle de spectacle. Considéré
non plus comme objet d'attraction mais comme un être humain
et un citoyen, il pourra à son tour faire partie du public
venu assister à une représentation.
Riche, émouvant, poétique et passionnant, Elephant
Man fut couronné «Grand Prix des Grands Prix»
en 1993 en marge du palmarès du dernier festival du film
fantastique d'Avoriaz. Pour beaucoup, John Cassavettes est le
metteur en scène de films unanimement salués comme
des chefs-d'œuvre, tels Opening Night, Gloria ou Une Femme
sous influence. Pour moi, dernier des béotiens, John Cassavettes,
c'est avant tout l'excellent comédien des non moins brillants
Douze Salopards et Rosemary's Baby (Roman
Polanski, USA, 1968).
John Cassavettes/Guy est le mari de Mia Farrow/Rosemary. Ils emménagent
dans un grand immeuble new-yorkais et font la connaissance de
voisins retraités, Roman et Minnie Castevet, lesquels se
montrent étrangement envahissants, allant jusqu'à
faire changer Rosemary de gynécologue lorsque celle-ci
tombe enceinte. Tourmentée par de violentes douleurs au
ventre – qui laissent de glace le nouveau toubib –
et écœurée par le goût déplaisant
qu'elle trouve à sa nourriture, la jeune femme perd pied
et sombre – à tort ? à raison ? – dans
une paranoïa galopante qui la fait assimiler les Castevet
aux membres d'une secte satanique qui guette l'arrivée
de l'Antéchrist. Mais qu'y a-t-il vraiment dans le ventre
de Rosemary ?
Un très bon Polanski, intriguant et angoissant à
souhait. Le réalisateur franco-polonais reviendra des années
plus tard sur le lieu de ses crimes avec le thriller surnaturel
et diabolique La Neuvième Porte (The Ninth Gate, 1999),
film cette fois pas franchement effrayant, mais qui pique la curiosité
et s'avère fort divertissant.
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