Cultissimo
Monstruosités et abominations

Figure protéiforme du bestiaire fantastique, le monstre est l'ami de tous les cinéastes et cinéphiles qui, avec délice, se vautrent dans l'horreur. Pour ouvrir ce dossier consacré aux pires cauchemars sur pattes du septième art, un premier chapitre dédié aux affreux bébés. Les peurs les plus intenses et les plus effroyables menaces naissent, figurez-vous, du ventre même de l'humanité…

Première partie : monstrueuses naissances

"What's wrong with my baby?!?", s'emporte la maman. La layette était prête et le berceau attendait. Pas de chance : avec son horrible trogne, ses paluches griffues et ses grognements incontrôlés, Bébé n'a rien du gentil baigneur espéré ! À peine venu au monde, il fait déjà des siennes et la police est sur les dents : la mère se porte bien mais ni les infirmières ni le médecin n'ont survécu à l'accouchement…
Tel est le point de départ du Monstre est vivant (It's Alive, Larry Cohen, USA, 1974), film aux nombreux fans mais freiné par des longueurs et oscillant avec plus ou moins de bonheur entre drame, épouvante et comédie. Cela dit, le jeu très naturel des comédiens ainsi qu'une approche très «documentaire» (peut-être due à la faiblesse du budget : on a l'impression que le tournage s'est fait en Super 8 !) donne au métrage un cachet réaliste dans la logique du propos sérieux de Cohen, qui dénonce tour à tour les dérives de l'industrie pharmaceutique, l'opportunisme obscène des médias ou l'hypocrisie sociale généralisée. Ajoutons que la conclusion, au suspense tragique, rend plutôt sympathique le couple Frank- Lenore, américains au départ très ordinaires qui se révèlent vulnérables et touchants dans l'adversité.

Dans un registre similaire, on ne manquera pas l'étonnant Frères de sang (Basket Case, Frank Hennenlotter, USA, 1981), bricolé avec de tout petits moyens mais avec une conviction et un sens de l'outrance qui font passer tout rond la pilule des pauvres décors et des effets spéciaux rudimentaires.
Duane débarque dans la Grosse Pomme et s'installe dans un hôtel miteux. Il a pour bagage un panier en osier cadenassé dans lequel il trimballe Belial, ex-frère siamois séparé par contrainte, dont le corps se résume à une tête flanquée de deux bras. La créature communique avec son frangin par télépathie et n'ouvre sa bouche garnie de crocs que pour mordre et brailler…
Belial est juste une masse de caoutchouc gris animée comme une marionnette, mais cela n'a aucune importance : son frère lui donne la réplique comme s'il jouait avec Al Pacino et, dans ses grandes scènes, la chose parvient, grâce à sa gestuelle et ses cris, à effrayer, faire rire ou émouvoir. Même s'il évolue dans la dimension semi-confidentielle des séries B/Z, Frank Hennenlotter est donc un grand cinéaste des plus beaux spécimens de l'anormalité.

Un autre morceau de choix, ferme et saignant, que le cas dramatique de la belle Yanka dans Baby Blood (Alain Robak, France, 1989). Épouse enceinte d'un patron de cirque qui la maltraite, la jeune femme est visitée nuitamment dans sa caravane par un être qui pénètre tout entier en elle pendant son sommeil et phagocyte son fœtus. D'une drôle de voix qu'on dirait tirée d'un cartoon, l'hôte s'adresse à la future maman et lui commande de le nourrir en s'abreuvant de sang humain. Yanka n'a plus qu'à aligner les victimes en attendant la délivrance…
Véritable ovni, Baby Blood fut célébré comme le premier film gore français. Il a eu, depuis, un ou deux petits frères, tel le bancal Haute Tension d'Alexandre Aja, qui ne lui arrive pas à la cheville. Sombre, parfois dérangeant et exempt de tout effet à la mode, Baby Blood réussit un improbable mélange de gore bien crado, de tension psychologique et d'humour tantôt très lourd, tantôt très trash (la distribution comprend d'ailleurs quelques têtes de comiques bien connus des francophones, comme Jean-Yves Lafesse ou Alain Chabat). Tous les foutastiques peuvent donc se ruer sur le DVD récemment sorti et savourer dans une belle copie cette œuvre qui n'a été longtemps visible que dans un support VHS millésimé 1990.

La hantise de grossesses et d'accouchements monstrueux a aussi plané sur pas mal de films du Canadien David Cronenberg, comme Faux-Semblants (Dead Ringers, 1988) et ses gynécos barjots ou le célèbre La Mouche (The Fly, 1986) et sa scène onirique dans laquelle un médecin – joué par Cronenberg lui-même – délivre Geena Davis de la larve géante qu'elle portait dans son ventre. D'une façon plus générale, l'on peut dire que Cronenberg fait partie des nombreux mâles travaillés par les mystères de l'anatomie féminine. Artiste inspiré malaxant la matière première de ses névroses, il a poussé, il est vrai, très loin le fantasme des horreurs de la gynécologie, comme en atteste également le sinistre et perturbant Chromosome 3 (The Brood, 1978) : un psychiatre y invente une nouvelle thérapie qui permet aux malades de matérialiser leurs troubles par des excroissances dermiques (c'est dégueulasse !). Pour Nola, l'une des patientes, le traitement atteint des sommets dans l'horreur et se solde par la «naissance» d'enfants jumeaux et tueurs…
Même s'il s'est assagi avec les années en gagnant ses galons de metteur en scène reconnu et respecté (il fut même Président du Jury du si chic festival de Cannes en 1999), David Cronenberg reste un auteur authentiquement tordu – un cinéaste-monstre, en somme – capable d'imaginer les pires cauchemars.

 

 
 
                                                                               Best view with IExplorer 5 @ 800x600.   © 2005 Anthesis. Tous droits réservés.