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Pour un si petit pays
que le nôtre, parler de cinéma fantastique peut paraître
surréaliste. La quantité de productions cinématographiques
peut abonder dans ce sens, accentuée par le genre du drame
sociétal qui domine celle-ci. Point de film fantastique
en Belgique, donc ? La réponse à cette question
est, bien sûr, d'ordre négatif. Certes, il nous arrive
(trop) rarement d'aller voir un film de ce genre au sein d'une
salle obscure, et ce n'est finalement que grâce à
l'apport de la vidéo et de festivals consacrés au
genre (voir l'article consacré au Festival du Film Fantastique,
de Science-Fiction et Thriller de Bruxelles ) que les auteurs
de ces films peuvent adresser à nous. Nous allons donc
esquisser le portrait de ce mariage entre cinéma beige
et cinéma fantastique que peu connaissent.
Aux sources, l'Atlantide...
Il nous faut remonter jusqu'aux
années vingt pour rencontrer le premier film fantastique
beige. Et déjà la première controverse étant
donné que la France et la Belgique se disputent l'origine
territoriale de cette oeuvre. L'attrait de ce film ne réside
pas dans une vaine querelle. Premier long métrage de Jacques
Feyder, l'Atlantide
illustre à merveille les songes
fantastico-ironiques de l'oeuvre de Pierre Benoît dont il
est issu. L'histoire nous entraîne dans la région
de Hoggar, au Sahara, où deux officiers français
découvrent la légendaire cité de l'Atlantide.
C'est au sein de celle-ci que règne la reine Antinéa,
qui n'a de cesse de séduire les hommes qu'elle rencontre
pour en faire ses amants. Leur futur est déjà prédestiné
: ils finiront embaumés. Le succès de ce film fut
annoncé, non seulement par cet aspect fantastique de la
découverte, mais également par les décors
naturels du Sahara renforcés par un budget considérable.
D'autres versions de ce film seront proposées en 1932,
1948 et 1961.
Les années vingt verront
également des films tels que Impatience
et L'histoire du détective
T, tous deux réalisés
par Charles Dekeukeleire, deux oeuvres inspirées des recherches
expérimentales de Germaine Dulac. On retrouve ce réalisateur
derrière Le mauvais oeil,
en 1936, film rassemblant en son sein légendes campagnardes
et folklore local. On retiendra également
La maudite
de Norbert Benoît (1949) dont le thème général
rejoint celui du Mauvais oeil.
Citons enfin quelques courts métrages (Pour
vos beaux yeux, par exemple) qu'Henri
Storck réalisa en collaboration avec le peintre Félix
Labisse.
Quand renouveau rime avec Delvaux
Les tentatives de cinéma
fantastique belge évoquées plus haut seront relativement
peu reconnues. Succès mitigés, chute rapide dans
l'oubli pour la plupart, ces films ont cependant ouvert une porte
jusqu'alors entrouverte. Cette porte qui restera fermée
plus de dix ans, un certain André,Delvaux la traversera
véritablement et tentera d'apporter à un genre déjà
délaissé (alors qu'il venait de naître), ses
lettres de noblesse. Reprenant le thème du "rêve
éveillé" que Fritz Lang utilisait dans son
film La femme du portrait
(1944), Delvaux réalise en 1965 L'homme
au crâne rasé, d'après
l'oeuvre de l'écrivain flamand Johan Daisne,
l'histoire d'un homme perturbé par un amour impossible.
Ici, le Fantastique se fait insidieux. La dualité réel-irréel
perd véritablement sa barrière, le spectateur oscillant
entre le rêve d'un homme et la réalité déformée
par les méandres spirituelles d'un fou. D'ailleurs, la
fin du film montrant l'homme au sein d'un asile de fous, remet
en question le bien-fondé de toutes les images vues au
long de la projection. OEuvre empreinte d'un surréalisme
profond, proche de Magritte et, surtout, de Paul Delvaux, L'homme
au crâne rasé marque la
maîtrise d'un réalisateur qui n'hésite pas
à filmer les objets de son film sous des éclairages
différents afin de leur conférer une signification
autre et, par là même, instaurer le doute quant à
leur existence. L'oeuvre de Delvaux, que beaucoup considèrent
comme son chef-d'oeuvre, trouvera, trois ans plus tard, son écho
dans un autre film de cet auteur, Un
soir, un train, qui reprend la trame
de la nondistinction entre réel et irréel. Mathias
et sa femme, dont le mariage est sur les bords de la rupture,
doivent prendre le train, étant donné que Mathias
doit donner une conférence en province. Ce dernier s'endort
durant le voyage et, lorsqu'il se réveille de son somme,
constate que sa femme a disparu et que le train s'est arrêté
dans une gare qu'il ne connaît pas. Va s'ensuivre une longue
traversée dans une lande brumeuse. Illustration des délires
précédant la mort, allégorie du destin du
héros ? Encore une fois (et toujours selon Johan Daisne),
le Fantastique réside dans cette incapacité à
trouver le fossé séparant réalité
d'irréalité, certains allant même comparer
ce "'réalisme magique " à la tradition
des grands peintres flamands.
Delvaux continuera sa carrière
cinématographique accompagnée du Fantastique, à
l'image de Rendez-vous à
Bray, où il alterne les moments
de réalité avec des flashbacks, toujours au sein
d'un événement ayant marqué le détachement
du réel et l'engouffrement dans l'irréalité
la plus totale; Belle
conduira un écrivain vers une mystérieuse inconnue
dont la langue est incompréhensible mais dont il s'éprendra,
passant du réel à l'imaginaire au sein de Spa et
des Fagnes.
Le Fantastique belge doit
énormément à André Delvaux, dont l'couvre
restera dans les annales. Un Fantastique plus cérébral
que visuel, toujours basé sur la même trame, mais
pas toujours égal. Il reste néanmoins que le Fantastique
de Delvaux a relancé un genre abandonné, et a réveillé
l'imagination d'auteurs qui vont continuer l'initiatique projet
qu'il a entrepris.
Après Delvaux, la confusion...
Il est délicat pour
un réalisateur d'apporter une touche fantastique au cinéma
belge après le travail exécuté par Delvaux.
Pourtant, Harry Kümel y parviendra avec deux oeuvres très
intéressantes. D'une part, Les
lèvres rouges (1971) où
Delphine Seyrig, alors comtesse et néanmoins vampire, s'alimentera
de sang humain au détour du Casino d'Oostende. D'autre
part, Malpertuis
(1971), son oeuvre majeure, adapté du roman de Jean Ray,
où les humains combattent le monde des ombres. En dehors
de ces deux oeuvres, le paysage fantastique belge ne peut se vanter
d'une production homogène. Citons seulement Les
souffrances d'un oeuf meurtri de Roland
Lethem, la magie de Michaella
(André Cavens et Marc Lobet, 1968), La
croix des vivants, mêlant habilement
suspens policier et fantastique. La comédie se prêtera
également au jeu avec des films tels que Au
service du Diable (1971) de Jean Brismée
et Mama Dracula
de Boris Szulzinger où le Fantastique ne sert que de fairevaloir
aux pitreries horrifiques et parodiques. Le No man's land qui
guette le Fantastique belge sera cependant reculé par quelques
courts-métrages. Il faudra attendre le film d'animation
pour que ce genre suscite un certain regain d'intérêt.
Le Fantastique animé
Le nom de Raoul Servais vient
quelque peu sauver un genre en passe de disparaître, pour
lui donner une autre apparence, celle de l'animation. Dans une
période des années soixante où le dessin
animé belge se porte très bien, Servais réalise
son troisième court métrage, Chromophobia,
où les couleurs représentant chacune une portion
de la population vont devoir se battre contre le gris du totalitarisme.
Citons également Sirène,
où un mousse s'éprend d'une sirène dans une
histoire pleine de poésie. Servais n'aura de cesse d'approfondir
son style dont Taxandria
sera l'aboutissement final, en cette année 1995. Réalisé
avec la collaboration de François Schuiten, bien connu
pour ses Cités Obscures,
Taxandria
nous conte l'histoire d'une ville où le présent
est la seule notion de temps. Satire politique. dans laquelle
l'existence sera troublée par la simple introduction d'un
appareil photo, Taxandria
est le parfait mélange entre symbolisme et surréalisme,
deux tendances que l'on retrouve chez un Delvaux.
Le futur...
Delvaux et Servais sont les
deux noms du cinéma Fantastique belge et risquent de le
rester pour longtemps. Depuis Taxandria,
très peu de films fantastiques belges ont été
tournés, les uns préférant coproduire une
quelconque ceuvre d'horreur, les autres préférant
le drame social reflétant notre société actuelle.
La fin des tourments belges, que l'on peut espérer imminente,
provoquera peut-être chez certains réalisateurs et
scénaristes l'envie de nous faire de nouveau rêver,
afin de contrer l'armada américaine dont l'engouement pour
le Fantastique nous replonge dans la période faste des
films d'horreurs de maisons de production de la Hammer. La Belgique
a encore beaucoup de choses à dire. Il ne nous reste plus
qu'à l'écouter.
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