Fantastique made in Belgium

Par Olivier Ruol (paru dans Khimaira n°6)

Pour un si petit pays que le nôtre, parler de cinéma fantastique peut paraître surréaliste. La quantité de productions cinématographiques peut abonder dans ce sens, accentuée par le genre du drame sociétal qui domine celle-ci. Point de film fantastique en Belgique, donc ? La réponse à cette question est, bien sûr, d'ordre négatif. Certes, il nous arrive (trop) rarement d'aller voir un film de ce genre au sein d'une salle obscure, et ce n'est finalement que grâce à l'apport de la vidéo et de festivals consacrés au genre (voir l'article consacré au Festival du Film Fantastique, de Science-Fiction et Thriller de Bruxelles ) que les auteurs de ces films peuvent adresser à nous. Nous allons donc esquisser le portrait de ce mariage entre cinéma beige et cinéma fantastique que peu connaissent.

Aux sources, l'Atlantide...

Il nous faut remonter jusqu'aux années vingt pour rencontrer le premier film fantastique beige. Et déjà la première controverse étant donné que la France et la Belgique se disputent l'origine territoriale de cette oeuvre. L'attrait de ce film ne réside pas dans une vaine querelle. Premier long métrage de Jacques Feyder, l'Atlantide illustre à merveille les songes fantastico-ironiques de l'oeuvre de Pierre Benoît dont il est issu. L'histoire nous entraîne dans la région de Hoggar, au Sahara, où deux officiers français découvrent la légendaire cité de l'Atlantide. C'est au sein de celle-ci que règne la reine Antinéa, qui n'a de cesse de séduire les hommes qu'elle rencontre pour en faire ses amants. Leur futur est déjà prédestiné : ils finiront embaumés. Le succès de ce film fut annoncé, non seulement par cet aspect fantastique de la découverte, mais également par les décors naturels du Sahara renforcés par un budget considérable. D'autres versions de ce film seront proposées en 1932, 1948 et 1961.

Les années vingt verront également des films tels que Impatience et L'histoire du détective T, tous deux réalisés par Charles Dekeukeleire, deux oeuvres inspirées des recherches expérimentales de Germaine Dulac. On retrouve ce réalisateur derrière Le mauvais oeil, en 1936, film rassemblant en son sein légendes campagnardes et folklore local. On retiendra également La maudite de Norbert Benoît (1949) dont le thème général rejoint celui du Mauvais oeil. Citons enfin quelques courts métrages (Pour vos beaux yeux, par exemple) qu'Henri Storck réalisa en collaboration avec le peintre Félix Labisse.

Quand renouveau rime avec Delvaux

Les tentatives de cinéma fantastique belge évoquées plus haut seront relativement peu reconnues. Succès mitigés, chute rapide dans l'oubli pour la plupart, ces films ont cependant ouvert une porte jusqu'alors entrouverte. Cette porte qui restera fermée plus de dix ans, un certain André,Delvaux la traversera véritablement et tentera d'apporter à un genre déjà délaissé (alors qu'il venait de naître), ses lettres de noblesse. Reprenant le thème du "rêve éveillé" que Fritz Lang utilisait dans son film La femme du portrait (1944), Delvaux réalise en 1965 L'homme au crâne rasé, d'après l'oeuvre de l'écrivain flamand Johan Daisne, l'histoire d'un homme perturbé par un amour impossible. Ici, le Fantastique se fait insidieux. La dualité réel-irréel perd véritablement sa barrière, le spectateur oscillant entre le rêve d'un homme et la réalité déformée par les méandres spirituelles d'un fou. D'ailleurs, la fin du film montrant l'homme au sein d'un asile de fous, remet en question le bien-fondé de toutes les images vues au long de la projection. OEuvre empreinte d'un surréalisme profond, proche de Magritte et, surtout, de Paul Delvaux, L'homme au crâne rasé marque la maîtrise d'un réalisateur qui n'hésite pas à filmer les objets de son film sous des éclairages différents afin de leur conférer une signification autre et, par là même, instaurer le doute quant à leur existence. L'oeuvre de Delvaux, que beaucoup considèrent comme son chef-d'oeuvre, trouvera, trois ans plus tard, son écho dans un autre film de cet auteur, Un soir, un train, qui reprend la trame de la nondistinction entre réel et irréel. Mathias et sa femme, dont le mariage est sur les bords de la rupture, doivent prendre le train, étant donné que Mathias doit donner une conférence en province. Ce dernier s'endort durant le voyage et, lorsqu'il se réveille de son somme, constate que sa femme a disparu et que le train s'est arrêté dans une gare qu'il ne connaît pas. Va s'ensuivre une longue traversée dans une lande brumeuse. Illustration des délires précédant la mort, allégorie du destin du héros ? Encore une fois (et toujours selon Johan Daisne), le Fantastique réside dans cette incapacité à trouver le fossé séparant réalité d'irréalité, certains allant même comparer ce "'réalisme magique " à la tradition des grands peintres flamands.

Delvaux continuera sa carrière cinématographique accompagnée du Fantastique, à l'image de Rendez-vous à Bray, où il alterne les moments de réalité avec des flashbacks, toujours au sein d'un événement ayant marqué le détachement du réel et l'engouffrement dans l'irréalité la plus totale; Belle conduira un écrivain vers une mystérieuse inconnue dont la langue est incompréhensible mais dont il s'éprendra, passant du réel à l'imaginaire au sein de Spa et des Fagnes.

Le Fantastique belge doit énormément à André Delvaux, dont l'couvre restera dans les annales. Un Fantastique plus cérébral que visuel, toujours basé sur la même trame, mais pas toujours égal. Il reste néanmoins que le Fantastique de Delvaux a relancé un genre abandonné, et a réveillé l'imagination d'auteurs qui vont continuer l'initiatique projet qu'il a entrepris.

Après Delvaux, la confusion...

Il est délicat pour un réalisateur d'apporter une touche fantastique au cinéma belge après le travail exécuté par Delvaux. Pourtant, Harry Kümel y parviendra avec deux oeuvres très intéressantes. D'une part, Les lèvres rouges (1971) où Delphine Seyrig, alors comtesse et néanmoins vampire, s'alimentera de sang humain au détour du Casino d'Oostende. D'autre part, Malpertuis (1971), son oeuvre majeure, adapté du roman de Jean Ray, où les humains combattent le monde des ombres. En dehors de ces deux oeuvres, le paysage fantastique belge ne peut se vanter d'une production homogène. Citons seulement Les souffrances d'un oeuf meurtri de Roland Lethem, la magie de Michaella (André Cavens et Marc Lobet, 1968), La croix des vivants, mêlant habilement suspens policier et fantastique. La comédie se prêtera également au jeu avec des films tels que Au service du Diable (1971) de Jean Brismée et Mama Dracula de Boris Szulzinger où le Fantastique ne sert que de fairevaloir aux pitreries horrifiques et parodiques. Le No man's land qui guette le Fantastique belge sera cependant reculé par quelques courts-métrages. Il faudra attendre le film d'animation pour que ce genre suscite un certain regain d'intérêt.

Le Fantastique animé

Le nom de Raoul Servais vient quelque peu sauver un genre en passe de disparaître, pour lui donner une autre apparence, celle de l'animation. Dans une période des années soixante où le dessin animé belge se porte très bien, Servais réalise son troisième court métrage, Chromophobia, où les couleurs représentant chacune une portion de la population vont devoir se battre contre le gris du totalitarisme. Citons également Sirène, où un mousse s'éprend d'une sirène dans une histoire pleine de poésie. Servais n'aura de cesse d'approfondir son style dont Taxandria sera l'aboutissement final, en cette année 1995. Réalisé avec la collaboration de François Schuiten, bien connu pour ses Cités Obscures, Taxandria nous conte l'histoire d'une ville où le présent est la seule notion de temps. Satire politique. dans laquelle l'existence sera troublée par la simple introduction d'un appareil photo, Taxandria est le parfait mélange entre symbolisme et surréalisme, deux tendances que l'on retrouve chez un Delvaux.

Le futur...

Delvaux et Servais sont les deux noms du cinéma Fantastique belge et risquent de le rester pour longtemps. Depuis Taxandria, très peu de films fantastiques belges ont été tournés, les uns préférant coproduire une quelconque ceuvre d'horreur, les autres préférant le drame social reflétant notre société actuelle. La fin des tourments belges, que l'on peut espérer imminente, provoquera peut-être chez certains réalisateurs et scénaristes l'envie de nous faire de nouveau rêver, afin de contrer l'armada américaine dont l'engouement pour le Fantastique nous replonge dans la période faste des films d'horreurs de maisons de production de la Hammer. La Belgique a encore beaucoup de choses à dire. Il ne nous reste plus qu'à l'écouter.

 
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