François Schuiten: l'interview (2)

LF.N: Concrètement que va mettre en scène ce panorama ?
FS: Arriver à créer du contenu et en même temps du spectaculaire est une difficulté. L'idée que j'ai eue est de créer un spectacle de cinq à six minutes, en ce laps de temps, l'ensemble du panorama passera du jour à la nuit et, dans ce monde de paysages, de nature, le spectateur verra apparaître une série de représentations mythiques et utopiques. Ces apparitions se feront de manière mystérieuse. Il y aura par exemple une sorte de grande sphère comme une ruche, représentant l'utopie sociale, qui se transformera, qui sera narrative. Nous aurons également devant nous d'énormes écrans qui proposeront une succession d'images illustrant le thème de l'utopie sociale. Un troisième espace permettra aux visiteurs l'utilisation de toute une série de CD-Roms qui inviteront les visiteurs à pénétrer dans ces utopies de façon encore plus détaillée. Il y a donc trois niveaux de lecture. Le premier s'attache à une vision très spectaculaire, comme pour les enfants et c'est un peu le but, permettre, même à des gosses, d'apprécier le panorama. On passera du plaisir spectatoriel pur à des images plus précises et finalement aux cd-roms plus explicatifs. Il y aura également une vision superbe du Paradis. Il s'agira d'un énorme jardin retourné au plafond. On avancera sur une passerelle posée sur une eau noire qui réfléchira le jardin. On le découvrira alors à l'endroit, mais celui-ci sera quelque peu irréel, une vision du paradis !

LF.N: Dans les premières cités obscures, la ville et la technologie règnent en maîtres sur les personnages au point de les absorber. Mais depuis l'Enfant Penchée l'homme et l'humanité refont surface en prenant comme élément principal un personnage. Pourquoi ce revirement de situation ? Est-ce une évolution parallèle aux idées actuelles symbolisées par l'expo universelle où les mots homme et nature apparaissent avant la notion de technologie ?
FS: Nous étions intéressés, Benoît Peeters et moi, non pas par l'architecture, la ville, mais par le système illustré par l'architecture, dans le sens de société, machine sociale, L'homme était un petit peu broyé, et la vue était un peu extérieure. C'est vrai que maintenant les nouveaux récits s'axent plus sur les personnages. Nous étions plus intéressés par la métaphore d'un système que par la psychologie du personnage dans le système. Et maintenant, c'est vrai qu'on a retourné l'axe et qu'on s'intéresse beaucoup plus à ce problème d'épaisseur, de fantastique, lié même au personnage, tandis qu'avant on était intéressé par le fantastique du système. Maintenant le fantastique se situe plutôt sur le corps. L'enfant penchée, le corps de cet homme dans " l'ombre d'un homme " qui ne retient plus la lumière... sont des exemples de ce fantastique lié au corps.
Pour revenir au pavillon et à l'expo, je crois qu'aujourd'hui on a beaucoup d'utopies technologiques, mais il me semble qu'on a plus du tout d'utopies sur la société, pas beaucoup d'utopies sur les villes, on ne sait pas comment elles vont se développer. Pour moi, il est très intéressant et important de consacrer alors, dans le contexte actuel qui est un peu celui d'un effroi des utopies, de présenter un pavillon reprenant des idées d'utopies sociales. On se raccroche aujourd'hui aux technologies du moins à leur forme en omettant de réfléchir à un contenu possible.

LF.N: Vous faites allusion aux nouvelles technologies, pensez-vous que l'internet par exemple soit un moyen de construire de nouvelles utopies ?
FS: on ne peut pas dire qu'internet soit une utopie, d'abord parce qu'il est là. Pour moi c'est un outil extraordinaire de communication. Mais cela peut être un lieu d'utopie. Où peuvent se créer peut être des notions utopiques.

LF.N: Est ce un peu le but recherché par urbicande.be, votre site internet ? On s'étonne de voir la participation de vos fans à la création des Cités obscures sur le net, est-ce là une spécificité de ce nouveau support, la participation collective à la construction d'un monde commun ?
FS: Je n'emploierai peut être pas le terme d'utopie pour ce que l'on a fait. On a simplement vu l'adéquation qu'il y avait entre l'univers qu'on avait l'intention de développer et l'outil. Internet offre cette extraordinaire opportunité de pouvoir dialoguer avec un certain nombre de gens qui s'approprient cet univers, ce qu'on a toujours cherché à favoriser. Nous ne voulons pas être des maîtres uniques, on est tout à fait heureux quand quelqu'un vient construire, vient se lover dans les cités obscures. Car l'univers est relativement poreux, il y a donc place pour des constructions personnelles. C'est au fond une espèce de jeux de rôle amélioré avec ses propres règles bien sûr. Par ailleurs, nous avons l'intention de réorganiser bientôt entièrement le site, c'est un travail assez conséquent puisque celui-ci fait à peu près 1500 pages, truffées de mystères et d'éléments cachés à découvrir.

LF.N: Y a-t-il une réelle volonté de votre part de créer un univers des Cités obscures en y faisant intervenir divers médias ? ?
FS: Pour l'instant on travaille sur un spectacle musical : "l'affaire Desombres". Il y a un orchestre, une actrice et différents films projetés. Tout tourne autour d'un personnage qu'on va développer comme un personnage totalement détaché, on va lui donner des tas d'éléments, il y aura des films sur lui, vous allez découvrir ses carnets, etc. Cela prolonge un petit peu notre intérêt pour les personnages. La première du spectacle a eu lieu en décembre, c'est une nouvelle aventure pour nous. Sinon, il y a eu des films, comme le "dossier B", un documentaire-fiction pour la télévision, inscrit totalement dans l'univers des Cités obscures. Et puis, à la limite, les cités obscures s'approprient un peu tout ce qui est autour. Cela ne m'étonnerait pas que ce que je réalise pour l'expo universelle soit récupéré dans l'univers des Cités obscures. Comme c'est un univers qui n'est pas tellement cadré, on peut considérer que je ne fais plus rien d'autre que les Cités obscures. A l'intérieur de cet univers on retrouvera peut être un livre pour enfant, un film, une station de métro, une pièce musicale, un opéra, je suis d'ailleurs occupé à travailler sur la scénographie d'un opéra de Rossini, les gens qui iront le voir pourront y ressentir l'univers des Cités obscures. Pour moi, tout se mélange, ma vie même, ma maison, tout s'y rapporte.

LF.N: Y a-t-il à l'origine de votre travail avec Benoît Peeters un projet global des Cités obscures ? Pensiez-vous développer un univers aussi complet que celui en place aujourd'hui ?
FS: Non, pas du tout. Non seulement, il n'y avait pas de projet global mais on ne savait même pas, il y a vingt ans, avec le premier album, que nous allions prendre cette direction. Benoît Peeters et moi sommes les premiers explorateurs de notre univers ! C'est vrai que les choses ont l'air d'avoir été prévues, mais ce n'est absolument pas le cas. Par contre, nous tenons beaucoup à ce que chaque thème ait un long temps de gestation. A côté de cela, on a bien évidemment des tas d'envies, des tas d'échecs aussi, des choses qui n'ont pas abouties, des expositions spectacles qui n'ont pas été réalisés...Bref, pas de projet global au départ donc, mais des tas de petites choses qui s'emboîtent et contribuent à l'établissement d'un monde. C'est ça l'univers des Cités obscures.

Interview réalisée par Christophe Van De Ponseele et Murielle Van Triempont

 

 
 
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