François Schuiten: l'interview

C'est le dessinateur François Schuiten que nous avons rencontré pour le numéro de Khimaira dédié au thème de l'utopie. Un thème qu'il connaît bien puisque c'est lui que les allemands ont choisi pour créer le pavillon sur le sujet pour l'exposition universelle qui débutera en juin 2000. Un événement à ne pas manquer !

LeFantastique.Net: François Schuiten, comment avez-vous été amené à participer à l'exposition universelle 2000?
François Schuiten: Je me demande encore comment les Allemands ont entendu parler de mon travail de scénographe. La scénographie est un art encore peu connu. On parle généralement de ce qui est exposé moins de la mise en scène de l'espace, de la scénographie... Ils ont certainement du entendre parler de mes albums, de la station de métro à Paris et d'autres expositions... Ils sont venus vers moi pour un pavillon relativement important puisqu'il s'agit d'un pavillon de 6000 m2 qui s'ouvrira pour l'exposition d'Hanovre en juin 2000. Il faut avouer que les responsables étaient quand même très inquiets de confier cette immense tâche à un auteur qui travaille seul.

LF.N: Comment va s'intégrer la notion d'utopie dans votre réalisation. Comment va s'imbriquer cette notion à l'intérieur du thème général de l'exposition qui est "homme-nature-technologie"? Comment s'est déroulé la conception du projet ?
FS: Plusieurs thèmes vont être représentés lors de cette exposition. Il y a la nutrition, le 21ème siècle, etc. Le pavillon consacré à l'utopie est le pavillon 9, celui juste avant le 21ème siècle. J'y ai travaillé avec des scientifiques pendant six mois. L'idée était de faire des groupes comprenant un scénographe et un ensemble de scientifiques parmi les meilleurs au monde qui faisait une synthèse sur les différents thèmes abordés. Le scénographe devait en tenir compte et en faire une transposition spatiale, narrative... On essaye de saisir les grandes idées-forces et d'en faire un récit. Un avantage certain que j'avais sur les architectes était que j'étais raconteur d'histoire. Je ne suis pas architecte contrairement à ce que pense beaucoup de personnes. Je dois dire qu'être confronté à l'exigence des scientifiques était particulièrement exaltant. Il fallait répondre à leur demande de sens, de contenu... et leur côté très pointu, très précis. Ensuite, après m'être documenté, je me suis enfermé chez moi pendant trois, quatre mois et j'ai dessiné. Par rapport à mes dessins, les scientifiques ont émis des critiques très constructives. J'ai donc beaucoup appris sur l'utopie, sur les notions de paradis et d'enfer au contact de ces scientifiques mondiaux, japonais, canadien, américains, etc. Car, bien évidemment les utopies asiatiques, par exemple, sont d'un autre genre que les utopies européennes, et même à l'intérieur de l'Europe, les utopies françaises n'ont rien à voir avec les utopies allemandes qui ont un côté plus négatif, dû à leur histoire... Il y a donc eu tout un travail de décentration afin de permettre d'autres visions émanant d'autres cultures...Car c'est avant tout une exposition universelle.

LF.N: En parlant de cela, on se rend compte que dans l'univers de vos bandes dessinées, vous évoquez beaucoup de villes européennes. Après vous être plongé dans une vision moins eurocentriste, pensez-vous aborder dans vos oeuvres futures des thèmes liés à d'autres cultures ?
FS: J'aimerai bien mais en même temps je me rend compte que je suis européen et encore davantage bruxellois... Ma culture, mon histoire me font penser que je ne pourrai pas parler de cultures plus lointaines ou alors j'en parlerai comme un voyageur, avec un regard extérieur. Je me méfie un peu de cela, j'ai un peu peur de dire des banalités, d'avoir un regard de touriste. C'est pourquoi beaucoup de fictions que je développe sont ancrées profondément dans ce que je connais. J'ai beaucoup voyagé mais qu'est ce que séjourner une dizaine de jours dans une ville ? C'est un survol, ce n'est pas une connaissance profonde. On ne peut pas en parler sans sortir des stéréotypes. Pour sortir des stéréotypes je crois que cela demande un long et grand travail.

LF.N: Quel lien entre l'Utopie et vos bandes dessinées pourrions-nous établir ? La Tour, par exemple, est-elle un idéal utopique de communauté ?
FS: Oui, la Tour s'inscrit parfaitement dans les visions utopiques. On retrouvera d'ailleurs le thème de la tour de Babel dans l'exposition 2000. C'est un thème qui touche un grand nombre de civilisations. Dans mes histoires, je me suis rendu compte combien j'avais déjà exploré ce thème de l'utopie. J'avais bien entendu touché à l'utopie urbaine, mais aussi à l'utopie des machines, et même aux utopies liées aux moyens de déplacement comme les avions, le dirigeable, etc. Avec le recul, les allemands m'ont même dit que c'était un sujet tellement en accord avec ce que j'avais déjà fait, que me confier le projet paraissait une évidence. En réalité, j'étais profondément lié à ce thème de l'utopie. C'est vrai que mon exploration personnelle de l'utopie, au travers de la bande dessinée avait un côté plus fantastique. Pour le pavillon, je devais me tourner plus vers le réel. Mais j'ai été étonné de voir combien mes propositions parfois étranges, ont été acceptées par les scientifiques avec enthousiasme.
Lorsque j'ai présenté mon projet, j'ai insisté sur mon envie de travailler le panorama, qui est une technique du 19ème siècle. Les panoramas ont eu un grand succès en Europe. On a reconstitué des visions de ports, de batailles... Je voulais utiliser cette technique mais avec une technologie contemporaine. Il s'agira donc d'une combinaison à la fois artistique avec une collaboration de peintres et sculpteurs parmi les meilleurs d'Europe et d'effets spéciaux tout à fait modernes qui contribueront à la magie du spectacle. J'ai vu là le moyen de relier une technique du passé avec des technologies du futur. Je voulais absolument créer un grand effet, quelque chose d'immense, de très spectaculaire qui va marquer la mémoire des gens.

 

 
 
                                                   Best view with IExplorer 5 @ 800x600.   © 2002-2004 Anthesis. Tous droits réservés.