Interview Thierry Robin (Rouge de Chine - Koblenz) (2)
Chaque
tome de Koblenz se passe dans un endroit, presque un univers différents.
C'est une volonté de votre part de changer d'univers à
chaque tome, quitte à déstabiliser le lecteur?
C'est pire que ça, c'est quelque chose que je me suis obligé
à faire. Pour moi, il n'y a rien de pire qu'une série
où c'est toujours la même chose, avec le même
personnage habillé pareil dans le même milieu avec
les même personnages, le détective truc-muche qui
fait la même chose pendant dix albums, toujours le même
type d'action... Donc là, le fonctionnement même
de la série m'oblige à placer Koblenz et Clara,
qui eux resteront, dans un milieu, un pays, un type d'enquête
totalement différent. Si la série marche, je compte
même être plus radical, faire un histoire muette,
en N&B, prendre une histoire à l'envers.. Dans le prochain
album, par exemple, Koblenz ne sera pas là, il sera mourrant.
Pendant tout l'album il sera sur son lit de mort. Je me suis dit
qu'on avait trois albums avec trois enquêtes, il était
temps de changer. En tant qu'auteur, je veux renouveler le plaisir
avec les mêmes personnages à chaque album.
Graphiquement
aussi, le traitement est différent à chaque album:
le premier était très froid, industriel, le second
était plus chaud, avec des pleines pages plus "art-nouveau",
et puis pour le troisième il y a l'influence japonaise,
avec des découpages arbitraires, un traitement plus sobre…
En fait, la série est née de plein de choses, mais
principalement du fait que j'habitais à Bruxelles. Il y
a le musée du cinéma, avec une salle réservée
au cinéma muet où je suis allé très
souvent, et où j'ai vu ce paquet de films allemands expressionnistes
- une période que j'adore - donc ça a été
un élément.
La présence de l'Art Nouveau dans la ville aussi, plus
parce que 'est là que j'ai découvert l'Art Nouveau,
puis à Prague et partout en Europe - pas à Paris,
où l'Art Nouveau est symbole de mollesse et d'ornements
floraux pas très intéressants…
Donc ça plus ça plus ça, ça a créé
déjà l'ambiance, le cadre, et puis il y a aussi
ma volonté d'aller vers quelque chose de plus radical,
sobre, qui est sûrement une erreur totale du point de vue
commercial car maintenant on a des bouquins plus on flatte l'œil
et plus on joue les pattes et plus ça se vend, même
si c'est kitsch à mort… Alors voilà, je vais
plutôt par là. L'album sur le Japon c'est certainement
le plus simple, mais c'est aussi la façon la plus évidente
de représenter le Japon. Sur les deux premières
pages vous pouvez voir, j'avais commencé à faire
des décorations sur les murs du palais, et c'est pas le
Japon. On peut pas en sortir, un temple japonais il n'y a rien
sur les murs, c'est extrêmement sobre et dépouillé,
j'ai enlevé toutes les décorations et en effet,
ça ressemble aux palais que j'ai pu voir à Kyoto
par exemple. Mais forcément, du coup ce n'est pas flatteur
à l'œil.
Mais le prochain il se passe à Berlin dans des usines,
et donc il sera plus chargé, car moi aussi j'ai envie de
changer, j'ai envie de mettre des vapeurs, des explosions, des
locomotives, des maisons pourries, comme on voit dans les films
de Fritz Lang, les "Mabuse" en particulier.

Après "Rouge
de Chine", "Dernier Hiver à Ishiyama", le
troisième tome de Koblenz est un retour en Orient, même
si le Japon et la Chine ne sont pas du tout les mêmes pays.
Oui, Chine et Japon c'est comme Norvège et Portugal, c'est
des cultures qui ont une base commune, mais qui n'ont rien à
voir. Il faut y rester assez longtemps pour goûter les différences,
et c'est vrai que vu d'ici c'est l'Asie… C'est des destinations
où j'ai beaucoup plaisir à aller, j'ai été
deux fois en Inde et j'ai envie de faire un bouquin sur l'Inde,
là c'est aussi 3000 ans d'histoire à digérer.
Souvent je prends des milieux un trop gros faire rentrer dans
un album. Par exemple le Japon et ses traditions: les personnages
sont bouffés dans tellement d'évènements
historiques et donc il faut que je réduise un peu le cadre
pour que les personnages puissent vivre un peu plus. J'ai fait
deux voyages au Japon et je me suis dit que c'était le
cadre idéal pour faire une histoire de Koblenz. Mais je
veux aussi qu'ils soient des personnages européens, Koblenz
et Clara sont allemands. Ce n'est pas Tintin non plus, c'est fini
cette époque où on envoie son personnage au bout
du monde et il sait communiquer avec tout le monde, il parle la
langue du pays… Il y a un manque de logique, on peut faire
abstraction de ça mais pas trop, mais il vaut mieux qu'ils
restent un peu dans nos contrées. Donc je les enverrai
un peu par-ci par-là mais je veux en faire une série
européenne quand même.

Pour en
revenir à l'affrontement europe-chine dans Rouge de Chine,
c'est comme si le fantastique et la modernité ne pouvaient
pas vivre ensemble… Le fantastique, est-ce un monde de rêveur,
d'artiste uniquement pour vous? Qu'est-ce pour vous le fantastique?
Dans le dossier de présentation que j'avais envoyé
à Delcourt, j'avais noté ça, que je voulais
absolument que le fantastique, que la série soit liée
aux rapports humains, aux émotions, qui naissent des personnages
que je mets en scène, mais qu'en aucun cas le fantastique
ne soit l'apparition d'un monstre qui sort de l'au-delà
gratuitement. Et donc, je ne sais pas si le fantastique dans mes
album est l'incarnation de l'actualité ou d'évènements
historiques, ça l'est aussi, mais en tout cas j'essaie
que ça ne fasse qu'un avec la vie de personnages.
C'est vrai pour tout pour moi: la SF, le western.. Si la motivation,
l'action des personnages n'est pas liée à des envies,
des haines, des pulsions humaines, pour moi le film ou le livre
ne m'intéresse pas. C'est pour cela que je ne vais plus
au cinéma par exemple. Si c'est pour voir un déluge
d'effets spéciaux qui ne repose sur rien je réfère
revoir mes films en noir et blanc et je suis absolument ravi.
On me dira qu'il y a ça ou ça, mais en règle
générale chaque fois que je vais au cinéma
je me dis "quel travail incroyable d'enrobage, de décoration,
pour rien.. Pour quelque chose d'aussi vain." Et donc j'essaie
de ne pas faire ça, j'essaie que ce soit joli et brillant
autant que je peux, mais qu'une fois le livre fermé on
emmène un petit quelque chose quoi… Voilà,
pour moi le fantastique ça doit être ça, comme
n'importe quel genre.
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