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Interview Thierry Robin (Rouge de Chine - Koblenz)

Avec Rouge
de Chine et maintenant Koblenz,
Thierry Robin a su s'imposer comme un des auteurs incontournables
de la BD fantastique. Auteur complet, ses histoires tragiques
et poétiques emmènent le lecteur vers des horizons
nouveaux, avec, toujours au coeur de l'aventure, l'être
humain, ses questionnements, ses faiblesses et ses forces. Rencontré
par hasard au festival d'Angoulême 2003, Thierry Robin a
accepté de répondre à nos questions.
LeFantastique.net:
Rouge de Chine et Koblenz sont deux séries
où le technologique commence à prendre le pas sur
le monde: Rouge de Chine au 19ième siècle,
le premier tome de Koblenz en pleine révolution
industrielle, et un conflit se crée entre l'imaginaire
humain et la technologie moderne. Quelle est l'importance pour
vous dans votre travail de ce conflit modernité-imaginaire?
Thierry Robin: C'est un thème récurrent.
Dans Rouge de Chine ça n'apparaît
pas vraiment, si ce n'est qu'on a effectivement des Européens
en Chine - le cadre de rouge de Chine est une situation tout à
fait historique en fait, entre 1830 et 1860. Cela apparaît
surtout à un moment dans le tome 3, dans une longue scène
de bataille, où on voit les Européens qui amènent
toutes sortes de nouveaux armement, des prototypes de tank, contre
de chinois qui se battent de manière plus traditionnelle.
Et dans les Koblenz, même celui
qui se passe à Carthage, il y a cette idée d'un
monde qui finit et d'un autre qui va le remplacer, certains qui
luttent pour le sauvegarder, d'autres qui font une croix dessus.
Là où c'est le plus apparent, c'est dans le troisième
Koblenz, qui parle du Japon. Mais je
pense que c'est la réalité du Japon aussi, même
si c'est un cliché. On projète beaucoup d'idées
préconçues sur les pays, puis on voit que quand
on y va, il y en a qui sont totalement vraies, et d'autres totalement
fausses. Et au Japon, cette façon dont traditions ancestrales
et modernité se côtoient existe à tous moments.
C'est
presque schizophrène…
TR: C'est peut-être un peu rude, mais il
y a du vrai. Après, il faudrait creuser la question, voir
comment ils le vivent, s'ils le vivent de manière harmonieuse
ou pas. Certaines fois oui. Des fois, il faut trouver sa place
dans une société écartelée.
C'est vrai que je traite souvent ce sujet-là, et puis avec
le Japon c'est une caisse de résonance. On a effectivement
l'empereur du Japon de l'époque voulant moderniser de tout
au tout son pays, c'est une réalité historique.
Il démantèle les armées de Samouraïs,
qui se voient obligés de se retourner contre leur empereur,
qu'ils vénèrent comme un Dieu et qu'ils ont servi
pendant des siècles. Et j'invente au milieu de tout ça
une espèce de robot géant, en plus qui rappelle
un peu Godzilla et ces choses-là, je trouvais ça
amusant. Et donc, Koblenz est invité à lutter contre
et n'y arrivant pas, il est obligé de faire appel aux créatures
mythiques du Japon, comme les Tengu, les Kappa, ces personnages-là.
Mais il y a plein de choses que je ne maîtrise pas. Pourquoi
j'ai envie de traiter de ces personnages-là, de ces choses-là?
Ça va, ça revient…
Pour le premier Koblenz malgré tout j'étais vigilant.
Effectivement, il y a cette histoire de modernité qui bouffe
l'être humain, mais j'ai fait en sorte qu'au milieu de tout
ça il y ait cette histoire un peu sensible, des rapports
humains, sensés toucher le cœur du lecteur - comme
j'essaie de faire dans tous mes livres.
Démarche totalement
réussie dans ce premier tome d'ailleurs, où, tant
au niveau de l'histoire qu'au niveau graphique, vous avez réussi
à créer cet enfermement, avec le père imposant,
la ville écrasante… Si on a traditions contre modernité
dans le troisième tome, dans le premier on a surtout l'être
humain qui est écrasé par la révolution industrielle.
TR: Oui, puis emprisonné par sa fonction
aussi. Il y a le fils de l'industriel qui est un petit garçon
tout timide tout faible, et on sait qu'il va devenir comme son
père, impitoyable, parce qu'il est chargé de prendre
sa place. J'ai eu beaucoup d'hésitations avec cette histoire,
car la vie des enfants ça peut être un sujet facile
pour tirer la larme à l'œil. Par exemple, le "Tombeau
des Lucioles", je trouve ça un film formidable, mais
avec le recul je me dis comment ne pas toucher le spectateur quand
on fait vivre à l'écran pendant deux heures deux
enfants et puis qu'on les voit mourir. Je ne sais pas quoi penser
de ce film. Et donc j'avais ça en tête et je me suis
dit que je n'allais pas "tuer" cette petite fille pour
arracher une larme… Donc voilà, j'espère avoir
réussi quelque chose de plus subtil et plus logique, plus
impitoyable aussi.

Au cœur
de la série Koblenz, on a un personnage entre
les deux mondes. Koblenz a un cœur mécanique, mais
pour le faire battre il s'occupe d'affaires qui appartiennent
au fantastique, au monde des esprits, toutes de choses que les
gens ne peuvent pas expliquer rationnellement, qui lui permettent
de faire fonctionner son cœur artificiel, moderne, en prélevant
des années de vie à ses clients. C'est une situation
assez bizarre, de nouveau on se retrouve entre les deux.
TR: Effectivement. Au fait, il y a deux personnages,
il y a Koblenz et Clara. Koblenz c'est un personnage du 19ième
siècle, et Clara, même si je n'ai pas encore pu traiter
ça à fond, c'est un personnage du vingtième
siècle, c'est une femme qui se veut moderne, l'ancêtre
des suffragettes. Et Koblenz, à l'intérieur de lui-même,
c'est un personnage qui appartient à un siècle précédent,
et qui a un cœur de la révolution industrielle. Oui,
c'est amusant de le penser comme ça.
Pour l'instant on ne sait pas grand chose des personnages, mais
on va en apprendre beaucoup dans le quatrième tome. Au
fait, Koblenz il suit logiquement son parcours. C'est quelqu'un
qui dès l'enfance est doté de pouvoirs paranormaux
et qui suit des études avec trois autres étudiants
que je vais développer dans le tome suivant - dont Boese,
qu'on voit dans le tome précédent. Ils sont trois
étudiants, Koblenz, Boese et un type qui s'appelle M, qu'on
va voir dans le quatrième tome. Ils ont fait leurs études
à Prague. Tout ça a été écrit
quand j'ai présenté le dossier, sauf qu'un album
c'est bien court pour développer tout ça…
Bref, Koblenz suit son parcours de maître de l'étrange,
mais parce qu'il faut que je le fasse travailler, j'imagine qu'à
un moment, en laboratoire, il a un accident qui détruit
son cœur. Et il a plus ou moins symboliquement un cœur
mécanique qu'il est obligé de recharger en années
de vie, et donc ça l'oblige à aller au turbin et
de trouver des situations à sa mesure, c'est-à-dire
fantastiques, et des commanditaires qui sont prêts à
lui donner 10 ans de vie pour que le problème soit résolu.
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