FRAGILE - Interview de Stefano Raffaele (2)

L'ambiance générale de Fragile est assez particulière: elle est à la fois oppressante, morbide, et étonnamment douce et mélancolique à la fois. Ce doit être la première fois que deux cadavres s'enlacent dans une BD sans que cela ne soit grotesque ou choquant, même s'il y a toujours un certain malaise quand on lit Fragile pour la première fois. D'où vous est venue l'idée de raconter cette histoire, et quels étaient les difficultés pour transposer l'histoire en BD? A ma connaissance, c'est la première fois que les zombies ont le rôle principal dans une BD, en général il ne sont que des monstres assoifés de cervelle…
SR: Je ne sais pas si c'est la première fois, mais pour moi le grand défi était de montrer des corps dont il manquait une partie, un membre – ce qui est sans aucun doute une image forte, et un chemin "dangereux" pour un dessinateur – et, en même temps, le montrer de façon poétique, ni vulgaire, ni agaçante. Quand on me pose des questions sur Fragile, je dis toujours que ce n'est pas une histoire d'horreur. Ça en a l'air, bien sûr, mais c'est surtout une histoire d'Amour.

Dans Zorn et Dirna*, les gens ne meurent pas, mais leurs corps commencent à se décomposer passé un certain âge. Seuls deux enfants ont le pouvoir de vraiment donner la mort. JD Morvan, le scénariste, disait dans une interview récente** qu'il n'aurait pas pu raconter l'histoire si le dessin avait été réaliste: il trouve que seuls des personnages plus "cartoon" pouvaient faire passer le propos. Vous, vous faites exactement le contraire: vous avez représenté les zombies de manière réaliste, crue. Dès lors, cela peut répugner: je connais des gens qui se sont arrêtés à la couverture de Fragile, c'était déjà trop répugnant pour eux. Pourtant cette couverture représente à mon sens bien l'album: à la fois morbide et douce, romantique, fascinante. Combien de temps vous a-t-il fallu pour trouver le bon ton? Lynn, par exemple, est un cadavre mais elle reste jolie…
SR: Je ne suis pas d'accord, bien sûr. Je crois vraiment, au contraire, que c'est justement le dessin réaliste qui fait toute la force de Fragile.
Certaines scènes n'étaient pas facile. Cela m'a pris du temps, mais je ne crois pas que l'on puisse appeler le résultat répugnant. Enfin, pas après l'avoir lu en tous cas.
J'ai mis neuf mois à terminer Fragile 1 (oui c'est comme un bébé pour moi :-) ) alors que d'habitude je dessine 54 pages en trois mois. Les six mois supplémentaires étaient nécessaires pour mettre au point le style de dessin et l'ambiance générale de l'histoire, pour décider jusqu'où je pouvais oser.

Alan, un des personnages principaux, parle de "cet univers de mort où l'amour n'était qu'un mot obscène". Dans un sens, par cette phrase, vous répondez à l'avance à une critique possible sur l'album: qu'il est "obscène" de montrer des cadavres qui s'aiment…
SR: Un des messages les plus importants de Fragile est qu'il est possible de tomber amoureux de la vraie nature des gens en dépit des différences. J'ai trop entendu le mot "obscène", ou d'autres jugements faciles, dans la bouche des gens, surtout envers des minorités.
Les personnages principaux sont morts, mais leur cerveau fonctionne parfaitement. Dans Fragile, les zombies sont toujours des êtres humains, avec toutes leurs émotions. La seule différence avec les vivants, c'est que leurs cœur ne bat plus.
Quoi qu'il en soit, j'ai fait extrêmement attention à ne pas offenser gratuitement qui que ce soit. La scène dans la discothèque du premier tome, par exemple, se passe à l'intérieur d'une église. Si vous y prêtez attention, vous verrez qu'il n'y a aucune image sainte dans cette scène, pas de croix retournée ou des trucs du genre. Cela aurait été une insulte gratuite pour tous ceux qui croient en cela, et pas du tout nécessaire au développement de l'histoire.

L'ironie de l'histoire est assez mordante: Alan et Lynn avaient tous les deux une vie calme, rangée, mais étaient seuls. C'est maintenant qu'ils sont morts qu'Alan quitte sa ville et découvre le monde à l'extérieur, et que lui et Lynn se rencontrent. D'un autre côté, s'ils n'étaient pas devenus des zombies, ils ne se seraient sans doute jamais rencontrés. Peut-on y voir un appel à vivre sa vie plutôt que de se laisser vivre, ne pas avoir peur de ce que l'on va rencontrer. Alan dit au début qu'il fait semblant que tout est normal car il a peur de ce qu'il y a dehors – je ne suis pas sûr qu'il parle des zombies…
SR: Oui, c'est tout à fait ça! Aussi, dans une société où les choses les plus importantes semblent être l'apparence physique, la force brute, l'argent et autres choses matérielles, je voulais écrire une histoire qui parlait exactement du contraire. Pour résumer, je dirais que Fragile est une histoire qui parle de renaissance. Une seconde chance, et peut-être une meilleure chance que la première.

 
 
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