|
Cyril Pedrosa
Cyril Pedrosa est né en 1972 à Poitiers.
Après deux séries scénarisées
par David Chauvel – Ring Circus et Shaolin Moussaka
chez Delcourt – ainsi qu’une série
en solo (Les Cœurs solitaires, Dupuis), ce talentueux
dessinateur nous offre une magnifique œuvre graphique
en noir et blanc, un conte tragique et poétique
de près de 300 pages. Rencontre avec l’auteur
de Trois Ombres.
|
|
LeFantastique.net:
Quand as-tu su que tu voulais faire de la BD et quel est ton parcours
pour en arriver à ta première publication ?
Cyril Pedrosa: Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu
faire de la bande dessinée. Il y avait la plupart des Astérix
à la maison, comme dans beaucoup de maisons, et je les
dévorais. Je les relisais sans cesse, et puis je tannais
mes parents pour qu'ils m'achètent les publications Disney:
Mickey Parade, ce genre de trucs. Mon
envie de bande dessinée est née de ça, de
ce plaisir d'enfance de lecture très populaire. Et puis
elle vient du dessin: j'ai toujours dessiné, mon père
dessinait... Ce n'était pas son métier, il était
un de ces rares adultes qui dessinent pour le plaisir. Je pense
qu'il aurait aimé y passer plus de temps. Et moi je dessinais
à la fois pour l'épater mais aussi parce que le
dessin est une façon heureuse de voir le monde en se "retrouvant"
avec soi même.
Mais j'étais – et je suis toujours – un peu
inhibé. J'ai du mal à me mettre en action parfois.
A l'adolescence, et même un peu après, je ne sais
pas pourquoi, la bande dessinée me paraissait un moyen
d'expression inaccessible. C'est assez curieux, ça a été
un chemin très tortueux pour m'autoriser à faire
de la bande dessinée pour de bon. Disons que je manquais
de maturité, quelque chose comme ça. Enfin voilà,
j'ai finis par faire des études d'Arts Appliqués,
puis de dessin animé, et je travaillais dans l'animation
lorsque j'ai eu la chance de rencontrer David Chauvel.
Ca a changé ma vie, c'est aussi simple que ça. David
m'a proposé de travailler avec lui sur Ring Circus, ça
m'a donné le courage et la confiance qui me manquaient
un peu.
Avec le
recul, que penses-tu de ta première série Ring Circus
?
J'en pense que j'ai fait ce que j'ai pu, là où j'en
étais à ce moment là. Avec le recul, je trouve
mon travail maniéré, un peu figé, un peu
prétentieux aussi. Mais au départ, j'étais
très satisfait de moi même, avec une idée
du dessin comme un labeur, quelque chose qui doit être "ouvragé"...
J'essayais de faire des jolis dessins... Et puis j'ai réalisé
que c'était une stupidité sans nom, que j'étais
un crétin prétentieux, qu'il fallait tout recommencer
à zéro parce qu'au bout de trois ou quatre livres
je n'avais rien compris à rien et que j'étais assez
malheureux de découvrir à quel point j'étais
à côté de la plaque.
Je ne dessinerai plus jamais comme ça mais j'ai appris
beaucoup de choses en travaillant avec David sur cette histoire.
J'ai eu la chance de rencontrer David, qui est quelqu'un de précieux,
qui n'a jamais cherché à m'enfermer dans quoi que
ce soit, qui m'a au contraire encouragé à aller
vers ce qui était important pour moi. Mais je suis lent
et compliqué. Il m'a fallu des années pour arriver
à savoir justement ce qui était important pour moi.
Après
tu changes de registre avec "Shaolin Moussaka" ?
Shaolin Moussaka, ça m'a un peu
sauvé la vie: je n'en pouvais plus de passer des jours
et des jours sur les planches de Ring Circus.
J'avais envie de quelque chose de vivant, de gratuit, d'absurde.
J'ai été servi. J'aime énormément
Shaolin Moussaka. J'assume tout: les erreurs, l'absence
de bon goût, le côté inégal et improbable
de tout ça… ça m'a fait beaucoup de bien !
Après Shaolin Moussaka, j'ai eu un peu moins peur de me
tromper. Or, pour essayer des choses, pour découvrir, il
faut accepter de se tromper, de se perdre un peu. C'est simple
pourtant, mais je ne me l'étais jamais dit.
Ces deux
séries sont scénarisées par David Chauvel.
Comment se sont passées les collaborations ? Est-ce que
tu participes aussi à l’élaboration du scénario
?
Ring Circus est une histoire de David, de bout en bout.
Par contre, nous avons écrit les deux derniers tomes de
Shaolin Moussaka ensemble. On se connaissait suffisamment bien
avec David pour que cela soit possible et on continue à
le faire pour Brigade Fantôme.
C'est comme un jeu, on se fait des passes, "prends cette
idée, renvoie la moi en mieux", etc. C'est extrêmement
agréable et joyeux. C'est intéressant d'écrire
à deux lorsque ça permet d'aller plus loin que ce
qu'on aurait fait tout seul: on va explorer des régions
qu'on ne connaît pas, celles de "l'autre", et
on est surpris. C'est très vivant.
Avec
"les cœurs solitaires", tu es seul au scénario
et au dessin. Le fait d’être seul aux commandes a-t-il
été facile ? Te sens-tu plus libre ?
C'était très difficile. Le plus difficile a été
de s'autoriser à écrire, à raconter ce qui
me paraissait important. Je n'étais pas certain d'en avoir
la légitimité, d'en avoir la capacité. Je
doutais beaucoup, tout en pressentant que cela m'apporterait beaucoup
de bonheur. C'était un peu compliqué, un peu névrosé,
je dois bien le reconnaître. David m'a énormément
encouragé.
Je suis extrêmement admiratif de la détermination
et d'une forme d'évidence qui se dégage du travail
d'auteurs comme Trondheim ou Sfar,
ou David B et d'autres: ils donnent le sentiment
de s'être donné très tôt une liberté
que j'ai mis des années à me donner.
Les Cœurs solitaires, c'était
une première tentative: essayer, dans un récit de
bande dessinée, d'exprimer quelque chose, quelque chose
qui ne peut pas être dit autrement. J'ai essayé timidement
de m'offrir une liberté que je n'aurais pas oser prendre
en travaillant avec quelqu'un. Timidement, un peu sur la pointe
des pieds, mais j'ai essayé. Le fait de travailler seul
m'a permis de me dégager de la crainte de "trahir
l'histoire de l'autre" et aussi d'être pris par le
désir de l'autre: "il voudrait peut-être que
je dessine plutôt comme ci, ou comme ça", "qu'est
ce qu'il va penser si je dessine sa scène de cette façon
là ?". En travaillant seul, je me suis enlevé
ce poids là, que je m'étais mis tout seul d'ailleurs.
Ta dernière
BD, Trois ombres, est mon coup de cœur de l’année.
Comment est né ce projet ?
Des amis proches ont perdu un enfant il y a quelques années.
C'est difficile à expliquer, mais j'ai appris beaucoup
de choses à leurs côtés, en partageant un
peu de leur vie à ce moment. Petit à petit, avec
les années, un peu de travail sur soi comme on dit pudiquement,
cette expérience humaine très forte a ressurgi dans
mon travail, un peu malgré moi. Par des dessins, puis des
bouts de textes. Puis les bouts de texte sont devenus une petite
histoire. Et puis un projet de livre qui ne trouvait pas d'éditeur.
Et puis j'ai rencontré Lewis Trondheim qui m'a encouragé
à aller au bout de ce livre, à m'accorder plus de
liberté dans l'écriture, dans le dessin. J'en avais
besoin. J'étais pour une fois très déterminé
à faire ce livre, qu'il soit publié ou pas. Lewis
m'a donné les moyens de le mener à bien, et je lui
en suis extrêmement reconnaissant. Je sais que je ne serais
pas allé aussi loin s’il ne m'avait pas soutenu en
me disant "tu peux y arriver".
Les
thèmes abordés sont durs, tristes mais ils sont
abordés sans tomber dans le pathos ou la mièvrerie.
Au contraire, on sent une grande sensibilité, beaucoup
de finesse dans la façon d’aborder ces thèmes.
Comment as-tu réussi ce pari ?
Je ne sais pas si c'est un "pari réussi", ce
sont les lecteurs qui jugent ça. Je suis heureux que le
livre soit bien accueilli, malheureux lorsqu'il n'est pas compris
ou qu'il ne touche pas les lecteurs. Moi j'ai essayé de
faire le livre que je voulais, comme je le voulais, quelque chose
que j'aurai aimé lire. En essayant de ne pas esquiver ce
qui était difficile, en tâchant de trouver les moyens
d'exprimer ce que j'avais à dire.
C'était un enjeu très personnel. Réussi ou
pas, je sais que ce livre est pour moi un pas en avant: je suis
un peu plus près de ce qui est important pour moi, dans
mon travail. Mais ce chemin là, pour aller à ce
qui est important, c'est un chemin tortueux, avec des hauts et
des bas. Je suis bien conscient que certains auteurs prennent
ce chemin avec décontraction, en sifflotant, visiblement
assez tranquilles: je les envie et j'aimerais avoir cette assurance.
Il y a aussi
le souffle de l’aventure. Pourquoi avoir choisi le bateau,
la grande traversée ?
Parce que le bateau c'est formidable pour les aventures ! Toute
la mythologie des "ailleurs" et l'histoire de l'humanité
en voyage passe par le bateau et la grande traversée, de
Ulysse aux migrants du 20ème siècle. Le bateau,
c'est un univers clôt en mouvement, ça ouvre beaucoup
de possibilités d'histoires. Sur Trois Ombres,
il me semblait évident que pour fuir les Ombres, Joachim
et son père n'avaient pas d'autres solutions "naturelles"
que d'essayer de mettre un océan (en l'occurrence un fleuve)
entre leurs poursuivants et eux. De là, j'ai imaginé
que ce voyage pouvait être un retour aux sources pour le
père de Joachim. Comme si, dans l'urgence de protéger
son fils, le refuge le plus évident était le pays
dont il est issu, même s'il ne le connaissait pas.
Je trouve
qu’il y a pas mal de symbolisme dans l’album que chaque
lecteur est libre d’interpréter selon sa sensibilité.
Était-ce une volonté de ta part ?
Absolument, je n'aime pas les livres où on vous tape sur
la tête en vous disant "C'est-ça-qu'il-faut-com-pren-dre
!!!". Comme lecteur, je pardonne un récit un peu bancal,
qui ne cherche pas la perfection si je suis surpris, déstabilisé,
ému de façon inattendue.
En l'occurrence pour Trois Ombres, j'avais à cœur
qu'on puisse le moins possible savoir "ce qui va se passer
après", mais aussi de faire en sorte que l'on puisse
fermer le livre et se dire "en fait ce petit garçon
va vivre une autre vie" ou "c'est un récit sur
devenir adulte" ou "c'est une allégorie de la
mort" etc etc. Moi je sais ce que j'y ai mis mais je suis
ravi lorsque des lecteurs le lisent autrement. Ça me convient
tout à fait.
Il y a différentes
lignes graphiques dans l’album, chacune illustrant (avec
une belle adéquation) différents passages de l’histoire.
Comment as-tu décidé de choisir telle ou telle ligne
? Était-ce réfléchi ou bien se sont-elles
imposées d’elles même ?
Ce n'est pas réfléchi dans le sens ou ce n'est pas
du tout une démarche intellectuelle qui serait de dire
par exemple: "Je vais hachurer cette scène pour représenter
le déchirement intérieur du personnage blablabla".
Non, je n'ai pas travaillé comme ça.
En revanche, je me suis mis en situation d'être disponible
pour dessiner ce livre, au jour le jour, en fonction de mon émotion
du moment, et surtout de l'émotion portée par l'histoire.
Je voulais que le dessin soit le plus expressif, et même
le plus expressionniste possible, ne pas m'enfermer dans des canons
de bande dessinée du type "non tu ne dois pas dessiner
ce personnage comme ça car à la page 22 il était
comme ci". J'aime beaucoup cette façon de travailler,
c'est aussi joyeux que d'écouter de la musique, et de se
mettre à danser spontanément, juste en réaction
à son humeur du moment et à celle de la musique.
La
fin est très émouvante mais aussi pleine d’espoir.
Est-ce ta façon de voir la vie et la mort ?
Je ne sais pas. J'avais fait une première version de la
fin beaucoup plus dure. Et puis après en avoir discuté
avec Lewis Trondheim, je l'ai modifiée
et c'était une bonne chose. Je me suis souvenu des paroles
d'un pasteur protestant qui m'avaient beaucoup touché il
y a quelques années – alors que je suis profondément
et viscéralement athée – et j'ai retravaillé
en repensant à l'émotion que j'avais ressenti à
l'époque. Disons que j'aimerais avoir ce rapport serein
à la vie mais que j'en suis très loin.
Quels sont
tes prochains projets ?
J'en ai plein, peut-être trop... J'ai envie de faire plein
de choses ! Pour l'instant je finis des pages pour un album qui
va sortir chez Fluide Glacial au printemps, "Auto BIO",
et qui est en prépublication dans le magazine, tout en
finissant une histoire courte écrite par Sybilline,
pour un collectif qui va s'appeler "Première fois",
aux éditions Delcourt.
Ensuite, je vais travailler au printemps sur le tome 2 de "Brigade
Fantôme" avec David Chauvel, pour
la collection "Punaise" de Dupuis et puis je vais commencer
un nouveau livre tout seul dont j'ai bien avancé l'écriture
et qui devrait paraître aussi aux Éditions Dupuis.
Et puis plein d'autres projets et envies, tout seul ou avec des
copains, dont le problème est plutôt "quand
va t-on pouvoir faire ça ???".
Quels conseils
donneraient-tu à un auteur débutant ?
Je n'ai pas de leçon à donner, à personne.
Mais j'essaie d'être toujours disponible pour parler des
livres, du dessin, des histoires, parce que c'est un très
bon sujet de discussion.
Quels sont
tes coups de cœur en:
- Bande
dessinée ?
J'ai découvert le travail de David Prudhome
avec la Marie en Plastique. Je ne lis
pas assez de livres. Eh bien j'ai simplement trouvé son
travail formidable, intelligent et modeste. L'inverse absolu d'un
dessin frimeur et tape à l’œil, quelque chose
d'une grande justesse. Et j'en parle d'autant plus facilement
que ce n'est pas un copain, je ne l'ai croisé qu'une fois.
- Littérature
?
Le dernier roman que j'ai lu qui m'ait emballé, c'est La
princesse du sang de Patrick Manchette. Je suis
un petit lecteur, je ne pars pas assez à l'aventure quand
je lis.
- Cinéma
?
J'ai vu des bons films récemment, mais rien qui m'ait complètement
emballé. C'est bête.
- Musique
?
Le dernier album des Arctic Monkeys, je sais
que c'est pas de mon âge, mais j'ai vraiment bien aimé.
Propos recueillis par Christian Simon
Lien
Notre
chronique de Trois Ombres
|