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Erkol, Simon et Pilotta - Interview (3)

LF.net : Nous sommes dans un
monde barbare où les créatures nommées elles-mêmes
"barbares" dans l'histoire sont de véritables
monstres. Pourquoi avoir appelé ces créatures de
l'Hors-Monde, des "barbares" ?
C.S. et
F.E. : Si on remonte à l’Antiquité,
étaient considérés comme "barbares"
tous les non-grecs. Dans notre récit, la cité de
Jastar s’érige en chantre de la civilisation et considère
donc les autres peuples comme des barbares tout juste bon à
se faire la guerre. C’est effectivement le cas lorsqu’on
voit les querelles entre Wookas et Nalkath, ainsi que des personnages
tels que le père d’Annicia et Zolen. Nous trouvions
intéressant de montrer cette dichotomie barbarie/civilisation
tout en démontrant combien celle-ci pouvait être
absurde. Nous avions envie de jouer avec les clichés et
donc de surprendre le lecteur. Au début les personnages
apparaissent comme des archétypes : Urbald le barbare,
Saskya la voleuse, Jastar le despote raffiné, etc. alors
qu’au final ces personnages sont différents de ce
que le lecteur aurait pu imaginer. Par exemple, Annicia et Jarold,
qui sont censés être des barbares, sont en définitifs
bien plus civilisés que Jastar. Dans le même ordre
d’idée, Urbald sous son apparence monstrueuse et
au delà des actes de violences qu’il commet est profondément
humain, conscient de ses terribles actes et empli de remords.
Il arrive même à être touchant malgré
son aspect monstrueux, du moins on l’espère (rires).
Quant aux barbares du Hors-Monde, ils sont appelés ainsi
car ils sont étrangers au monde connu de Douram et parce
qu’ils agissent de manière "barbare" (violence,
pillages, massacres, etc.). Nous en apprendrons davantage sur
eux dans le tome 2.
LF.net : A un moment donné
du récit, on relate un exploit d'Urbald dans une "gazette".
D'où vous est venue l'idée d'introduire cela dans
ce récit au contexte plutôt barbare. Peut-on dès
lors supposer un réseau d'information très développé
? La nouvelle semble s'être répandue à grande
vitesse...
C.S. et F.E.
: Cela rejoint le contenu de la réponse à la question
précédente lorsque nous parlions de l’opposition
entre "barbarie" et "civilisation". Nous ne
voulions pas créer un monde qui soit perçu par le
lecteur comme étant la Terre à une époque
reculée. C’est pourquoi nous voulions créer
dans ce contexte barbare une civilisation naissante dans les terres
tempérés (avis de recherche placardés sur
les murs, la gazette et si on est attentif, on remarque que le
personnage qui l’apporte a des lunettes). La gazette est
surtout destinée aux nobles et aux sommités de la
cité de Jastar, elle n’est pas encore diffusée
à grande échelle. Nous verrons dans les autres cycles
que le Levant a une civilisation encore plus avancée que
celle de la cité de Jastar.
LF.net : On peut dire que l'album
est peuplé de personnages très sombres, nous sommes
plongés dans un cauchemar permanent où les deux
enfants détonnent assez. Est-ce ici dû au scénario
ou cette atmosphère lugubre vient-elle également
du style "Pilotta" ?
C.S.
et F.E. : Cet aspect sombre vient du scénario
et du dessin. Nous avions envie de raconter une histoire sombre
avec des personnages qui le sont tout autant. Le graphisme de
Pilotta nous poussait vers plus de noirceur que de légèreté.
Nous aurions tout de même préféré qu’ils
n’accentuent pas à ce point l’aspect sombre
de certaines planches. Pour les enfants, nous voulions, grâce
à eux, insuffler un peu d’innocence dans ce monde
de brutes (rires). Plus sérieusement, nous voulions montrer
comment des enfants pouvaient réagir et évoluer
dans un contexte aussi sombre et violent. Iselle réagit
par la peur face à Urbald. Kernel est fasciné et
voit en lui un modèle à suivre. A l’inverse,
comment des personnages aussi sombres peuvent-ils réagir
envers les enfants ? Par exemple, Saskyä veut se débarrasser
le plus vite possible d’eux, Haïlym le scribe essaye
de leur inculquer une certaine morale. Nous verrons dans le tome
2 comment ces relations vont évoluer. De la même
façon que les enfants, le scribe peut détonner aussi.
Il apporte la touche poétique et littéraire à
un univers violent et sombre.
F.P. : il y a
plusieurs choses qui ont rendu l’album assez sombre. Je
n’avais jamais fait de couleur directe à l’acrylique
auparavant. Cet album a été une sorte de laboratoire
pour moi, un laboratoire dans lequel j’ai beaucoup expérimenté
pour arriver à un résultat qui me plaisait. J’ai
donc travaillé avec une petite gamme de couleur, celle
que je maîtrisais bien et qui me permettait de donner une
homogénéité à l’album. Il est
vrai aussi que ma mise en couleur a accentué le côté
des personnages. Pour terminer, j’ai aussi mis énormément
de détails dans mes dessins… ce qui a encore assombri
un peu plus. Dans le deuxième album, mon idée est
d’alléger les dessins en épurant un peu et
en jouant avec une gamme de couleur plus variée. Je dois
dire aussi qu’à l’impression, les couleurs
de l’album n’étaient pas totalement respectées,
les rouges étant accentués au détriment des
jaunes… Les planches originales sont donc un peu plus lumineuses.
LF.net : Franco Pilotta, vous
avez opté pour de la couleur directe. Pourquoi ?
F.P. : Il y a
plusieurs raisons à cela. J’avais appris à
dessiner, à découper…mais pour ce qui était
de la couleur, je n’avais alors travaillé qu’à
l’aquarelle et je voulais expérimenter autre chose.
J’ai essayé plusieurs types de couleurs, mais l’acrylique
était le seul type de couleur à adhérer sur
cello (tout l’album a été colorisé
sur cello). Une autre raison était que suite à l’échec
de notre précédent projet, j’avais envie que
le nouveau soit plus complet (dessin, encrage et couleur) et plus
accrocheur. La couleur devait nous donner une chance en plus par
rapport aux éditeurs, c’est pourquoi je l’ai
beaucoup travaillée.
LF.net : Au premier coup d'oeil,
on ne peut éviter de penser au style de Civiello ou encore
à celui de Lucio Parillo...
F.P. : Normal,
pendant longtemps les BD de Civiello ont fait partie de mes livres
de chevet. Pas vraiment pour le dessin mais pour sa mise en couleur.
Je crois que cette influence se voit surtout au début de
l’album et que je m’en suis un peu détaché
au fur et à mesure. Mais Civiello n’a pas été
ma seule influence : il y a aussi la peinture du début
du siècle comme Gustave Moreau ou Gustave Doré…
Quant à Lucio Parillo, je ne le connaissais pas du tout.
C’est vrai qu’il y a une ressemblance entre nos deux
styles mais il n’a pas mon souci du détail (rires).
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