Erkol, Simon et Pilotta - Interview (2)

LF.net : Deux scénaristes, c'est plutôt rare. Travaillez-vous ensemble ou chacun a un rôle spécifique, un talent particulier ?

C.S. et F.E. : Nous travaillons toujours ensemble comme les frères Dardenne ou les frères Wachowski, sauf que nous ne sommes pas frères et que nous ne travaillons pas dans le cinéma (rires). Nous avons essayé de travailler une fois à distance, par Internet… ça a tenu 3 minutes et nous avons aussi essayé de travailler chacun de notre côté pendant une semaine. Résultat : on a écrit deux lignes chacun (rires). Bref, heureusement que nous habitons assez près l’un de l’autre. Nous travaillons ensemble plusieurs heures par jour et nous passons souvent d’un projet à l’autre. Depuis le temps que nous nous connaissons, nous avons acquis une belle complémentarité, ce qui ne veut pas dire qu’on soit toujours d’accord. Bien au contraire et c’est de là que nous tirons le meilleur de nous-mêmes. Il y a toujours l’un pour rattraper l’autre en cas d’incohérences, de pannes d’inspirations… C’est aussi beaucoup plus motivant de travailler à deux, plus stimulant car nous rebondissons sans cesse sur les idées de l’autre et aussi plus pratique en cas de mauvaises critiques car nous pouvons rejeter la faute l’un sur l’autre (rires). Et puis nous avons le même attrait pour les univers imaginaires, la science-fiction, le merveilleux, le fantastique, le rêve… sans oublier le glauque, le macabre, l’humour parodique et noir… Nous n’avons pas de rôle ou de tâche spécifique mais, il est vrai que Fuat vient souvent avec le découpage des premières planches comme idée de départ, sans savoir ce qui se passera par la suite et que Christian aime particulièrement ajouter la touche littéraire à la BD. Mais au final, il est bien difficile de retrouver qui a fait quoi.

LF.net : Et pour vous, Franco, pas trop difficile de travailler avec deux scénaristes ? Ont-ils le même regard sur votre travail ?

F.P. : Non, ils travaillent de leurs côtés sur le scénario, se disputent… et ce n’est que lorsqu’ils se sont mis d’accord qu’ils viennent me voir (rires). Donc travailler avec un scénariste ou deux, ça ne change rien pour moi. Ils parlent d’une seule voix. Et puis je trouve que les échanges sont plus riches à trois qu’à deux.
Ils n’ont pas vraiment le même regard sur mon travail. Par exemple, l’idée de faire l’antre du Dahaak plus "science-fiction" que Fantasy vient de moi. Lorsque je l’ai montrée aux deux scénaristes, Fuat a été tout de suite très réticent alors que Christian a bien aimé. On a trouvé un compromis qui nous satisfaisait tous les trois. Sinon, Fuat ayant une plus grande expérience de la BD que Christian, il sera plus attentif aux détails techniques de mon dessin… et aux erreurs aussi, donc je dois me préparer psychologiquement avant de lui montrer une planche (rires).

LF.net : Il s'agit bien d'une série d'aventures contées, donc l'idée est d'avoir une série de légendes rapportées autour d'un seul monde, celui de Douram ?

C.S. et F.E. : Pas vraiment. Les deux premiers albums forment un cycle, celui de "la légende de Dahaak". Ce qui nous intéressait ici, c’était de créer une légende et de voir comment elle serait perçue par les gens et, surtout, confronter le mythe à la réalité. Si la série fonctionne et que l’éditeur nous en donne l’occasion, nous avons envie d’explorer et d’étoffer le monde de Douram. Celui-ci est tellement vaste que nous pouvons partir dans plusieurs directions. Nous aimons tout ce qui est légende et cosmogonie. Et si les légendes sont au centre de ce premier cycle, nous aimerions parler de cosmogonie dans un prochain cycle. Tout en gardant Haïlym comme narrateur. Par après, il n’est pas exclu que nous quittions le monde de Douram pour explorer d’autres mondes…

LF.net : En quelques mots, où situez-vous le monde de Douram...

C.S. et F.E. : Pour nous il s’agit d’un monde imaginaire, mais qui emprunte beaucoup à diverses cultures de notre Histoire. Nous mélangeons allégrement culture nordique, shamanisme, antiquité romaine et grecque… que ce soit dans les décors, les costumes, les armes et les personnages. Le lecteur attentif de ce premier tome aura peut-être remarqué que le monde de Douram fait partie d’un univers beaucoup plus vaste. Ce sera davantage mis en avant dans le tome 2. Nous aimons partir du particulier et laisser quelques indices en chemin qui préfigurent de choses plus vastes…

LF.net : Erkol Fuat, vous êtes d'origine turque. Peut-on déceler dans l'album certaines empreintes, inspirations de culture turque ? On pense déjà aux noms...

F.E. : Désolé de vous décevoir, mais très peu en fait (sourire). Le nom de l’aigle, Karga, signifie "corbeau" en turc. C’est là le seul emprunt, conscient du moins. Mais il est vrai que le nom d’Haïlym a une certaine consonance turque…

LF.net : La narration est parsemée d'ellipses et le lecteur est amené à passer d'un groupe à l'autre assez fréquemment. Une technique particulière ?

C.S. et F.E. : Oui. Nous voulions dès le départ faire une bande dessinée qui ne se limite pas à planter le décor, les personnages principaux et un bout d’intrigue comme c’est souvent le cas pour un premier tome. Nous voulions une BD dense, avec pas mal de personnages et donc de lignes narratives différentes. D’où les ellipses et les passages fréquents d’un groupe à l’autre. Nous désirions aussi rentrer directement dans l’histoire et présenter les personnages en cours de route dans une situation qui les mettait en scène de manière dynamique. C’est une construction proche de celle d’un puzzle, comme on peut en voir dans certains films que nous apprécions (les Tarantino, Il était une fois dans l’ouest de Sergio Leone, Happiness de Todd Solondz, etc). Les liens qui unissent les différents personnages se dévoilent petit à petit et à la fin du premier tome, lorsque les lignes narratives se sont rejointes, le lecteur devrait avoir suffisamment de clés en main pour comprendre les motivations des uns et des autres… et entrer plus confortablement dans le tome 2. Bref, c’est un album qui ne se lit pas en vingt minutes, qui requiert une attention particulière du lecteur (ce n’est pas une lecture passive) et qui appelle éventuellement d’autres lectures pour en saisir toutes les nuances, subtilités… Au lecteur de juger si nous avons réussi car nous sommes conscients que notre démarche peut être déstabilisante.

LF.net : Le titre "La Marque du Démon" se révèle peu à propos après la lecture. Dahaak est-il ce démon ? N'est-il pas un dieu en réalité ?

C.S. et F.E. : Au départ, cela devait s’appeler "Aux temps des Dieux" mais nous étions tous d’accord pour trouver ce titre un peu trop grandiloquent. "La marque du démon" est le choix de l’éditeur. Si nous ne l’aimons pas particulièrement, il peut toutefois s’expliquer de différentes manières. Pour nous, la "Marque du Démon" illustre la malédiction d’Urbald qui, quoi qu’il arrive, sera marqué à tout jamais par sa rencontre avec Dahaak. Dans ce premier tome nous apprenons effectivement que Dahaak est un dieu déchu. Comme Satan qui avant d’être déchu était un ange, Dahaak était un dieu avant d’être déchu. Tout deux sont pourtant considérés comme des démons. Le lecteur en apprendra davantage à ce sujet dans le tome 2.

 
 
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