Grégory Makles

L'univers du jeu en ligne accueille chaque jour des millions de fans à travers le monde, qui se passionnent pour des univers virtuels dans lesquels ils peuvent incarner la personne ou la créature qui se cache en eux.

Grégory Makles a poussé plus loin cette osmose en créant sous forme de bande dessinée son avatar de Wolrd of Warcraft, StevOstin, pour en faire un album désopilant où l'absurde côtoie la parodie.

Une petite incursion dans cet univers déjanté va vous montrer que l'on ne sait plus qui de StevOstin ou de Grégory incarne l'autre.

Lefantastique.net : Vous sortez chez Carabas le premier tome des Aventures de StevOstin, un Orc un peu stupide qui évolue dans l'univers de World Of Warcraft. Comment vous êtes-vous intéressé à cet univers ?
Grégory Makles: D'après les dernières estimations, je suis un joueur de jeux vidéo depuis vingt ans, et World Of Warcraft est l'une de mes dernières escales dans le domaine. Il y avait peu de chances que je le loupe, étant à la fois un amateur de RPG (mais exclusivement sur ordinateur, je n'aime pas les vrais gens), et, même si ça fait lèche botte, de Blizzard qui il faut bien le dire ne s'est jamais loupé sur un titre. Par contre, je dois vous corriger: Stevostin n'est pas "un peu stupide". D'après les dernières estimations, il est aussi stupide que Tom Cruise est scientologue.

Comment vous est venue l'idée de créer ce personnage de StevOstin? Et pourquoi cette référence à L'Homme qui valait trois milliards ?
Stevostin a initialement été créé par mes soins sur le serveur Chogall. Dans le même temps, Vincent Makles créait Kalahane, Joseph Lacroix Frelonvert, etc. Tous ces "avatars" furent nommés d'après des films ou des séries télévisées parce que nous nous étions mis d'accord pour créer la guilde "Agence Tous Risques", et que c'était la ligne thématique retenue. Bien sur, Stevostin est de loin le choix le plus élégant pour un nom de ce genre, ce qui s'explique par mon intelligence, supérieure à celle des mes amis.

Dès le début de l'aventure, StevOstin et Grégory Maklès semblent indissociables. Y a-t-il un côté schizophrénique dans ce personnage ?
Attendez... Je dois me répéter. Stevostin est Grégory Makles. Grégory Makles est Stevostin. Nous sommes un. Oui are ouane. Quand on offense Stevostin, on encourt ma vengeance. Quand on me fait plaisir, Stevostin rit, exhibant sa joie par un bruit de gorge humide et des gifles distribuées à des enfants hilares. Ceci dit, je réalise que par déduction ça fait de moi quelqu'un d'aussi intelligent que Tom Cruise n'est pas scientologue... C'est là un paradoxe que vous mettez à jour. C'est intéressant.

Quel est votre parcours en tant que dessinateur? Avez-vous une formation dans le dessin ?
J'ai pas mal bourlingué. A Caracas, en 1937, je dessinais des paysans rentrant des champs, ivres. J'étais avec Otis Redding lors de son accident d'avion. J'ai accepté de faire des croquis rapides de notre président s'ébattant avec Carla Bruni et un escabeau. Ma formation est classique: premier au concours de dessin de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris de France, j'y ai entraîné ma main, mon œil et mon foie avec les peintres les plus alcoolisés de la place.

Quelles sont vos influences en dessin et dessins animés, puisqu'il semble que des univers comme les Simpsons ou South Park voire Astérix ne sont pas étrangers à StevOstin ?
South Park étant aussi dessiné que Tom Cruise est brachycéphale, j'en ai donc retenu plutôt l'humour que le trait.... Et bien sûr le manifeste en faveur de l'utilisation franche et poétique des références scatologiques les plus scandaleuses. Les Simpsons (ainsi que la série des "... C'est L'Enfer" de Matt Groening) est une autre référence humoristique, tout comme Goossens ou Pierre La Police, voire, quand j'étais plus jeune, Gotlib, Turk et De Groot, et quand j'étais plus jeune encore, certains gags de Babar l'éléphant et le poster central de Playboy.
Côté dessin, je suis presque sûr d'être influencé par Simon Bisley, Blutch, Toppi, Greg et au fond pas mal de dessinateurs classiques, tels que Degas ou Lautrec. Evidement n'importe lequel des maîtres susnommés me considérerait probablement (ainsi que les autres membres de la liste) comme de la vulgaire déjection canine. Ainsi en va-t-il du monde de l'art, intransigeant, snob, et dans l'ensemble fortement alcoolisé.

Lisez-vous des romans ou des BD de fantasy ? Lesquels ?
Plutôt des romans ; à l'exception de mes œuvres ou de quelques rares perles comme "Fafhrd and the Gray Mouser" (ndlr: Fafhrd et le Souricier Gris sont les personnages de Fritz Leiber du "Cycle des Epées"), Slaine ou Mouse Guard (ndlr: Légendes de la garde de David Petersen) récemment, toutes les œuvres semblent plutôt traiter le genre comme un paillasson tout juste bon à tartiner du phantasme rétrograde (gros seins, grosses blagues potaches, grosses épées, très grosses merdes...). En roman en revanche, de nombreux titres se sont réellement impliqués dans le genre. Mon auteur de fantasy préféré haut la main reste Jack Vance. Je relis actuellement "Le cycle de Lyonnesse" que me semble-t-il, nul n'a jusque là atteint la cheville... mais à vrai dire j'aime tout ou presque de ce fabuleux écrivain. J'aime aussi la simplicité et l'énergie de Howard, et d'autres auteurs plus récents qui ont vraiment sorti leurs tripes dans leurs bouquins, par exemple Robin Hobb et son plaisant "Cycle de l'Assassin Royal".
Par ailleurs Kalahane me faisait remarquer récemment que le monde de Ruppert a certaines ressemblances avec celui des œuvres de Terry Pratchett. Si ce n'est pas une de mes premières influences, je pense que par contre il a influencé des gens qui m'ont influencé à leur tour, notamment Ian Linvingstone et sa "Cité des Voleurs"...

La Porte Sombre met en place un univers loufoque qui fait de nombreux clins d'œil à des séries télévisées ou de films. Comment construisez-vous ces pastiches ?
En fait, il y a assez peu de références directes à des séries. J'ai laissé les noms "Stevostin", "Frelonvert", etc parce que c'étaient les vrais noms des personnages et que je tenais absolument à cette authenticité. Evidement, c'est énigmatique, on suppose l'existence d'un gag qui en fait n'est pas vraiment là, c'est une petite étrangeté. Ensuite, dans l'album, il y a effectivement quelques références, pour lesquelles ma règle est "si on ne les comprend pas, ça doit être aussi bien". Par exemple, les premières pages sont un clin d'œil au Grand Détournement, mais j'estime que si on ne le sait pas c'est tout aussi drôle et plus fou encore. De même à un autre moment, il y a un salmigondis d'allusions à des comédies burlesques, des courts métrages période Laurel & Hardy à Diabolo et Satanas, avec un parallèle avec les jeux vidéos qui tentent au final d'amener le joueur dans des situations toutes aussi délirantes. Idéalement, le lecteur saisit ces allusions à retardement et les remâche avec plaisir, découvrant de nouvelles saveurs au fil des relectures, un peu comme s'il mâchonnait une boule magique.
(Maintenant la majorité ne s'embête pas de toutes mes petites prétentions ridicules, et préfèrent le gag où Stevo fait caca.)

Votre personnage bénéficie d'un réel engouement sur internet. Quels échanges avez-vous avec les fans de StevOstin ?
Essentiellement, je culpabilise de les faire attendre, et ils ne manquent jamais une occasion de me faire sentir qu'effectivement c'est intolérable. Sinon de temps en temps, j'en croise un qui joue sur mon serveur, et j'essaye de le tuer.

Vos gags mélangent aussi bien pastiches qu'anachronismes, comiques de mots que comiques de situation… Qu'est-ce qui vous fait rire ?
Précisément le mélange de tout ça. L'humour fonctionne sur la surprise donc si on se cantonne à un seul type de mécanique, on lasse assez vite. Les formes comiques les plus robustes (notamment au vieillissement) et les plus élégantes restent le comique de situation et le comique graphique, mais la parodie, les dialogues et l'absurde sont souvent capables de créer des fou rires qui vous requinquent pour la journée. J'apprécie donc avant tout des auteurs qui jouent sur tout ces registres, tels que les Goossens ou Gotlib, ou encore South Park suscités.

Si vous vous attaquez à certains aspects de la société, vous jouez également avec l'autodérision en mettant en avant les travers des fans de jeux vidéos. Quels sont-ils ces travers? Quel regard portez-vous sur cet univers ?
Le nœud de l'affaire est que, contrairement aux apparences, Stevostin n'est pas tant une parodie de jeux vidéos qu'un bédéblog, soit une forme d'autobiographie. Le comique vient donc moins de ce qui est spécifique aux jeux que de des expériences qu'on y vit. Les travers qui en ressortent sont en conséquence non des travers de joueurs mais des travers universels que le jeu met en évidence... Et ça vaut, à mon avis, aussi bien dans la réalité: ce n'est pas le jeu qui me rend fourbe, rancunier, ou bon camarade, j'ai déjà tout ça en moi. Le jeu me permet par contre de l'exprimer plus directement que dans la vraie vie où hormis certaines entreprises, banlieues, partis politiques ou cours de récré particulièrement animés, le cadre est un peu trop policé pour jouer à fond le grand fauve qui est en nous et ne reconnaît que la loi de la jungle (dont nous venons tous, et où nous retournerons bientôt si l'on se décide enfin à faire péter ces putains de bombes !)...
C'est ce qui donne de la profondeur à la condition de joueur, et je l'espère, à cet idiot de Stevostin...

Interview réalisée par mail par Denis Labbé

 

 
 
 
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