Interview de Jean-Marc Lofficier - Robur (2)

Robur est une série que l'on pourrait qualifier d'uchronique. Le steampunk est un genre qui se développe particulièrement bien en France comme aux USA. Quel est votre point de vue sur l'engouement du public pour ce genre ?
On a été parmi les pionniers du steampunk en BD en faisant la trilogie du Cinéma Allemand, avec le premier volume, SUPERMAN'S METROPOLIS en 1996. A l'époque, c'était ça et GOTHAM BY GASLIGHT qui nous a précédé d'un peu. Je crois important de mentionner aussi la série télévisée anglaise DOCTOR WHO qui a toujours plus ou moins flirté avec le steampunk. Michael Moorcock, l'un des premiers à avoir lancé le genre -- j'ai lu son WARLORD OF THE AIR en Angleterre peu de temps après sa publication -- était d'ailleurs un fan de DOCTOR WHO. Donc je ne vois pas ce genre comme un engouement de passage, mais comme une tradition bien établie qui, si on inclut les uchronies, peut même être prolongée jusqu'au 19ème siècle.
Même le jeu des références littéraires n'est pas nouveau: plus haut, je citais Philip José Farmer, qui est certainement notre maître à tous dans ce genre -- et outre Alan Moore, je mentionnerais les romans de Kim Newman -- mais Dumas, Verne, Gaboriau, et Balzac mélangeaient allégrement leurs personnages d'une oeuvre à l'autre en créant ainsi des univers littéraires intégrés, et d'autres écrivaient des Fils de Monte-Cristo ou des Vieillesse de Lecoq, personnage qui est repris et cité par Sherlock Holmes, etc, etc. On en finit pas. Nous ne sommes que de modestes continuateurs d'une tradition littéraire solidement établie.

Y a-t-il une influence de la BD de Schuiten et Peeters (vous avez traduit La Tour en anglais) dans la décision de sortir un album qui rend hommage à Jules Verne ? Beaucoup de leurs œuvres peuvent aussi être considérées comme uchroniques. Quel est votre avis sur leur travail?
J'aime beaucoup le travail de Schuiten et Peeters, mais je ne pense pas qu'il y ait une grande similarité d'inspiration. Leur approche me semble plutôt être modelée sur la forme du travail vernien, son esthétique si vous voulez. Au fond, le récit lui-même ne les intéresse pas tellement. Moi, c'est plutôt le contraire. Je pense que l'univers des Cités est un futur lointain, un peu comme la Terre Mourante de Jack Vance, ou les Danceurs de Moorcock. Notre Robur, lui, se déroule dans ce que les anglo-saxons appellent un "What if?", un univers parallèle qui démarre à partir d'une supposition, qui en l'instance est: que se serait-il passé si les Sélénites avaient conquis la Terre? De plus, notre univers, même au départ, n'est pas "notre" univers, mais celui de la littérature populaire. Celui de Verne, Wells, Leblanc, Le Rouge, etc. Il est donc automatiquement différent du nôtre. C'est un univers héroïque. Alors qu'il n'y a pas de héros dans le monde des Cités

Puisque Robur est un héros, venons-en à parler des héros en BD... La BD franco-belge a tendance à développer des héros fragiles alors que le comic américain, à la base, nous donne une image de super héros infaillible. Peut-on dire qu'il y a deux approches très différentes ? Pouvez-vous nous dresser les grandes différences entre comics et BD franco-belges ?
Je ne sais pas si je suis vraiment d'accord avec votre première affirmation: de Tintin à Largo Winch, le héros franco-belge n'est pas si fragile que ça, en tout cas pas le héros de BDs d'aventure. Et on pourrait argumenter que Spider-Man (pour ne citer que lui) est un héros aux pieds d'argile, comme le sont beaucoup de super-héros américains, victimes d'afflictions diverses.
En fait, pour moi, la différence entre le comic-book américain et la BD franco-belge (ou le manga d'ailleurs) est plus visuelle que scénaristique. Certes le super-héros a un peu étouffé les autres genres aux U.S. encore que quand on se rapproche, il y a beaucoup d'autres choses, mais le journaliste aventurier à la Tintin pèse le même poids chez nous. Je crois que fondamentalement, la différence d'approche vient de modes narratifs graphiques différents: en France, depuis Hergé, le dessinateur réaliste (laissons de côté la BD d'humour ou pour enfants) s'efforce de codifier ou d'objectiver la réalité. Aux Etats-Unis, depuis Kirby, le dessinateur s'efforce de codifier le mouvement. En France, un dessinateur aura une tendance naturelle à saisir un mouvement avant ou après que celui-ci soit achevé, et à situer ça en perspective correcte dans un décor réaliste. Aux U.S.A., un dessinateur sera naturellement amené à saisir le mouvement en milieu d'action, quitte à l'exagérer et à ne pas se soucier de la perspective et du décor.
N'oublions pas non plus que les pages de comics sont plus petites que les pages d'albums, ce qui a influé, beaucoup plus qu'on ne le pense. Rappelons-nous enfin, facteur essentiel, que le comic est un produit mensuel de 22 pages destiné au fond à être jeté, alors que depuis toujours, l'album en France est un produit de librairie destiné à être conservé.

En fait, à côté des comics de super héros, on trouve aussi des œuvres qui ont donné une nouvelle orientation, plus noire, aux comics. Citons par exemple trois auteurs anglais : Alan Moore avec Swamp Thing, Neil Gaiman avec The Sandman et Grant Morrison avec The Invisibles chez DC Comics. Quelle est la part de cette production plus sombre par rapport aux comics de super héros? Et le fait que ces trois auteurs soient issus du Vieux Continent expliquerait-il l'apport de fragilité, d'ambiguïté dans l'image des super héros?
Rendons à Cesar etc. Les notions de fragilité et d'ambiguïté du super héros classique sont à porter au crédit de Stan Lee et de son continuateur Roy Thomas. Les lecteurs d'aujourd'hui ont la mémoire courte, ou n'ont pas toujours accès aux oeuvres des décades précédentes, mais j'argumenterai que la plupart des éléments que l'on porte au crédit de ces prodigieux raconteurs d'histoire que sont Alan, Neil, etc. étaient également présents dans les oeuvres de Roy Thomas (AVENGERS), Marv Wolfman (TOMB OF DRACULA), Don McGregor (KILLRAVEN ou BLACK PANTHER), etc. 20 (ou maintenant 30) ans plus tôt. Chaque génération re-découvre un peu la même chose. C'est un peu vrai chez nous aussi... XIII est le BRUNO BRAZIL d'aujourd'hui (et avec le même dessinateur en plus!).
Contrairement à la littérature générale, la littérature populaire ne peut pas fondamentalement évoluer au-delà de certaines limites. Le héros restera toujours le héros. En tant qu'auteur, ce que vous pouvez faire, c'est développer des variations, et les combinaisons sont infinies, mais c'est créer ce que j'appelle l'illusion du changement.

 

 

 

 
 
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