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Serge Lehman & Sarah Debove
Serge Lehman est un auteur talentueux
de nouvelles (Le livre des ombres
en 2005 reprend nombre d’entre-elles) et de romans
primés à de nombreuses reprises: Aucune
étoile aussi lointaine (Prix Bob Morane
et Ozone en 1999), Faust (Grand
Prix de l’Imaginaire, Ozone et Rosny Ainé)...
Il a également travaillé avec Enki
Bilal sur le scénario du film Immortel.
Mais c’est pour évoquer la sortie de ses
deux premières bandes dessinées (avec Sarah
Debove pour Thomas Lestrange)
aux éditions de l’Atalante que l’équipe
du Fantastique.Net a rencontré cet auteur multiforme
au Utopiales de Nantes 2007.
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LeFantastique.Net:
Serge Lehman, est ce qu’on pense un scénario de BD
comme on pense le plan d’une nouvelle ou d’un roman
?
Serge
Lehman: Encore faudrait-il faire des plans pour les nouvelles
ou les romans ! Ça dépend. Pour une bd, la question
primordiale qui se pose, en tout cas pour moi, c’est: "quel
dessinateur ?". Dans l’absolu, on peut imaginer avoir
une envie de scénario, l’écrire et puis attendre
de trouver le bon dessinateur mais ici ça ne c’est
pas passé comme ça. Il a fallu que j’aie une
rencontre esthétique avec l’univers de quelqu’un
d’autre pour commencer à savoir quelles images, quelles
affinités et finalement quelle histoire écrire.
J’ai rencontré Sarah Debove pour
Thomas Lestrange et Jean-Marie
Michaud pour La saison de la couloeuvre
il y a deux ans à un moment ou j’avais besoin de
désamorcer tous les automatismes que j’avais appris
à utiliser, à emmagasiner au cours de quinze ans
d’écriture parce qu’une grande partie de ces
automatismes ne me satisfaisaient plus. J’avais davantage
besoin de désapprendre que de continuer à automatiser
mon écriture. En fait, dans le cas particulier de ces deux
albums – je ne sais pas si ça sera comme ça
à l’avenir, je ne pense pas ou alors pas aussi fortement
en tout cas – ces deux albums ont étés, pour
l’essentiel, entièrement improvisés.
Donc, au début c’est l’Atalante qui à
organisé la rencontre. Avec Sarah, on s’est rencontré
sur des affinités esthétiques. C’était
très fort. C’était l’intérêt
pour l’expressionnisme allemand, pour Munch,
pour Fritz Lang, pour toute cette période
là. J’ai écrit trois pages sans trop savoir
où on allait. Elle les a mise en images et puis nous sommes
allés les montrer à l’Atalante qui a donné
son accord. Ensuite on a fait des aller-retours. J’écrivais
une séquence, elle la dessinait puis j’attendais
d’avoir ses pages avant d’écrire la suite car
je voulais me maintenir dans la position du lecteur qui ignore
ce qu’il va y avoir à la page suivante pour éviter
de laisser mes automatismes écrire à ma place. Ce
qui fait que je me suis retrouvé dans la peau du lecteur
de l’histoire autant que dans celle du scénariste.
C’est peut être pour ça que l’album est
réussi, il est inattendu. On ne savait pas trop où
on allait.
Effectivement.
Ce n’est pas un album formaté...
SL: On aurait pu continuer encore
un peu et rajouter une vingtaine de planches. Mais il y avait
une volonté de l’éditeur de sortir l’album
à peu près à cette date là et donc
de nous dire: "il faudrait s’arrêter maintenant"
(rires). Mais ça ne me pose pas de problème éthique
ou esthétique qu’un éditeur mette son emprise
sur un livre. Ça fait partie de ces choses comme le fait
de tomber malade et de ne pas pouvoir écrire pendant deux
mois, ce sont des choses qui finissent par se glisser dans l’histoire
elle-même et qui la rendent étrange, vivante, inattendue.
Ce projet
a, plus que d’autre, profité de ces évènements
inattendus ?
SL: Oui. En plus, ce n’est
quand même pas rien de travailler pendant un an et demi,
deux ans sur une histoire. On est content quand ça sort.
Est-ce que
vous aimeriez développer ces univers sur plusieurs tomes
? Éventuellement une série ?
Sarah
Debove: Nous sommes sur un projet de roman graphique. Après,
l’histoire qu’on a fait se termine là. Elle
se boucle d’elle-même. Ensuite on a envie de continuer
à travailler ensemble parce que nous avons eu une collaboration
très forte. Nous nous sommes découvert des univers
différents mais nous avons aussi créé un
univers à nous.
SL: Oui, personne n’est allé
là…
SD: J’ai eu l’impression
de repousser mes limites. Je ne m’attendais pas à
dessiner des choses comme ça, à entrer aussi bien
dans ce genre d’histoire car ce n’est pas ce que j’illustrais
habituellement. Donc j’ai vraiment découvert de nouvelles
possibilités. C’était bien dans l’univers
de Serge aussi. Cet échange nous a permis de créer
un monde à nous, un dialogue assez fort. C’était
vraiment une rencontre intéressante. Ça me donne
envie de continuer après. Sous quelle forme ? Je ne sais
pas…
SL: De toute façon, ce
qui est clair, c’est que je suis un scénariste rentré
dans le métier depuis longtemps. J’ai commencé
par la bd au milieu des années 80, à l’époque
de la fin de revues comme Métal Hurlant. La bd entrait
alors dans une phase d’industrialisation qui rendait l’édition
d’un album extrêmement compliqué pour un scénariste
de 20 ans. On était dans une période intermédiaire
où les éditeurs demandaient des garanties de professionnalisme
à des gens qui ne pouvaient pas se former sur le tas. Donc
il leur fallait tout de suite un génie comme Arno
par exemple. D’ailleurs Arno a mal tourné quand il
est devenu une star. Il en a payé le prix comme une star.
(Arno, pseudonyme d’Arnaud Dombre (1961-1996),
dessinateur de la série L’enfant tronc
sur un scénario de Jodorowski).
Donc j’avais en moi cette envie depuis longtemps mais c’est
vraiment une écriture qui est très différente
des autres. D’abord parce qu’on n’est pas tout
seul. On écrit pour une personne qui va faire de votre
texte autre chose. Le texte ressemble plus à des lettres
qu’à des scénarios de cinéma, la forme
anonyme ne m’intéresse pas ici... Donc il y a eu
une rencontre, une amitié qui est née, assez inattendue,
assez paradoxale et on a effectivement découvert qu’on
avait ouvert un petit endroit esthétique où personne
n’est allé auparavant même s’il y a des
gens qui ne sont pas très loin. On a envie de continuer
mais cet univers là, d’une certaine manière,
est sombre, lourd, étrange, très étrange
jusque dans son titre. On a peut-être envie de davantage
de lumière, de légèreté maintenant.
Alors la question est : « que va donner cette nouvelle envie-là
? » Nous ne sommes pas des gens si sombres et si précis
que ça. C’est comme dans la vie. C’est aussi
intéressant de savoir penser contre soi-même, c’est
aussi intéressant de savoir écrire et créer
contre soi-même et de ne pas toujours revenir au même
endroit. Cet endroit il est là, il a été
exploré et peut être qu’on y reviendra un jour.
Peut-être fera-t-il l’objet d’une citation ailleurs
mais le projet suivant n’aura sans doute pas grand-chose
à voir avec celui-là.
Si vous retravaillez ensemble
c’est donc pour la création d’un nouvel univers
mais pas d’une nouvelle histoire dans cet univers ?
SL:
Absolument. Ça sera autre chose y compris dans la forme.
Ce sera un roman graphique en noir et blanc, entre 100 et 200
planches. On va essayer de trouver une dimension littéraire
utilisant moins la forme traditionnelle de la BD, avec la temporalité
d’un album de bd. Ça nous intéresse de rechercher
ça. Il y a un découpage très précis.
Je vois les planches, je décris case par case ce qui se
passe, parfois je fais même une indication de mise en page
parce que le médium bande dessinée m’intéresse.
Ça m’intéresse de mesurer la différence
entre une grande page avec une seule case, et la page suivante,
une page avec neuf cases. Soudain le temps se fragmente en petits
morceaux, on accélère, on ralentit… ce sont
des expériences que je voulais faire dans le récit
mais à chaque instant il faut aussi rappeler dans le script
à Sarah, comme à Jean Marie Michaud d’ailleurs:
"si tu as une meilleure idée de mise en page, de cadrage,
fais comme tu sens !". Mon but est de proposer une solution,
pas d’enfermer quelqu’un qui souhaite créer
son univers en lui imposant ma vision.
Y a-t-il eu moyen justement
de faire autrement ?
SD: On a changé quelques
petites choses mais finalement…
SL: Nous sommes resté très
près des indications que je donnais. C’est très
bizarre. On est un homme, une femme, on n’est pas de la
même génération on n’a pas forcément
les mêmes références culturelles… mais
on s’est tellement bien rencontré sur ce projet que
je crois être arrivé assez bien à écrire
ce qu’elle voulait dire. Et elle, elle est très bien
parvenue à dessiner ce que j’avais envie de voir.
Nous étions vraiment très fusionnels sur cet album.
C’est très curieux.
Est-ce que vous vous sentez
proches d’auteurs comme ceux de l’association par
exemple, qui ont une démarche, disons, expérimentale
?
SD: Oui. Proche de leur tendance
graphique en tout cas. Au niveau de ce qu’ils racontent,
je trouve qu’il y a parfois une certaine lassitude parce
que j’ai la sensation de lire des histoire déjà
lues. En tout cas graphiquement je suis intéressée,
intriguée, parce qu’il y a une recherche sur la narration
qu’il n’y a pas forcément dans toutes les BD,
et sur la représentation aussi, à l’intérieur
de la case, à l’intérieur de la planche. Ça,
ça m’intéresse vraiment beaucoup. Ici je suis
plutôt intéressée par la narration en elle-même.
J’ai adapté mon style graphique à ce qui se
déroule dans l’histoire. Je ne vais pas avoir un
style fermé avec un univers particulier. J’attends
de voir ce que l’histoire me propose pour également
agir avec les pinceaux au rythme du récit.
Quelle technique utilisez-vous
?
SD:
C’est de la peinture. D’abord on discutait pas mal
avec Serge, ensuite, je transcrivais ce qu’il avait noté,
au crayon…
SL: Il faut voir ses pages de crayonnés.
C’est adorable. Ce sont des minis-scripts écrits
dans un carnet. En général, ils se prolongent dans
les marges. Elle me les montrait, ça faisait 4 cm sur 5,
et elle me disait: "tu vois ce que je te propose ?"
et je lui répondais: "C’est ça, merci"
(rires). Ensuite elle m’envoyait, souvent par mail, un découpage
où on voyait la planche émerger. Mais le travail
de création, enfin son premier jet à elle, c’est
très bizarre. Ce sont des trucs qu’il faudrait exposer
un jour parce que c’est très curieux, j’avais
jamais vu ça…
SD: En fait, je fais de la découpe.
Puisqu’on fonctionnait par morceaux, il y avait toutes mes
questions de lectrice auquel il répondait : quels éléments
? Pourquoi ça va arriver là ? … Ces questions
là arrivent aussi dans le crayonné. Ensuite il y
a la mise en page, de la case, de la narration, du rythme…
et je mettais ça ensemble, pour ensuite créer la
page au format au crayon.
Donc comme avec Serge, il y
a un aspect lecteur de l’histoire que l’on est en
train de créer ?
SL: Hormis tout le reste, un des
grands plaisirs de co-créer une histoire c’est qu’on
n’est pas tout seul. Comme on est à 50/50, on est
forcément lecteur d’une partie de l’histoire,
celle qui n’est pas créée par soi. Je suis
réellement un grand lecteur de BD, j’aime vraiment
ça, j’aime la peinture. C’est une chose avec
laquelle j’ai une relation charnelle depuis longtemps. Voir
arriver les pages c’est toujours un immense plaisir. Je
ne suis pas en train de vérifier si Sarah a bien mis tout
ce que j’avais dit mais je regarde et je lis comme un lecteur.
Pas comme un lecteur de base parce que je connais l’histoire
mais à chaque fois il y a comme une fraîcheur du
regard et on se dit: "tiens ça, ça marche super
bien" ou sur les crayonnés, on se dit "tiens
il y a un truc qu’on à raté". La meilleure
manière de baliser l’histoire, c’est de se
mettre dans la peau de quelqu’un qui ne la connaît
pas en en faisant l’expérience pour la première
fois. C’est l’avantage d’être à
deux. Il y a une partie étrangère, qui est non-moi
qui amène de l’histoire qui est pourtant moi. C’est
très intéressant.
Il y a un souffle spirituel
dans ces deux albums. Peut-on dire que c’est une constante
dans votre univers d’écrivain ?
SL:
Ah, c’est une question lourde ça ! Pour l’instant
oui, je peux peut-être le développer un peu parce
que c’est un sujet sur lequel j’ai beaucoup réfléchi…
Pendant l’essentiel de ma vie d’adulte, de 20 à
35/40 ans, je pensais être un athée de gauche, rationaliste,
tout à fait à l’aise dans le monde contemporain.
Puis je me suis rendu compte avec une certaine surprise, à
un certain moment, que les textes de SF que j’aimais le
plus exprimaient une relation à la transcendance, que ce
soit chez K. Dick ou chez Frank Herbert.
La plupart des auteurs qui m’intéressent ont quelque
chose à dire là-dessus et essayent de montrer ce
que serait la transcendance aujourd’hui. C’est la
célèbre phrase de Dick: "Si dieu existait aujourd’hui
il se manifesterait sous la forme d’un vaporisateur de parfums
en Californie". Et je me suis rendu compte que dans mes propres
textes – j’ai quand même écrit 100 nouvelles,
10 romans et même le scénario d’Immortel
(qu’on a fait avec Bilal même si
on est partis de son œuvre que l’on a recrée
partiellement, c’était bourré de dieux, d’entités
immortelles) – il y avait une espèce de contradiction
entre ma pensée civile et mon activité d’auteur,
ce dont je ne m’étais jamais aperçu avant
de m’intéresser à ma propre œuvre et
d’y revenir pratiquement en tant que critique ou analyste.
À partir du moment ou j’ai pris conscience de cette
tendance, c’est quelque chose que je n’ai plus refusé.
Ces deux albums, je les ai abordés assez délibérément
comme des expériences à faire sur la question: "c’est
quoi l’homme confronté à un évènement
métaphysique ?". Dans l’album avec Sarah, Thomas
l’Estrange, c’est histoire d’une humanité
qui est confrontée à un évènement
métaphysique qu’elle ne comprend pas. La métaphore
de L’œil dans le ciel, on peut lui donner le sens qu’on
veut, moi je n’ai pas d’interprétation particulière.
Ce que je sais, c’est que ça m’intéresse
de décrire une circonstance aussi étrange que l’humanité
vivant sous le regard d’une entité géante
en permanence.
La
première chose qui me vient à l’esprit c’est:
ça rend fou ! Mais ça rend peut-être fou de
ne pas l’avoir ce regard, je ne sais pas. Mon propos n’est
pas d’interpréter. C’est au lecteur de le faire.
Un texte réussi, c’est d’abord un miroir, c’est
une chose dans laquelle on se voit soi, dans laquelle on voit
des tendances de sa propre personnalité qui sont reflétée
par l’histoire. Dans la Saison de la Couloeuvre, c’est
pareil. On peut la lire exactement comme de la SF au 1er degré:
c’est l’histoire d’un réseau spatial
étrange, brisé, qui tombe en panne. Mais c’est
aussi l’histoire du retour d’une divinité.
À la fois d’une panne de réseau et du retour
d’une divinité. C’est peut être le même
événement. C’est peut être deux évènements
différents, je n’en sais trop rien. Ce qui est sûr,
c’est que c’est devenu pour l’instant un sujet
central en ce qui me concerne. J’ai besoin de traiter des
évènements métaphysiques de très grande
amplitude. Mais je crois aussi que je suis arrivé au bout
de cette période qui a duré trois, quatre ans. Ça
a donné quelques histoires, j’en suis très
content mais maintenant, j’ai envie de revenir plus près
de l’humain. C’est Nietzsche qui
disait ça quand il avait rédigé "Ainsi
parlait Zarathoustra", qui est quand même un des plus
grands textes de la littérature occidentale. Il a envoyé
une lettre à un ami disant: "je suis un peu fatigué
de toutes ces grandeurs" (rires). Il est allé trop
loin. À un moment on sait qu’il y a un épuisement.
On ne peut pas forcer cette tendance là, je l’ai
eue, c’est venu spontanément et c’est en train
non pas de s’éteindre mais de prendre des proportions
raisonnables. Ça m’a permis de voir quelque chose
en moi, je ne sais pas trop quoi, mais je sens que cette veine
va se calmer.
Que signifie ce serpent dans
la Saison de la couloeuvre, peut-on y voir des références
aux vieilles religions amérindiennes ? C’est venu
comme ça ou c’est quelque chose que vous avez délibérément
choisi ?
SL:
Honnêtement à l’origine c’est vraiment
une circonstance éditoriale. La rencontre avec Jean-Marie
s’est faite à partir de son Book. On s’est
moins vu qu’avec Sarah qui était souvent à
Paris. Jean-Marie Michaud est vraiment Nantais et reste dans la
région, il a quatre enfants et il se déplace donc
moins facilement. On a surtout correspondu par mail. On n’a
pas eu la même relation qu’avec Sarah, on s’est
cherché un peu plus longtemps. J’ai aimé son
Book, j’ai été emballé par le noir
et blanc et je me suis dit: "je ne vois pas le début
de l’histoire en couleurs". Je me suis dit aussi: "j’ai
envie de travailler avec lui mais je vois du noir et blanc, pas
de couleur". Mais on savait quand même que ce serait
un album en couleurs. Et donc je me suis dit que si c’est
un problème, faisons-en un argument de l’histoire.
Je savais donc qu’il y aurait un rapport noir et blanc /
couleur. Il y a eu aussi très vite le mot "couloeuvre"
c'est-à-dire l’assemblage de "couleur"
et "œuvre". Je savais que ce serait une entité
qui jouerait un rôle dans l’histoire. De la jonction
du mot et de cette contrainte éditoriale, de ce choix,
ça a fusionné comme ça arrive souvent dans
ces cas-là et au-delà des épisodes ou il
y a des crises émotionnelles, affectives, des débordements
de violence qui correspondent à l’arrivée
de la couleur dans le dessin. Je la mettrai à la fois comme
un dieu, comme un animal, comme un disfonctionnement. On va vers
une culmination, cette culmination c’est la représentation
de ce serpent géant. Le serpent c’est toujours un
symbole extrêmement fort. À partir de là,
je préfère une fois encore ne pas interpréter.
Oui, c’est un symbole pour les amérindiens, c’est
aussi un symbole pour tous les peuples de la bible. Le serpent
a une place à peut près dans toutes les mythologies.
Il a un rôle très particulier. Il est là pour
une raison mais j’ignore laquelle. Mais l’histoire
n’est pas finie. Contrairement à Thomas Lestrange,
il y a encore deux albums, ça va aller beaucoup plus loin.
C’est surtout pour ça que je cherche à élucider
cette affaire: j’aime que dans la littérature comme
dans la bande dessinée il y ait une culmination, c'est-à-dire
que j’aime qu’à un moment donné il y
ait une expérience critique.
Dans l’album Thomas Lestrange, cette expérience
critique, c’est la montée au ciel et le fait de passer
à travers le ciel, de passer de l’autre côté
par le trou de la lune. Pour moi c’est une vision qui a
une très grande force et Sarah en a fait un tableau d’une
très grande force. Dans l’album avec Jean-Marie,
l’expérience critique, c’est cette vision ou
d’un seul coup il y a un immense zoom arrière avec
ces falaises qui paraissaient gigantesques et qui deviennent de
toutes petites choses surplombées par un serpent géant…
on a des changements d’échelle, des changements de
perception. C’est cet état-là, ce léger
vertige que l’on à ce moment là qui m’intéresse.
Pour moi, c’est l’émotion littéraire
sourde de la science fiction et du fantastique.
SD: On a l’impression que
ce mouvement soudain n’existait pas avant dans l’histoire.
On est dans un fourmillement et tout à coup, ce serpent
arrive et il parait d’une lenteur presque sourde…
SL:
C’est assez bizarre parce qu’il y a toujours une dimension
disons auto-analytique lorsque l’on écrit. C'est-à-dire
que l’on peut chercher des significations ou pas. Moi j’ai
retrouvé un souvenir que j’avais complètement
oublié en voyant la planche dessinée par Jean-Marie.
Elle se situe tout à la fin de l’album. Quand il
l’a dessinée, on était en train de boucler
les albums, on était un peu tendus au niveau des délais.
Je suis parti en vacances en ayant terminé l’histoire
mais je n’avais pas vu les cinq dernières planches
de l’album. L’Atalante m’a appelé en
me disant: "on a les planches c’est super beau !",
mais moi je ne les voyais pas, je n’avais pas d’ordinateur
et donc je ne pouvais pas recevoir les planches par mail. Donc
j’ai découvert les planches en feuilletant l’album.
Et je vois cette double page franchement splendide ! Il y a une
lumière, une espèce de délivrance que je
trouve formidable. D’un seul coup, j’ai retrouvé
un souvenir de serpent que j’ai vécu quand j’étais
tout gosse et que j’avais complètement oublié,
refoulé. Je devais avoir quatre ou cinq ans, je me promenais
en forêt avec mes parents et j’ai ramassé un
serpent mort par terre sans savoir que c’était un
serpent. J’avais pris ce truc en main parce qu’il
avait des couleurs. C’était une couleuvre. Je l’ai
montrée à mon père qui m’a évidemment
tapé sur la main pour la faire tomber. Puis on a vérifié
que le serpent était bien mort. Mes parents étaient
verts de peur pendant une fraction de seconde et je me suis fait
engueuler très fort. Il n’est pas exclu que ce soit
ce souvenir qui ait cherché à se frayer un chemin
à travers ces pages. Voilà, parce que ce qui m’a
frappé en voyant le dessin de Jean-Marie, c’est qu’il
est visible de deux points de vue: on peut le voir à la
fois comme un ajout dans la dimension de la grandeur, on était
déjà dans quelque chose de très grand et
on rajoute une chose géante dans des dimensions quasiment
cosmiques. Mais on peut le voir aussi comme une réduction,
c'est-à-dire que tout cela arrive dans une faille du sol
et que ce serpent n’est pas géant. Il est d’une
taille normale et tout ça se passe dans un trou de fourmi.
La superposition des deux échelles me fait penser que ça
à voir avec ce souvenir que j’avais oublié…
Comme quoi c’est tout de même très curieux.
C’est peut-être une de ces choses qui sont, au sens
propre, merveilleuses. Quand on crée on change son esprit.
On est différent après. Quelque chose est sorti
de nous, il est visible et on sent que c’est chargé
d’affect, de significations. On n’est pas forcément
obligé d’être clair avec ces significations
mais on a accompli une chose sur soi.
A propos de création,
l’un comme l’autre, quand vous avez terminé
une BD, un livre, en revoyant cette œuvre avez-vous envie
de la "corriger", de la refaire ?
SD:
Non, je n’ai pas eu envie de la corriger. En revanche, j’avais
peur que disparaissent à tout jamais ce monde, ces personnages
etc
SL: On a eu un petit deuil quand
même sur l’album mais c’était aussi le
deuil de la première fois, de cet univers là, parce
que les personnages de Lestrange sont étrangement vivants
alors qu’ils ont peu de place. Ils sont dans un monde très
inhumain qui convoie une force sauvage, il y a beaucoup d’automates,
d’usines délabrées, … autant d’éléments
très forts mais qui laissent peu de place à l’humain.
Et pourtant ça résiste, c’est très
vivant. Le personnage de la tante par exemple, qui apparaît
quatre fois, manifeste une autonomie, un désir d’exister,
de montrer sa mauvaise humeur d’un bout à l’autre…
On a eu quasiment un moment de blues quand on est sortis de cette
histoire et puis ensuite il y a eut la joie de voir l’album,
de relancer quelque chose d’autre. On est en train de jeter
les bases de l’après et donc ce sentiment disparaît
assez vite.
Quand à la question de la correction, je suis moins catégorique
que Sarah. Moi j’ai des repentirs mais je ne vous dirai
pas lesquels. Mais si je pouvais, oui, je corrigerais des trucs.
Pas des trucs techniques, des choses qui sont liées au
caractère improvisé du début, je veux dire
qu’aujourd’hui, je sais où elle allait cette
histoire. Je me dis : « peut être que cette scène
j’aurais pu l’écrire un peu différemment
pour amplifier un effet, ou être plus doux là, ou
plus suave ». Enfin voilà, après on peut sucrer
/ saler. Moi je suis quelqu’un qui a des remords, pour les
deux albums, pour tous mes textes. Ça n’empêche
pas que je sois très fier de l’album. Je pense qu’on
a fait quelque chose de vraiment neuf, qu’on a jamais vu.
C’est toujours très agréable de pouvoir dire
ça.
Cette histoire, c’est
un croisement de genres: il y a du fantastique, de la science
fiction, il y a un aspect presque mythologique dans l’apparition
de toutes ces entités qui viennent d’on ne sait où.
En même temps, c’est très relié à
la psychologie humaine…
SL:
C’est même notre premier point d’encrage, on
s’est dit : qu’est-ce qu’on extériorise
? Ça paraît évident qu’on extériorise
la peur de ne pas pouvoir faire cette histoire sous forme de chimères,
mais à partir du moment ou elles sont dans l’histoire
elles sont prises au piège par l’histoire. Elles
sont sorties donc c’est la question psychologique de la
création: on sort ce qui nous empêche de faire et
du coup on fait.
La question des genres ne m’intéressait pas sur l’histoire.
J’étais plutôt attiré par l’expressionnisme
des années vingt / trente qui résume assez bien
tout ça. Quand on balaye cette période on voit des
choses comme Métropolis, un des endroits où se fonde
la science-fiction européenne, des choses comme M
le Maudit, qui mêle la psychologie, le bizarroïde,
le criminel, et cette peinture qui a quand même des résonances
psychanalytiques très fortes. L’idée de se
dire: "on a une charte liée à un genre",
ça aurait été vraiment se mutiler soi-même.
Autant dans la couloeuvre, on est dans un domaine ou ça
m’intéresse de jouer avec le genre de la science
fiction, de jouer avec un certain nombre de lieux communs comme
la gare spatiale ou les espèces non-humaines. C’est
très intéressant, c’est un jeu très
amusant mais dans l’album avec Sarah ce n’était
pas du tout ça. Même si au départ j’avais
envie d’être plus référentiel par rapport
à Métropolis, la ville aurait pu s’appeler
ainsi. Les robots, on a failli les appeler les "arbaikers",
mettre de l’allemand… et puis en fait on s’est
rendu compte que ça chargerait l’album de références
inutiles. On les voit suffisamment dans la peinture de Sarah.
Mais en principe l’album est assez intemporel. Comme on
a pris des formes anciennes pour exprimer des invariants, on est
beaucoup plus dans l’ordre du mythe finalement. J’ai
une conviction sur cette période de la culture européenne
que je vais mettre en œuvre sur un autre projet de BD: je
suis persuadé qu’on se méfie de tout ce qui
se rapporte à la seconde guerre mondiale et l’ensemble
des atrocités qui pèsent sur cette période,
et qu’on y associe aussi bien Nietczhe et le thème
du surhomme, la peinture de l’époque, les films de
Lang, c'est-à-dire qu’on les considère avec
une grande méfiance parce qu’on sait que quelque
part là dedans se trouve aussi l’esthétique
du nazisme, le contrôle des foules, de l’hypnose…
Dès qu’on montre
du grandiose, on devient méfiant…
SL: Oui, bien sûr, mais en
même temps, est-ce qu’on peut vivre sans cette dimension
là ? Il y a là un dilemme mais sans ces choses dites
grandioses – en dehors de toute référence
aux idéaux du nazisme évidemment – est-ce
qu’on peut faire une civilisation et une culture ? Est-ce
qu’on peut se couper, se mutiler soi-même d’un
trésor ?
Quand on regarde l’histoire des sciences par exemple, un
domaine que je connais très bien, cette période-là
a un seul équivalent, c’est la Grèce antique.
L’Europe des années 1900-1930 réinvente tout,
la psychologie, la physique, la chimie, la cosmologie, sans parler
de la littérature, de Joyce à Proust…
Enfin bon c’est un endroit de la culture sur lequel on devrait
tous reposer pour se sentir appartenir à un monde intéressant.
Or on y repose pas parce que c’est un endroit qui a été
discrédité puisqu’il à produit le nazisme.
Et je pense qu’on est probablement arrivé à
un moment de notre histoire où on va pouvoir commencer
à faire l’inventaire de ce qui a été
réellement pourri et corrupteur, de ce qui a été
mis dans le sac alors que ça ne devrait pas y être.
Et ce travail, il n’a aucune vocation pédagogique
et d’inventaire, mais il emprunte sans peur à des
éléments de cette époque, sans peur et sans
inhibition. Ce n’est pas parce que les Nazis ont étés
fascinés par les manteaux noirs etc… que je n’ai
pas le droit de montrer des grands manteaux noirs. En soi c’est
fascinant, en soi c’est un motif spectral hypnotique qui
nous met dans un état de réceptivité, dans
un climat esthétique qui est vital pour un certain imaginaire.
Moi j’ai du mal à me dire "je n’ai pas
le droit".
Propos recueillis par Laurent Jeanneau
et Gabriel Féraud
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chronique de Trois Ombres
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