Thorinth - Interview de Nicolas Fructus (2)
LF.:
Mais c'est surtout la folie qui est développée dans
Thorinth. Considérez-vous la folie comme une "autre
vérité" ou comme une dimension de l'esprit
humain qui pose question? Qu'est-ce qui vous attire, vous inspire
dans ce thème fantastique?
NF.: Pour la folie, c’est bien souvent
le stade de la névrose profonde qui est exprimé,
bien plus que des psychoses destructrices. Enfin pour l’instant,
car je laisse une bonne marge de manœuvre pour la suite…
Si j’ai choisi la folie, mais il faudra en débattre
à la fin du cinquième tome, c’est que je cherchais
une approche intuitive des déroulements de l’histoire.
On est dans un monde où le rationnel et le calcul ne sont
pas suffisants pour avancer, et que bien souvent, l’intuition
ou le fait de ressentir les choses amènent plus loin qu’un
calcul bien réglé. Les évènements
ont un déroulement empirique, adaptés aux habitants
de Thorinth. C’est un peu comme dans la vie. On calcule
plein de choses, et ce n’est jamais ce qui était
prévu qui arrive. Pourtant, si vous n’y aviez pas
réfléchi au préalable, c’est un mur
que vous prenez. Car votre réflexion vous sert à
anticiper l’aléatoire, et non à planifier
votre vie.
LF.: Le
lecteur a une sympathie immédiate pour les Schnoubouf.
Il y a d'ailleurs un décalage entre un univers oppressant,
déprimé, enfermé et le Schnoubouf assez léger,
délirant, mais pourtant le seul à savoir où
il va... Comment en êtes-vous venu à imaginer ce
personnage?
NF.: Il fonctionne sur le même principe
que les "familiers" en jeu de rôle. C’est
à la fois une clé importante de l’univers,
parce qu’il est une sorte de guide dans la tour, mais ses
comportements plutôt comiques permettent d’ "aérer"
une histoire qui peut être parfois trop "lourde".
Un drame dans lequel tout le monde tire toujours la tronche n’aide
pas à faire passer ses idées.
Bien que rigolo, le Schnoubouf est une respiration essentielle
et donc un moteur, pas seulement parce qu’il est léger,
mais aussi pour toutes ses petites manies et défauts qui
en font un personnage humain, bien plus que les vrais personnages.
Et ça, ça passe encore mieux avec une petite bestiole
toute ronde!

LF.: Thorinth
se situe entre le fantastique et la science-fiction. Quelle(s)
différence(s) faites-vous entre les deux genres? Y en a-t-il
un que vous préférez à l'autre?
NF.: Je ne voulais pas travailler dans un univers
trop connoté. J’entends par là que ce ne devait
pas être particulièrement de la science fiction,
de l’heroïc fantasy, du gothic, etc… Je cherchais
pour une première série à faire un travail
dans un univers qui ne s’expliquait que par lui-même,
autosuffisant, sans connotation spéciale, où on
entre dans une histoire fantastique sans avoir à se dire
que telle ou telle chose fait penser à ça ou ça.
C’est Thorinth, point. C’est une tour, c’est
un huis clos, et c’est peuplé de fous. Ce sont eux
qui bâtissent l’univers, donc quoi que puisse entourer
Thorinth, la norme se trouve à l’intérieur.
Quant aux genres, il n’y en a pas deux, mais bien plus!
Aucun ne m’est plus familier, même si la science-fiction
et l’anticipation posent des problèmes d’ordres
plus philosophiques, là où les genres heroïc
fantasy et autres contes médiévaux ou décalés
proposent souvent une immersion plus onirique.
LF.: Le
fait d'avoir côtoyé Moebius et Druillet dans vos
activités professionnelles a-t-il eu une influence sur
votre propre style?
NF.: Obligatoirement. Et ce sont des expériences
que je souhaite à tout dessinateur. Maintenant, pour ce
qui était du jeu vidéo, c’est Druillet qui
de loin remporte la palme de l’investissement de sa personne
dans un projet. C’est un fou furieux, toujours prêt,
adorable, une perle. Mœbius fut plus «aérien»…
de toute manière, l’admiration que j’ai pour
son travail faisait que l’influence était, est et
sera bien supérieure à sa rencontre.
Depuis, il y a un troisième larron qui compte énormément
pour moi, c’est François Boucq ; travailler avec
lui la couleur sur Bouncer est une vraie remise en cause graphique
quand on danse entre le style western et Thorinth. Et la créature
elle-même suscite admiration et étonnement! Un grand
moment, en tout cas.
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