Brüno

Né en 1975, Brüno est un jeune dessinateur talentueux qui a su imposer sa patte graphique dans le monde de la BD.

C’est surtout pour qu’il nous parle de sa série de SF écologique Biotope que nous l’avons rencontré aux Utopiales 2007.

LeFantastique.Net: Biotope est-il un projet d’utiliser la SF comme prétexte pour développer des idées sur l’environnement ?
Brüno: Ca c’est une question plutôt à poser au scénariste qui est actuellement en Angola. Non, l’idée de faire biotope est liée à la rencontre avec un scénariste, Apollo. Je l’avais rencontré au festival de la bd de la réunion et on avait sympathisé. De mon côté, je travaillais sur un projet de Science-Fiction assez minimaliste, une histoire qui devait se passer sur mars avec trois ou quatre personnages et un véhicule. Quelques mois plus tard il m’a envoyé le scénario de Biotope qui collait assez bien avec ce que je voulais faire seul. Et comme j’avais envie de travailler avec un scénariste...

Combien de temps as-tu mis pour réaliser ces albums ?
J’ai mis un an pour faire les deux volumes.

Tu travailles donc plutôt vite…
C’est lié à mon style graphique et puis le fait de travailler avec un scénariste me permet d’avancer assez rapidement.

Ton parti-pris graphique vient-il d’influences particulières ? As-tu essayé auparavant plusieurs styles ?
Un peu des deux, j’ai été principalement influencé par Hergé et Morris. Je me dis que mon vocabulaire graphique vient de mon manque de technicité en terme de dessin et donc j’essaye d’utiliser, de transformer mes lacunes techniques pour en faire quelque chose qui marche.

Ton dessin est du style de la ligne claire et en même temps, l’histoire décrit une planète assez oppressante...
J’avais envie de bosser sur des décors de SF de manière assez épurée, différemment de ce qu’on voit un peu trop souvent et de m’éloigner d’une technologie baroque pleine de câbles et de boutons, comme dans les films de James Cameron par exemple. J’ai l’impression que depuis Alien, la SF décrit des univers très chargés. J’aime bien aussi ce genre d’univers mais je préfère l’épure que l’on peut trouver dans des films des années soixante-soixante dix comme 2001, THX1138 ou des séries télé comme Cosmos 1999 ou Star Trek. J’ai choisi des décors assez "design", très sobres pour changer plutôt que d’aller vers la facilité et de remplir les cases de décors très fouillés. Je pensais aussi que ça allait bien contraster avec le côté touffu de la planète, de la végétation luxuriante qui la recouvre.
J’aime bien aussi l’idée de pouvoir traiter des sujets un peu sérieux avec une certaine légèreté, ce qu’on retrouve aussi dans le scénario. Apollo l’a écrit avec pas mal de séquences traitées sur le mode de l’humour pince sans rire. Mon dessin en rajoute une couche si l’on peut dire. Il permet de garder de la distance avec des choses qui t’assènent des vérités toutes faites. J’espère que le filtre de mon dessin, qui décrit des personnages assez grotesques, permet de montrer que l’on ne se prend pas trop au sérieux.

Comme ce passage avec le chien qui illustre bien l’humour sous-jacent dans ces deux albums…
Oui. On croit qu’un monstre a investi la base et puis on se rend compte que c’est juste un clébard qui ne devrait pas être là et qui fait sonner l’alarme.

Je trouve que les couleurs sont particulièrement bien adaptées à l’univers décrit.
Je travaille avec une coloriste Laurence Croix. C’est l’idéal. À l’instar de ce qui se passe avec Apollo, on échange beaucoup aussi. C’est un vrai travail d’équipe. Sur un forum, quelqu’un me disait un jour qu’il aimait bien la mise en couleur mais qu’il trouvait assez oppressant et un peu chiant le fait que tout baigne dans une atmosphère verdâtre. Je vois un compliment dans sa critique un peu négative parce que c’est dans ce sens là qu’on a travaillé. Surtout dans le tome 2 qui se passe dans la forêt. On n’est pas là pour décrire un reportage du type "national géographic" avec une belle forêt, des animaux un peu bizarres comme on peut en voir dans pas mal de BD de SF qui présente un microcosme assez sympa pour le lecteur. Là il fallait vraiment que ça soit un peu répétitif, que l’on voit bien que les personnages perdus dans la végétation s’ennuient, qu’ils sont stressés par l’environnement. Nous ne voulions pas que le lecteur passe son temps à s’amuser avec un petit animal bizarre en avant-plan ou en arrière plan. Il fallait faire passer ces sentiments d’isolement et d’étrangeté à la fois graphiquement et par la couleur.

Le commissaire incarne le type même du héros avec un caractère dur et fort mais qui reste un personnage positif malgré la situation extrême dans laquelle il est placé...
Oui assez positif malgré tout. C’est son histoire, celle d’un individu placé dans un environnement qui dévisse complètement. Dès le début, il dit qu’il n’aime pas trop la nature et puis il passe une grande partie du récit perdu dans la forêt. En effet, c’est lui qui donne la couleur dominante: c’est le héros / anti-héros de l’histoire. L’aspect contemplatif et un peu désabusé vient clairement de ce personnage.

Y avait-il une volonté d’évoquer des rapports inévitablement destructeurs de l’homme face à l’environnement ? De parler d’écologie ?
Quand on m’assène un message qui est un peu trop violent, trop premier degré ça a tendance à m’ennuyer. Donc ça n’est pas ce qui m’a motivé pour travailler sur ces albums. En revanche c’est vrai qu’il y a beaucoup de gens qui y voient un message lié à l’écologie. Mais je pense que pour Apollo c’était aussi un prétexte pour évoquer le danger qu’il y a de devenir extrémiste pour défendre une cause aussi belle soit-elle. Dans l’histoire on voit des gens qui passent sur un mode ultra violent pour défendre une cause tout à fait noble: sauver un écosystème. C’est plus ça qu’il voulait traiter: le basculement qui peut y avoir quand on verse dans le terrorisme même si c’est pour de bonnes raisons. Est-ce que ça vaut vraiment le coup ? Il a traité ces idées en évoquant l’environnement. Il aurait pu les traiter sur un autre thème. Mais il y a effectivement aussi un questionnement sur ce sujet.

Allez-vous reprendre les personnages, continuer l’histoire ?
Non, le diptyque s’arrête là. Avec Apollo, nous sommes sur une série de one-shot qui, pour l’instant, s’appelle "Commando Colonial". C’est un titre provisoire. On galère à en trouver un qui convienne. Ce sera une série de titres autonomes toujours dans la même collection qui aura pour cadre la seconde guerre mondiale. L’idée est de suivre les péripéties de deux agents secrets qui travaillent pour de Gaule et qui ont des missions sur divers terrains d’opération. Le premier se passe à Madagascar pendant l’attaque anglaise sur Diégo Suarez.
La aussi je pense qu’on retrouvera le décalage qu’il y a dans Biotope par rapport au genre qu’est la science fiction. Car si ici ce sera de la BD de guerre, Apollo l’utilisera avec des sujets qui sont peu traités. Dans ce premier tome il n’y aura pas de nazis, pas de japonais. Ça racontera le conflit entre français et anglais. Car les anglais ont envahi Madagascar en "cassant la gueule aux méchants vichystes" qui occupaient l’île.

C’est donc ici une volonté délibérée du scénariste d’aller fouiller dans le passé.
La base historique, c’est juste l’attaque anglaise de Diégo Suarez et le décorum des années quarante. Les personnages, eux, sont complètement fictifs. Il a fallu que je me documente un minimum pour que ça soit crédible mais on ne pousse pas le réalisme documentaire à un point extrême non plus.
Parallèlement à ce projet, je fais un western prévu en 2 tomes qui s’appellera "Junk" avec Nicolas Pothier au scénario, il a scénarisé "Ratafia" et "Voies Off", chez Treize Étrange.
Le premier tome de "Junk" sort en mars et le premier tome de "Commando Colonial" sort en septembre, je crois, chez Poisson Pilote.

Vas-tu adapter ton style graphique à chacune de ces histoires ?
Non, je vais garder le même style. Les univers changent mais le ton global reste le même. A savoir: de la bande dessinée d’aventure qui, j’espère, ne prend pas le lecteur pour un con, qui a un contenu intéressant et un minimum de second degré. J’aimerais bien faire en bande dessinée ce que font les frères Cohen au cinéma. Même si ça peut paraître très prétentieux et rien ne dit d’ailleurs que le but soit atteint. Mais on espère être dans cette veine là. Faire une œuvre grand public un peu moins « pop corn » que ce que l’on a l’habitude de voir.

Te sens-tu des parentés en BD ?
Disons que j’ai l’impression de m’inscrire dans une veine assez proche de ce que fait Lewis Trondheim. À savoir un genre grand public mais pas des blockbusters fait à base de recettes.
Dans Biotope on a voulu faire de la BD ou la SF et l’enquête policière sont utilisées comme un prétexte. Quelque chose qui mélange les genres et qui brouille les pistes.

La SF est-elle un genre que tu affectionnes particulièrement ?
C’est un genre que j’aime bien, sans être un fan. J’adore aussi le western, le polar… En règle générale j’aime bien tout ce qui relève du genre, en BD ou au cinéma. Je suis un grand fan de cinéma bis. Plus que la SF, j’aime particulièrement l’horreur ou l’épouvante. J’en consomme pas mal. En tout cas je préfère tout ce qui est bien typé.

As-tu des projets allant dans ce sens ?
En fait, je suis en train de recycler tout mon amour du cinéma bis dans un projet perso qui s’appelle Lorna et que je publie sur mon blog. Je ne sais pas si ça sortira un jour sous forme de bouquin, pour l’instant c’est plutôt une récréation. J’y mélange des films érotiques des années soixante-soixante-dix, des films d’horreur, il n’y a pas encore trop de SF, mais c’est déjà un joyeux fourre-tout de genres un peu tordus... Avec des références à "L’attaque de la femme de 50 pieds", aux films pornos, à des films comme "La colline à des yeux", il faut aller voir c’est sur mon blog !

Propos recueillis par Laurent Jeanneau

Liens: site de Brüno - blog de Brüno

 
 
 
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