Les Vampires en BD

Malgré leurs nombreuses apparitions dans la littérature et au cinéma, les vampires ne sont que peu représentés dans les bandes dessinées. Une seule série est particulièrement connue du public. Il s'agit du Prince de la Nuit de Swolfs actuellement en cinq tomes chez Glénat. Néanmoins d'autres œuvres parfois mal connues mettent en scène des vampires moins classiques. Mais tout d'abord, qui sont ces vampires?

"...La créature se présente le plus souvent sous l'apparence d'un musicien au visage noble mais empreint d'une implacable cruauté... il est de grande taille, le cheveu long et noir... le teint est exceptionnellement pâle... ses yeux sont d'un bleu clair presque transparent, mais injectés de sang... il se fait appeler Kergan!..." "...il parle la bouche à peine ouverte, car ses lèvres cachent une paire de canines anormalement longues et pointues.. en vérité, ce démon est le plus mal faisant parmi les morts-vivants qui se nourrissent de sang humain!..." (Swolfs, La lettre de l'inquisiteur, Le Prince de la Nuit, tome 2, Glénat, 1995, p.10).

Si jamais vous vous trouvez face à un tel être, chers lecteurs, vous n'aurez plus qu'à trembler car nul ne lui échappe. C'est pourquoi il vaut mieux que vous preniez vos précautions dès maintenant et que vous réunissiez autour de vous quelques hosties ou mieux encore de l'eau bénite, un crucifix et de l'ail bien entendu. Ainsi paré, vous pourrez ouvrir les mystérieux livres du Prince de la Nuit et vous plonger dans les aventures terrifiantes de la famille Rougemont. Le Prince de la Nuit compte à l'heure actuelle quatre tomes : Le Chasseur, La Lettre de l'Inquisiteur, Pleine Lune et Le Journal de Maximilien paru en janvier 1999. Il s'agit de l'insurrection d'une Iignée familiale entière contre le fléau que représente un vampire nommé Kergan. En effet, Messire Jehan de Rougemont voit sa femme transformée en démon suite aux œuvres de ce vampire. Poussé par la nécessité, il va jusqu'à enfoncer un pieux dans le cœur de sa bien aimée et la brûler afin de libérer son esprit des forces du mal. Cette pénible épreuve terminée, le seigneur se lance à la poursuite de Kergan et laisse des instructions derrière lui : chaque fils aîné de sa descendance devra suivre ses traces jusqu'à l'anéantissement du vampire. La chasse commence... C'est un bien lourd héritage qui se transmettra de père en fils, un héritage d'angoisse et de soif de vengeance. Mais pendant près de sept siècles les tentatives vont se multiplier en vain jusqu'à l'arrivée de Vincent Rougemont.

Un avantage prépondérant de cette bande dessinée, outre son dessin et ses couleurs de qualité, est d'enchevêtrer les différentes trames narratives, de juxtaposer les siècles et donc les divers ancêtres de Vincent Rougemont, ce qui permet de tenir beaucoup plus en haleine le lecteur. Aussi s'agit-il d'une série particulièrement réussie que nous vous conseillons. Soit dit en passant, vous remarquerez qu'il s'agit d'un vampire bien classique tel qu'on le voyait au début du siècle. D'ailleurs, ses apparitions sont à chaque fois brèves et désastreuses soit il suce le sang de ses victimes, soit il profère des menaces. A une seule occasion, il émet le souhait de se créer une compagne satanique dans le tome 3, Pleine Lune, mais malgré cela il ne prend pas la figure de créature romantique comme le Dracula de Coppola.

Les vampires de Marini (dessinateur) et Dufaux (scénariste bien connu) ne répandent certes pas un aura romantique non plus. La série Rapaces dont le premier tome est paru en 1998 chez Dargaud est une bande dessinée policière à l'ambiance new-yorkaise où l'héroïne enquête sur des meurtres particuliers. En effet, les victimes sont complètement vidées de leur sang et ont un kyste à l'oreille droite transpercé d'une aiguille. Il s'agit d'une "guerre des gangs" en quelque sorte entre des vampires dénaturés qui ont oublié le goût du sang et de la peur de leurs victimes et deux vampires aux instincts intactes et bestiaux bien décidés à épurer leur race et à n'en garder que les vrais spécimens. Nous sommes, cette fois, bien plus proche des tendances contemporaines du mot vampire.D'une part, les "non humains" se sont éloignés de leur nature propre pour se mêler au reste de la population humaine et devenir pratiquement comme eux, si ce n'est ce kyste, c'est-à-dire qu'ils se "conscientisent". D'autre part, nous avons un couple de frère et sœur qui tracent derrière eux les voies de la terreur. Habillés la plupart du temps de cuir, ils laissent planer un brin d'érotisme. Personnages de leur temps, ils agissent de jour comme de nuit et ne se salissent plus les dents pour transpercer leurs victimes. Une apparition nouvelle est cependant décelée dans ce scénario bien mené : ils tuent leur propre race pour lui apporter un "sang" nouveau. Bref, l'on attend les épisodes suivants avec impatience. Quant au dessin, il est particulièrement réussi avec une ligne souple qui crée le volume, un coloriage bien nuancé et soigné. Le découpage aux larges cases laisse également une place unique aux scènes d'ambiances et mettent les actions en valeur. Soit, une série aux tendances très actuelle et au suspense poignant.

Si l'on veut faire le tour de ce qui existe dans les librairies de bande dessinée, nous devons parler malheureusement de Vampirella de Buzz et Sniegoski chez Soleil. Malheureusement en effet, car il s'agit d'une médiocre histoire de femme extraterrestre qui a maîtrisé son côté vampirique afin de se mettre au service du bien. Ce comic américain nous étale une succession de combats contre les forces du mal prenant le pas sur la création d'un récit proprement dit, continu et intéressant. Remarquons, qu'une fois de plus le cuir est mis à l'honneur, car il recouvre avec parcimonie les formes généreuses de l'héroïne. Quant au dessin, il est peu travaillé, contient des erreurs de perspective et déforme par moment complètement les visages de ses personnages. En outre, la qualité de la traduction française laisse à désirer ce qui rend certains dialogues difficilement compréhensibles. Vous ne serez donc pas étonnés qu'il n'y ait tout simplement rien à retirer de Vampirella que d'ailleurs les éditions Soleil ont supprimé de leur catalogue.

Mais nous ne terminerons pas sur cette note négative, car nous allons nous tourner à présent vers le Dracula (Dra -cul, Vlad?, bah...) de Alberto Breccia aux Humanoides Associés. Pour mieux comprendre cet auteur et son album, il faut les replacer dans leur contexte historique : Alberto Breccia est Argentin et il termine Dracula en 1983, c'est-à-dire en même tant que la fin de la dictature militaro-financière qui sévit dans son pays. Ainsi, l'album peut être abordé à deux niveaux de lecture. Au premier degré, Breccia met en scène par de courtes histoires un Dracula grotesque et démystifié. Le vampire à la mauvaise dentition, par exemple, se rend chez son spécialiste mais finit par perdre son dentier sur une pauvre victime qui dort tellement profondément qu'elle ne se rend compte de rien. Au second degré, nous avons de nombreuses allusions aux temps incertains que vivaient les Argentins à l'époque. "Sa vision de Dracula s'enracine dans la fantasmagorie marquée au coin de la banalité quotidienne. Les tableaux dont le comte décore les murs de son château mettent en scène des situations faisant directement allusion au martyre vécu par la majorité des 30.000 disparus (martyre partagé par le nombre de ceux qui survécurent) et trace de même le portrait de ces bourreaux, qui sont la face obscure de l'humanité ou, pire encore, une humanité dont l'inhumanité aurait brisé ses chaînes." (Sampayo, Introduction au Dracula de Breccia). Parmi les récits que nous offre Alberto Breccia, seul le quatrième fait directement allusion à cette époque tyrannique. Nous y voyons un Dracula qui, dégoûté par les atrocités de ce monde, court se réfugier dans une église, nouveau paradoxe qui jette le discrédit sur l'être surnaturel. Par ces touches bouffonnes, Breccia ridiculise les Dracula qu'il met sur papier mais aussi les Dracula de la vie. La performance de cet auteur ne se situe pas seulement au niveau du scénario mais aussi au niveau du dessin.

Nous devrions même dire que la première des performances est au niveau graphique parce qu'il n'y a que ça. En effet, tout passe par les traits et les couleurs, il n'y a aucun phylactère, aucun texte, aucun dialogue. Ainsi, ce double message passe par le silence mais dès les premières planches, les images parlent d'elles-mêmes. Breccia est aussi un initiateur en matière de création graphique, il nous fait part d'un dessin soigneusement déformé et très coloré qui nous donne envie de parler de dessin déchiré, tourmenté. Le dessin se prête donc lui aussi à l'aspect grotesque et horrifiant des différents messages. C'est un graphisme certes difficile à aborder et qui rebutera certainement plus d'un lecteur, et pourtant quelle perte pour ceux-ci. Par conséquent, nous vous conseillons vivement cet album à la fois drôle et dure qui laisse une porte ouverte à la lecture plurielle ce dont finalement très peu d'albums de bande dessinée peuvent se vanter. Si l'on écarte la série des Princes de la Nuit qui comme nous l'avons dit précédemment, est ancrée dans la vision vampirique classique du XIXème et début XXème siècle, les tendances actuelles en bande dessinée sont bien à la démystification du démon.

La bande dessinée suit donc une évolution parallèle aux courants littéraire et cinématographique (voir l'article Vampires New Look dans le Khimaira n°3). Nous n'avons pas traité dans cet article des vampires comme celui de la série Mélusine chez Dupuis par exemple, car il s'agit de personnages secondaires mais nous ne les oublions pas pour autant. En outre, nous signalons la parution en septembre 1999 d'une nouvelle série, Durham Red dont le premier tome se nomme Miroirs chez Arboris, qui traite elle aussi de vampires. Avis aux amateurs...

Et pour les mordus de BD, voici une petite liste des plus vampiriques !
Je suis un vampire de Trillo et Risso (Albin Michel)
Nosferatu de Druillet (Dargaud)
Dracula de Mignola (Comics USA/ Glénat)
Dracurella de Ribera (Le Vaisseau d’argent)
Vampirella de Brennan, Englehart et Gonzales (Harris publications)
Buffy (Dark Horse/Semic)
Le Prince de la nuit de Swolfs (Glénat)
Requiem de Mills et Ledroit (Nickel)
Vampi (Harris Comics)
Rapaces de Dufaux et Marini (Dargaud)
Crimson de Humberto Ramos (Cliffhanger/Semic)
Dracula, Dracul, Vald ?, bah... de Breccia (Les Humanoïdes Associés)
La Vampire princesse Miyu de Kakinouchi (Samourai)

Murielle Van Triempont

 
 

 

 
 
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