Grégory Charlet - Interview : "Le Maître de Jeu" (2)

LF.N: On ressent autant dans le scénario que dans le dessin que cette entreprise, Final Soft, devait vraiment être imposante. Avec Andréas à sa tête, une personne prête à tout, était-ce là une façon de dénoncer une commercialisation ou une industrialisation à outrance ?
GC.: Il faudrait peut-être demander ça à Eric. C'est aussi pour le principe: c'est un PDG d'une société de jeux. C'est le business man. Il doit être impitoyable. Il doit gérer une société. C'est un peu comme un pays: il doit défendre son pays, il y a des gens qu'il fait vivre par sa société. Personnellement, je vois plus une chose comme ça. Je crois que ça colle très bien à la BD en plus : le Maître de Jeu. Comme disait Eric, il y a plein de maîtres de jeu : il y a toujours plein de mecs qui essayent de tirer les ficelles par au-dessus. Andréas envoie sur l'île les rôlistes et Kyle (qui est maître de jeu sur l'île), mais c'est un peu lui qui est le maître de jeu, qui contrôle toute la situation. Et en fait, on découvre qu'il est contrôlé lui-même par sa mère, qu'il suit le même parcours que son aïeul. Il y a toujours quelqu'un au-dessus. Il y a toujours ce rapport qui revient en fait.

LF.N: La « violence » du scénario qui met en scène cet enfant couplée à votre graphisme riche en effets optiques font du Maître de Jeu la série la plus noire de cet univers des stryges. Etait-ce une volonté dès le départ ?
GC.: C'est aussi le dessin qui s'adapte à la BD. Si je veux faire une scène intimiste, une histoire d'amour, je ne vais pas faire un dessin noir avec des gens qui ont l'air tout le temps glauques et des éclairages par le bas. Disons que c'est adapté. Je veux faire une histoire et je me donne les moyens de raconter mon histoire. Et puis après, il y a des choix qui sont faits aussi. Je ne trouve pas que ce soit la série la plus noire de l'univers des stryges. Le Chant des stryges est aussi noir. Par contre, ce qui la rend plus sombre via le scénario, c'est le fait que ce soient des personnages auxquels on peut plus s'identifier. Ce ne sont pas des supers mecs avec des supers capacités. Ce sont des gens comme tout le monde. Je crois que la violence avant d'être dans le dessin, elle est dans le scénario : Quentin qui perd ses parents déchiquetés par un monstre, Quentin qui a failli mourir dans les tunnels, des gens qui doivent déterrer un cadavre à mains nues... Cela n'est pas du dessin, c'est du scénario. Moi mon but, une fois que j'ai lu le scénario, que je suis surpris, c'est de surprendre Eric graphiquement. J'ai pris aussi un principe visuel : faire un film d'horreur, un snash movie avec des couteaux, du genre Halloween... Et donc quand quelqu'un doit être tué, on le montre. D'un autre côté, cela peut-être beaucoup plus dur visuellement de cacher des images parfois. Parce qu'on a un imaginaire qui va s'installer, si on amène quelque chose de terrible, et bien on va imaginer ce qu'il y a de plus terrible. Là, j'impose aussi un visuel, ce qui fait en même temps le côté second degré. La moitié des morts sont à moitié exagérés. Comme le pilote d'hélicoptère dans le tome 3 : il est mort mais il y avait aussi ce côté humour noir que je voulais amener...

LF.N: Dans le dessin on remarque aussi une forte emprunte du manga. En quoi cette culture constitue une source d’inspiration ou d'influence dans votre travail ?
GC.: Il n'y a pas une influence directe. Ce n'est pas "j'aime bien Otomo donc je vais faire du Ottomo" etc. Ce qui est un peu dommage par rapport au manga, parce qu'actuellement ça marche bien, c'est que beaucoup de jeunes font du sous-manga : "je dois faire des gros yeux", etc. Il n'y a pas une recherche personnelle. Le dessin est un peu une recherche de soi-même. Je n'ai jamais dessiné "comme" mais mes influences sont très manga (j'ai grandi avec Albator: "génération Albator, Goldorak et compagnie") et forcément, c'est resté. J'ai une facilité de lecture au niveau des mangas et des comics que je n'ai pas au niveau d'une BD franco-belge en fait. Donc, j'ai plus tendance à m'axer vers une sortie manga... ou alors des bandes dessinées un peu graphiques. C'est ça qui est rigolo d'ailleurs. Il y a une espèce d'école graphique, qui n'est pas du tout novatrice non plus, mais par rapport à laquelle j'ai une facilité au niveau du dessin. Parce que là, en tant que dessinateur, je vois où le dessinateur veut en venir peut-être. Enfin, j'ai une sensibilité qui est plus accessible pour quelqu'un qui a un bagage au niveau du dessin je pense. Quand on voit Kabbale aux éditions Dargaud, cela se sent même au niveau du scénario. La façon dont c'est amené. Les gens trouvent qu'il y a un petit quelque chose en plus du côté graphique. Et surtout au niveau de la façon de découper, je trouve qu'il y a quelque chose en rapport avec le film, une narration plus "cinéma", plus "dessin animé", ce que je ne peux pas faire avec le Maître de Jeu par exemple.
Tout cela reste toujours inscrit dans mon dessin, même de façon digérée. C'est ce que j'appelle "les influences digérées", c'est-à-dire : on a des influences à la base mais on les a avalées, on ne cherche pas à copier, on cherche juste à faire ce qui a en soi sans réfléchir vraiment.

LF.N: Quelle est votre vision globale de l’univers des stryges ?
GC.: Je n'ai pas de vision du stryge. Mes personnages ne sont pas confrontés aux stryges, ils sont confrontés à des espèces de fœtus à moitié momifiés. Ce que j'ai montré visuellement, c'est la représentation du stryge par Quentin. D'où le côté attirant, ambigu, du stryge, comme je l'expliquais auparavant. Cela représente une espèce d'espoir, de quête, d'aventure. C'est symbolique. Dans l'univers, ce n'est pas réaliste. Si on s'amusait à faire un bestiaire et à détailler physiquement ce qu'est un stryge (son nombre de dents, sa corpulence moyenne etc.), l'image de Quentin serait complètement à côté. C'est une représentation de l'imaginaire et c'est une représentation purement symbolique.

 
 
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