Kwaïdan (3)

Couper la tête. Ne suffit pas à tuer un fantôme. Pourquoi Toshiro Ikeda peut-il impunément se faire couper la tête par la troupe fantôme alors que la troupe est arrêtée par les flèches des fantômes enfants ? Y-aurait-il deux poids deux fantômes ? Quel sens peut bien avoir une bataille entre des fantômes ? Une fois encore, Kwaïdan esquive la réponse en la dédoublant. La bataille finale survient quand elle n’a plus de sens… pour Setsuko. Par conséquence, le lecteur, invité à s’identifier à l’héroïne, ne pose pas d’emblée la question dans un cadre plus large. Pourtant, on ne commence à comprendre Kwaïdan qu’après s’être séparé d’elle.

Séparation. Comment distinguer le réel de l’illusion ? Comment se défaire de l’image ? Comment trouver un chemin entre l’enfance, nostalgie de l’innocence et le monde des spectres, nostalgie de la culpabilité ? La série donne deux réponses, amères comme des jeux de mots. Sortir de l’enfance, c’est savoir lâcher prise. Croire que l’on peut sortir du monde des spectres, c’est donner un coup d’épée dans l’eau. Autant, dans Setsuko, l’acte de couper les racines semble clair et sans ambiguïté, autant, dans Métamorphose, le coup de d’épée dans l’eau, écho du coup d’épée du tome II (le cadrage change, l’action demeure), inquiète à la relecture. Comment l’interpréter ? Le monde des fantômes disparaît quand un aveugle amoureux sépare deux siamoises avec un coup d’épée dans l’eau. A la dernière page, Setsuko, vivante, est enceinte. De qui ? De Seminaru ? Du fantôme des bambous ? Pourquoi, une fois de plus, Toshiro Ikeda, n’est-il pas affecté par la disparition des autres fantômes ?

Toshiro Ikeda. Ou l’esprit critique. Une autre habilité de Jung et de Jee-Yun, sa compagne et scénariste, est d’avoir confié le rôle de l’esprit critique à un fantôme. Raconter une belle histoire de fantôme suppose d’emporter l’adhésion du lecteur. Celle-ci ne peut advenir si l’esprit critique est trop fort, si, à la lecture, on se dit tout haut “ De toute façon, les fantômes, cela n’existe pas ”. Une fois encore, Jung et Jee-Yun résolvent la difficulté en détournant l’attention. L’esprit critique est… un esprit parmi d’autres. Au lieu de douter de la réalité des fantômes, il les somme d’accepter leur vrai nature : morts parmi les morts. Sa mission accomplie, il ne peut que se dissoudre en retournant contre lui ses propres armes. Fermez la parenthèse. Savoureuse lecture.

Philippe Perrier

Toutes les images sont copyright Jung/Delcourt
Date de publication: décembre 2003

"Philippe Perrier est journaliste free lance. Il collabore, notamment, au magazine Lire et à la Revue des deux mondes. Il est membre de l'ACBD, Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée."

A voir également sur le net
- Kwaïdan T.2, la chronique sur lefantastique.net
- Kwaïdan T.3, la chronique sur lefantastique.net
- Le site de l'auteur : http://www.kwaidan.net

A voir dans Khimaira:
- L'univers de Jung – Dossier + interview dans Khimaira 20 (Octobre-Décembre 2003)
- Couverture inédite de Jung pour le Khimaira 21 (Janvier-Mars 2004)
- Croquis et Encrages Kwaïdan dans Khimaira 21 (Janvier-Mars 2004)

 


 
 
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