Les Cités Obscures de Schuiten et Peeters (2)

La Roule d'Armilia (1988) est un album qui nous permet à nouveau de côtoyer le ciel, non plus cette fois par la hauteur des bâtiments mais par l'intermédiaire d'un voyage en ballon dirigeable. Le récit est raconté par un voyageur qui a pour mission de prononcer une formule afin de redonner vie à la ville d'Armilia. Durant son périple, il raconte, jour après jour, heure après heure, les rencontres qu'il fait, il décrit les villes qu'il survole jusqu'à l'arrivée à destination. Cependant, l'histoire est entrecoupée d'épisodes relatifs à la vie dans la ville de Mylos où l'on voit un enfant écrire un récit ce qui amène le lecteur à se poser la question de l'identification du narrateur.

Une fois Armilia sauvée, pourquoi ne pas retourner visiter cette bonne vieille ville de Brüsel (1992)? Enfin, "vieille", c'est beaucoup dire car tous les bâtiments sont en passe d'être rénovés, même la petite boutique de monsieur Constant vendeur de plantes synthétiques, doit être démolie. Brüsel est la ville de la technologie et de l'ordre par excellence où l'on remplace même les plantes naturelles par des simulacre en plastique afin d'aseptiser davantage l'atmosphère. Et pourtant, monsieur Constant, le héros de l'album, ne cesse de tousser et aucune médecine ne peut le guérir. Bref, Brüsel est une ville où la technicité est arrivée à son point culminant mais également où la nature ne va plus tarder à reprendre ses droits.
Jusqu'à présent, les phénomènes fantastiques se sont attachés aux objets, aux villes; une fois le monde technologique de Brüsel englouti par les phénomènes naturels, que reste-t-il ? L'homme. C'est pourquoi le titre des albums qui vont suivre portent sur l'humanité. L'Enfant Penchée (1996), tout d'abord, est un album à la composition très intéressante. Trois trames narratives évoluent en parallèle, se croisent, se rencontrent afin d'établir des liens entre une enfant soumise tout à coup à l'attraction d'une autre planète, une horde de scientifiques expérimentés et un homme apparenté à l'autre monde. C'est un album que nous vous conseillons avec un vif intérêt tant au niveau graphique que narratif.

L'Ombre d'un Homme, ensuite, dernière bande dessinée parue (1999) dans la série des Cités Obscures, met en scène un autre phénomène imaginaire, la transparence du corps. Dans cet album plus poétique, un homme est guetté par la folie car il se rend compte que son ombre est colorée. Ce n'est que grâce à l'art et au spectacle qu'il arrivera à supporter celle ombre avec sa couleur ou encore avec son absence de couleur.
Nous vous avions également annoncé au début de l'article la visite de bibliothèques, c'est chose faite avec L 'Archiviste, 1987. Vous y trouverez des informations précieuses sur Xhystos, sur la légende du réseau, sur Brüsel, sur Mylos et bien d'autres villes encore. Il vous appartiendra alors de vous pencher sur ces documents authentiques afin d'essayer d'appréhender une partie de vérité, une partie de mystère. D'autre part, L'Echo des Cités (1993), vous permettra d'établir un dossier plus complet sur l'ensemble des Cités Obscures.

Outre le type architectural et le phénomène fantastique qui donnent aux Cités Obscures leur univers particulier, la notion d'utopie est présente dans l'ensemble de l'œuvre. L'utopie touche différents thèmes : celui de la technologie, bien évidemment, avec le monde fonctionnel de Brüsel, avec les moyens de transports de la Route d'Armilia. Les cités bien ordonnées sont particulièrement atteintes par l'instabilité telle la violente émergence de la nature à Brüsel, telle la naissance d'un réseau perturbateur de symétrie à Urbicande. Dans La Fièvre d'Urbicande, l'utopie est présente à différents niveaux. Utopie de l'ordre architectural puisqu'une fois que la population a réussi à intégrer le réseau à sa vie, celui-ci se remet à grandir jusqu'à ce qu'il disparaisse. Utopie de la communication également puisque le réseau crée des liens mais brise également des amitiés. Certains albums dénoncent aussi le monde des apparences, nouvelle utopie montrée du doigt. Ainsi, les Murailles de Samaris ont fait du trompe-l'oeil leur empire. L'Enfant Penchée et L'Ombre d'un Homme montrent à quel point la différence perturbe. Enfin, l'utopie la plus évidente, celle qui nous touche depuis des siècles et celle qui a touché un grand nombre de peuples différents, celle de la Tour. Babel a été souvent repris en peinture et en littérature, alors pourquoi pas en bande dessinée. Ainsi, le héros décide de monter jusqu'au sommet de la tour afin d'y trouver les dirigeants mais n'est-ce pas plutôt à la recherche d'un dieu qu'il se lance ? Et quelle déception lorsque, arrivé au-dessus, il ne trouve aucune réponse à ses questions. Par conséquent, nous pouvons dire que l'utopie est disséminée dans toute l'œuvre de Schuiten et Peeters.

Quoi de plus normal dans ce cas d'avoir fait appel à François Schuiten pour la réalisation du pavillon sur l'utopie lors de l'exposition universelle 2000 à Hanovre. L'idée général de l'exposition sera "Homme-Nature-Technique", un thème conçu particulièrement pour cette fin de siècle, pour cette fin de millénaire qui permettra de faire le point sur notre passé et d'envisager un nouvel avenir.

Murielle Van Trimpont

 
 
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