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Les Cités Obscures de Schuiten
et Peeters
François Schuiten est un
artiste bruxellois très complet. Surtout connu pour ses
bandes dessinées où il mêle les fonctions
de dessinateur et de scénariste, il l'est beaucoup moins
pour ses scénographies dans le milieu théâtral
et cinématographique. Dès l'âge de 17 ans,
il publie sa première histoire brève en bande dessinée,
Mutation, dans la version belge de Pilote. Il étudie par
la suite à l'institut Saint-Luc où il se joint à
la réalisation du Neuvième Rêve. Plus tard,
en collaboration avec son frère, Luc, il va réaliser
le cycle des Terres Creuses disponible actuellement chez Humanoide
Associés. François Schuiten compte également
à son actif les albums Médiane de Cymbiola (1980)
et le Rafl (1981).
C'est en 1982 qu'il va s'associer
avec Benoît Peeters, scénariste et romancier français,
pour donner naissance à la série des Cités
Obscures sur laquelle nous nous attarderons plus particulièrement
dans cet article. Toujours avec Benoît Peeters, il réalise
le scénario de Plagiat (dessiné par A. Goffin, 1989)
et de Dolorés (illustré par A. Baltus, 1991).
Mais François Schuiten ne
se limite pas à la bande dessinée, il explore également
d'autres arts, comme la sculpture, le théâtre, le
cinéma. Ainsi, il s'occupe du graphisme de deux films,
Gwendoline de Just Jaeckin et Taxandria de Raoul Servais; en 1991,
il se penche aussi sur une adaptation cinématographique
des Cités Obscures. Enfin, il est à nouveau appelé
à prêter ses talents de scénographe lors d'Expositions
universelles : à Séville en 1992 pour la conception
du pavillon luxembourgeois, à Hanovre en 2000 pour le pavillon
sur l'utopie, "Planet of Vision".
François Schuiten et Benoît
Peeters ont donc travaillé à la réalisation
d'un univers propre à eux où la notion d'utopie
apparaît dans chaque album : les Cités Obscures publiées
chez Casterman. Ce monde est à la fois un et multiple,
car d'une part, les Cités Obscures forment un ensemble
cohérent qui s'inscrit dans une géographie nouvelle,
d'autre part, chaque album contient une histoire complète,
basée sur une ville et quelques personnages. Ainsi, chaque
récit rejoint l'autre pour créer un univers, une
ambiance particulière. Quant au lecteur, il a le choix
de commencer bien sagement par le premier album édité
et de progresser dans l'ordre qui lui est proposé, ou il
peut également décider de partir à l'aventure
et de visiter l'une ou l'autre ville à sa guise. S'il ne
souffre pas de vertige, il se lancera dans un voyage en dirigeable
ou escaladera les pentes friables d'une tour mais s'il préfère
déchiffrer les secrets des cités tout en restant
assis dans son fauteuil, il pourra consulter d'étranges
archives de bibliothèque ou encore se perdre dans des articles
de journaux. Bref chacun y trouvera son bonheur. Dans ce cas,
si vous êtes prêts à partir, suivez le guide...
La première escale en partance de Xhystos a lieu à
Samaris. Franz, le héros de l'histoire est chargé
d'une mission de la plus haute importance, saisir le secret de
cette ville. La tâche a déjà été
confiée à plusieurs personnes mais elles n'en sont
jamais revenues. Et pourtant, une fois arrivé, Franz ne
décèle rien de bien intéressant. Certes,
il ressent intuitivement le mystère, car les habitants
y sont assez froid et la ville se compose d'un dédale de
ruelles parfois semblables tout en étant différentes;
mais aucun incident majeur ne vient perturber son étude.
Néanmoins, tout va basculer à la suite d'une dispute
avec une habitante de Samaris; Franz va surprendre le cœur
de la ville et, par la même occasion, l'ampleur de la supercherie.
Mais l'imposture ne touche-t-elle que cette ville, Franz n'a-t-il
pas été manipulé dès le début?
C'est ce que vous pourrez découvrir si vous lisez les Murailles
de Samaris, 1988.
La Fièvre d'Urbicande (1992)
aborde l'histoire d'une autre cité où naît
un phénomène extraordinaire qui s'étendra
à l'infini. Tout commence au sud d'une ville bien tranquille
où la symétrie urbanistique règne on maître,
enfin presque, car il ne manque que la création d'un troisième
pont reliant la rive nord à la rive sud. Urbicande, en
effet, est séparée en deux par un fleuve, le côté
nord est dominé par l'anarchie architecturale, tandis que
le sud a été aménagé avec soin par
Eugène Robick. Les mentalités de l'une et l'autre
partie de la ville étant bien différentes, les instances
politiques préfèrent éviter les contacts
et refusent par conséquent la construction de ce troisième
pont qui serait une brèche de plus à surveiller.
Est-ce ce premier déséquilibre de la rive sud ou
est-ce le hasard qui a introduit le phénomène fantastique,
nul ne le sait. En tout cas, telle était la situation lorsqu'un
petit cube mystérieux est arrivé dans le bureau
de Robick et s'y est mis à grandir, grandir au point de
former un réseau de cubes entrelacés qui nous fait
étrangement penser à la lithographie de Escher en
1952, Equipartition spatiale cubique où l'espace est rempli
à l'infini de cubes de volume identique. De même,
Urbicande va être envahie de cubes de plus on plus gros
modifiant non seulement l'espace géographique mais aussi
les mentalités des habitants puisqu'ils vont enfin se rencontrer
et se lier d'une rive à l'autre. Si bien que lorsque le
réseau disparaîtra, reliant des points de plus en
plus éloignés dans tout l'univers, plus rien ne
sera comme avant.
Si l'album La Fièvre d'Urbicande
nous invite déjà à nous déplacer sur
les branches parfois glissantes du réseau, La Tour (1987)
vous exercera aux escapades et aux chutes vertigineuses. Cet album
installe une atmosphère typique, presque kafkaïenne.
En effet, la population est réunie dans une tour gigantesque
où chaque secteur a son mainteneur chargé des réparations.
Ces conservateurs du bâtiment exercent donc leur tâche
qui n'est qu'un détail dans l'immensité de l'œuvre.
Malheureusement, il n'y a pas de lien entre le tout et les parties.
Ainsi, Giovanni mainteneur du secteur Ortélius ne connaît
même pas la structure d'ensemble de la tour. En outre, il
attend un inspecteur, représentant de la haute instance
de surveillance, personne redoutée que chacun connaît,
dont chacun parle mais que personne ne rencontre. Face à
l'absurdité de sa tâche, Giovanni va quitter son
secteur au risque d'en être blâmé et va chercher
en vain les responsables. Composé à la fois de dessins
noir et blanc pour l'ensemble du récit et d'illustrations
en couleur pour les tableaux représentatifs de la tour
et de ses environs, cet album utilise diverses mises en abîme.
Tantôt les tableaux sont exposés dans la narration,
tantôt l'histoire devient le tableau en couleur où
viennent s'ajouter les personnages en noir et blanc. Bref il s'agit
d'un album d'une plus grande complexité ce qui le rend
d'autant plus intéressant et vivant.
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