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L'Univers Fantasmagorique d'Andreas (2)
Dépassons à présent
ces albums inspirés de Lovecraft pour nous pencher sur
des bandes dessinées à l'écriture plus libérée
mais également beaucoup plus complexe. Les albums Cyrrus
et Mil, tout d'abord, réunis en une version intégrale
chez Delcourt (1993), sont certainement les plus difficiles à
aborder, car tout y est dit par allusions. Le lecteur est alors
en pleine déroute et ne peut que s'adonner à des
lectures successives
afin de découvrir de nouveaux détails au sens capital.
Ces albums ouvrent une brèche dans la temporalité,
entraînant ainsi certains personnages dans une époque
qui n'est pas la leur. Le présent modifie le passé
et le passé ainsi transformé influence le présent
à venir. Le premier album peut se lire de manière
indépendante. On y découvre Cyrrus, le héros,
prit de "malaises" réguliers et détaché
du temps auquel il appartient pour y revenir ensuite. A travers
ces relations entre le passé et le présent, différenciés
par le type de graphisme, survient le problème des relations
familiales entre les personnages. Ainsi, nous pouvons découvrir
qu'en fait Mil est une réincarnation de Cyrrus et donc
pratiquement le même personnage, car dans le passé,
Cyrrus désigne Jewel comme sa cousine et nous déduisons
du présent que le cousin de Jewel n'est autre que Mil.
A partir de ces données, nous ne pourrons que voir d'un
mauvais œil la fusion entre la mère de Mil et Cyrrus
lui-même. La fin de l'album s'imprègne alors d'un
climat incestueux à divers niveaux provoquant, dans le
cas de Cyrrus et de la mère, un véritable monstre.
C'est à la lumière de cette fin que l'on peut interpréter
alors la première planche de l'album représentant
un propre rêve d'Andréas. Cyrrus est, comme vous
pouvez le constater, un album subtil où maintes significations
restent à découvrir. Mil, de son côté,
commence une autre histoire en intégrant un personnage
de l'album précédant. La version intégrale
chez Delcourt est quelque peu différente de celle éditée
préalablement aux Humanoïdes Associés. En effet,
deux pages réalisées dès la conception de
l'album mais éliminées faute de place ont été
réintégrées. En outre, les pages en noir
et blanc et celles en couleurs ont été regroupées,
ce qui facilite à nouveau la compréhension générale
du récit. Dans Cyrrus et Mil, aucune concession n'a été
accordée au lecteur. Cette intégrale est un parfait
exemple des potentialités de la bande dessinée;
cependant, ce sont des limites auprès desquelles peu d'auteurs
ont osé s'aventurer jusqu'ici, en tout cas, aucun ne l'a
fait avec autant de dextérité qu'Andréas.
Par conséquent, nous vous recommandons vivement ce double
album dont la conception initiale, remarquons-le malgré
tout, était une trilogie. Le troisième album aurait
dû reprendre le personnage Cyrrus et l'y faire apparaître
chaque fois qu'il disparaissait dans le premier album, néanmoins
une rupture de collaboration avec les Humanoïdes Associés
a interrompu le projet de départ.
Il existe un autre album de la
veine des Cyrrus et Mil, il s'agit du Triangle Rouge (Delcourt,
1995), œuvre dont les décors sont inspirés
de l'architecture de F. Lloyd Wright Nous pouvons remarquer d'ailleurs
que celui-ci signait ses dessins d'un carré rouge, ce qui
nous permet de comprendre plus aisément le titre d'Andréas.
Néanmoins, les liens avec F. Lloyd Wright s'arrêtent
là et l'histoire de l'album est totalement indépendante
de la personnalité de l'architecte. Le récit, d'ailleurs,
comme vous pouvez vous en douter, est assez compliqué.
Il s'agit d'un rêve mis doublement en abîme, c'est-à-dire
le rêve de quelqu'un qui rêve de quelqu'un.
Quant au dessin, il mélange
à nouveau les séquences en couleurs et celles en
noir et blanc. Mais cette fois plus que la distinction entre l'un
et l'autre rêve, nous avons une intrusion, une immixtion
de la couleur dans le noir et blanc. Observons également
que les dessins sont colorés au crayon, nouveau clin d'œil
au dessin d'architecture.
Nous terminerons par deux séries
actuellement en cours, les Capricorne (chez Le Lombard, dans la
collection Troisième vague) et les Arq (chez Delcourt,
collection Conquistador). Capricorne compte actuellement cinq
albums (Objet, Electricité, Deliah, le Cube numérique
et le secret). Cette série est liée de près
aux Rork dont nous avons parlé précédemment
car certains personnages et certains objets fantastiques se retrouvent
dans l'une et l'autre série, le cinquième album
de Rork porte d'ailleurs le nom de Capricorne, personnage principal
de la série actuelle. Malgré ces nombreuses relations
entre les deux séries, les Capricornes sont jusqu'à
présent plus accessibles au grand public. Jusqu'à
présent, en effet, car Andréas envisage de modifier
progressivement la série vers un ensemble plus sophistiqué
tant au niveau graphique que narratif. Il a, du reste, déjà
une idée des vingt premiers albums au bout desquels interviendra
un événement bouleversant entièrement la
perspective des albums suivants.
La série Arq, de son côté,
contiendra au moins dix-huit albums dont le troisième est
paru en octobre 1999. Le projet actuel est assez difficile à
définir, car l'histoire part dans diverses directions,
fouillant dans la mémoire des personnages. Cependant, nous
pouvons annoncer, dès à présent que le personnage
principal ne devrait apparaître qu'au cinquième album.
Ce qui présage à nouveau une histoire à la
compréhension malaisée bien que la série
paraisse pour l'instant assez lente.
Andréas est l'auteur fantastique
par excellence, quelque soit le genre qu'il aborde, l'irréalité
fait son irruption et transforme, trouble l'ensemble du récit.
Même un policier comme Coutoo n'échappe pas au surnaturel
ce qui en fait une bande dessinée des plus surprenante.
D'un style très maîtrisé et planifié,
Andréas mène par conséquent le lecteur dans
les retranchements de la réalité mais loin de le
tenir par la main et de le guider paternellement, il le propulse
dans un labyrinthe, dans un dédale de significations. Aussi,
nous vous invitons à découvrir cet auteur particulier
dont nous n'avons malheureusement pu aborder l'entièreté
de l'œuvre tant elle est vaste.
Murielle Van Triempont
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